Avignon Off : Bourdieu... mais c’est bien sûr !

Ex-sociologue devenu auteur et metteur en scène, Guillermo Pisani porte le Pierre Bourdieu en bandoulière. Il rend hommage au sociologue en circulant librement dans ses écrits en sollicitant l’actrice et chanteuse Caroline Arrouas. L’un des personnages qu’elle incarne est interviewé par un journaliste de... Mediapart.

Scèned de "Portrait de Pierre Bourdieu © Tristan Jeanne-Valès Scèned de "Portrait de Pierre Bourdieu © Tristan Jeanne-Valès
Naguère, à la télévision, une série policière, « Les cinq dernières minutes », montrait les enquêtes de l’inspecteur Bourrel (Raymond Souplex) qui, invariablement, au moment crucial de son investigation, se cognait le poing droit dans la paume de la main gauche en s’exclamant : « Bon dieu... mais c’est bien sûr ! ». Il savait, enfin, qui était le coupable. Du « bon dieu » à Bourdieu il n’y a que deux lettres d’écart, sauf que chez le sociologue Pierre Bourdieu rien n’est bien sûr, à commencer par les apparences et les (fausses) évidences.

Nous sommes des sœurs jumelles

On pourrait en conclure que ce rapprochement est tiré par les cheveux, il l’est, mais guère plus que la machine à jouer et à déjouer que met en place le metteur en scène et auteur Guillermo Pisani dans son Portrait de Pierre Bourdieu à travers sa pièce C’est bien au moins de savoir ce qui nous détermine à contribuer à notre propre malheur, une pièce « sous l’influence de Pierre Bourdieu » . Une curiosité souvent drôle qui entre dans la série des portraits proposés par la Comédie de Caen, comme celui de Michel Foucault par Pierre Maillet (lire ici).

« Comment faire la biographie de quelqu’un qui dit lui-même que le récit biographique est une illusion ? » rumine Guillermo Pisani au téléphone en parlant avec celle qui va porter la parole de l’auteur en scène et partant, in petto, de façon détournée ou parodique, celle du sociologue, tout cela, comme on dit, « dans le feu de l’action ».

Cette pièce et le spectacle qui s’ensuit n’auraient pas été ce qu’ils sont sans son unique et fantastique interprète Caroline Arrouas. Ce n’est pas là seulement une de ces phrases convenues comme en commettent les critiques amollis par la chaleur avignonnaise, c’est aussi que la biographie d’une prénommée Caroline traverse la pièce par le personnage de sa sœur jumelle, autrement dit son double.

Dans la pièce, Caroline est un prof de lycée en zone difficile. Sa sœur a réussi ce que Caroline espérait devenir : chanteuse et comédienne. La sœur parle couramment l’allemand et le chante à Vienne, elle a fait partie du groupe 37 de l’école du Théâtre national de Strasbourg où elle est entrée via une scène de L’Echange de Claudel. Notez la subtilité de l’usage du mot « échange » car, justement, toutes ces données biographiques sont exactement celles de Caroline Arrouas qui, elle, par la suite devait travailler avec les deux metteurs en scène de son groupe 37, Rémy Barché et Caroline Guiéla (Nguyen), après avoir été chanteuse au Burgtheater de Vienne, haut lieu de la valse d’identité. On entendra donc la sœur interpréter le rôle de Lechy Elbernon dans L’Echange et chanter en allemand du Johann Strauss avant que Caroline ne lui téléphone, les deux rôles étant joués en même temps par Caroline Arrouas. Leçon, avec variante, de déterminisme social ?

Leçon inaugurale

Revenons à la prof de la pièce, prof étant une profession chère à Pierre Bourdieu. Parmi ses élèves, il y a Nick. Elle sait comme tous les profs et tous les sociologues que « le système scolaire contribue à reproduire les inégalités sociales malgré sa mission expresse », elle sait que Nick est une victime désignée mais elle ne s’y résout pas, alors elle gomme son 4 et lui met 20. Pire, elle l’invite à dîner, pire elle couche avec lui, or il n’a que 17 ans, il n’est pas encore majeur. Alors, Nick saisit cette opportunité : il va la niquer, non coucher avec elle, c’est déjà fait, mais la faire chanter. C’est alors qu’intervient off un journaliste de Mediapart, Anton Rouget, qui, tel Bourrel, mène l’enquête en interrogeant tout le monde dont Nick qui a porté plainte. La prof qui avait cru bien faire risque de devoir quitter le corps enseignant.

Au milieu de cette histoire (dont on perdra plusieurs pans en route), le metteur en scène et auteur Pisani entre en scène pour la traditionnelle « rencontre après le spectacle » car « peu à peu cette rencontre m’a semblé faire partie vraiment de la pièce ». En cela, il prend exemple sur son maître Pierre Bourdieu qui lors de sa leçon inaugurale au Collège de France « fait aussi et surtout une analyse sociologique de la leçon inaugurale même qu’il est en train de donner ». Après quoi, il sort sans que les spectateurs aient eu le temps de poser des questions. La fin de la pièce, à force de tourner sur elle et de faire des pirouettes, est un peu tordue. Caroline Arrouas n’en poursuit pas moins sa leçon de virtuosité et de haute voltige. Bourdieu... mais c’est bien sûr, quelle actrice !

11 Gilgamesh Belleville, 16h45 jusqu’au 27 juillet.

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