Avignon: Kirill Serebrennikov et ses doubles

Le metteur en scène russe assigné en résidence suite à un procès ubuesque toujours en cours a dirigé à distance les réptitions d'« Outside ». Il y met en scène sa double vie à travers des doubles à commencer par celui du photographe chinois Ren Hang qui s’est suicidé alors qu’ils devaient se rencontrer. La rencontre a lieu, sur scène. Hommage et filiation.

 

portait de Kirill Serebrennikov © Dasha Yastrebova portait de Kirill Serebrennikov © Dasha Yastrebova

Au salut, la troupe revient saluer, tous -acteurs, musiciens- ont revêtus un même t-shit « FREE KIRILL . Le public, debout, applaudit. Les acteurs reviennent, ils saluent encore et encore, comme c’est l’usage l’un d’eux va chercher les collaborateurs restés en coulisses. Seul le metteur en scène Kirill Serebrennikov manque à l’appel.Chacun le sait et cela intensifie la tension qui sous-tend le spectacle et sa double lecture permanente.

Sortir dehors

Oui chacun sait que le metteur en scène est assigné en résidence à Moscou, (lire l’article de l journaliste russe Zoïa Svetova dans le dernier numéro de la revue Ubu et lire ici et ici) tandis que son procès ubuesque n’en finit pas de ne pas finir, preuve si besoin en était que la justice en Russie est, pour les affaires sensibles, dictée par des procureurs aux ordres du Kremlin, donc de Poutine. Ce spectacle de Serebrennikov a été fait sans lui mais en sa présence-absence, snobant ainsi l’interdiction qui lui est faite d’aller travailler dans le théâtre Gogol qu’il dirige et qui continue à programmer ses anciens spectacles. Le spectacle est joliment titré Outside, avec toute la polysémie que ce mot trimbale. Sans jamais parler de Poutine en encore moins en citer le nom, il apparaît, vu de France, comme un magnifique pied de nez adressé au maître du Kremlin.

Ce qui aurait été du goût de Marguerite Duras qui a publié un recueil d’articles écrits au jour le jour portant ce titre Outside. Dans son avant-propos, elle note  : « De temps en temps, j’écrivais pour le dehors, quand le dehors me submergeait, quand il y avait des choses qui me rendaient folles, outside, dans la rue -ou que je n’avais rien de mieux à faire. Ça arrivait. ». C’est à peu près ça.

Scène de "Outside" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "Outside" © Christophe Raynaud de Lage

Dans un précédant spectacle, Baroscope créé à Moscou alors qu’il était déjà en résidence surveillée, Serebrennikov dialoguait et, par ricochets, parlait de lui à travers des figures historiques, allant de Jan Palach -ce jeune tchèque qui s’est immolé au centre de Prague pendant l’été 1968 pour protester contre l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques- à Jeanne d’Arc. Cette fois, il met en scène le photographe chinois Ren Hang qui s’est jeté par la fenêtre à l’âge de 29 ans en février 2017. Kirill Serebrennikov avait vu et apprécié ses photos dans un livre. Via Yang Ge, une actrice chinoise de sa troupe du Gogol center à Moscou (et distribuée dans Outside), il avait prit contact avec lui. Serebrennikov devait le rencontrer deux jours après son suicide. Qu’à cela ne tienne, Outside va imaginer leur rencontre.

Peaux, cheveux, chattes, pénis

Les photos de Ren Hang ont fait l’objet en France de plusieurs publications et d’une grande exposition à Paris, à la maison européenne de la photographie. Son art photographique est le plus souvent fait de compositions graphiques à partir de la plastique de corps nus, hommes et/ou femmes, soit en studio, soit in situ ( par exemple à la sauvette, nuitamment ,dans un parc pékinois, en trompant la vigilance de la police). Portions de corps entremêlés géométriquement, ici associés à des fleurs, là à des oiseaux, jeux des chevelures, des lèvres et ongles maquillées, etc. Tout cela photographié avec un Minolta analogique avec flash intégré. « Je ne veux pas que les gens aient l’impression d’être des robots sans chatte ni pénis » disait Ren Hang, rétif à tout formatage ou uniformisation des êtres tout en jouant avec .

photo de ren Hang © courtesay of estate of Renn Hang ans ost licht gallery photo de ren Hang © courtesay of estate of Renn Hang ans ost licht gallery
Et on les voit, dans le spectacle de Serebrennikov, ces chattes et ces pénis des compositions de Ren Hang, ce ne sont plus vraiment des attributs sexuels mais d’abord des volumes, des lignes et des couleurs. En confiant les omniprésentes chorégraphies du spectacle à ses collaborateurs habituels, Ivan Etstegneev et Evgeny Kulagin, le metteur en scène russe organise le ballet live de ces photographies du photographe chinois en y faisant constamment référence. Mieux vaut connaître ces références pour apprécier ces chorégraphies et l’humour qu’elles recèlent.

Le photographe chinois est là sur scène (interprété par Evguni Sangadzhiev), il dialogue avec Kirill (Odin Lund Biron) assigné à résidence derrière une fenêtre installée sur un praticable grand comme une cellule. Kirill Serebrennikov, met en scène à distance, travaillant avec captations de répétition et Skype, il signe également la scénographie. Il donne abondamment la parole à cet artiste frère chinois , cite ses poèmes, comme une amitié posthume entre un suicidé et un emprisonné.

Un autre photographe, l’américain Robert Mapplethorpe, ouvertememt homosexuel comme Kirill Serebrennikov, lui, mort du Sida, apparaît plus discrètement comme un autre avatar de Kirill Serebrennikov, sans oubliet son premier double présente au début du spectacle : son ombre noire et vivante. Tout le spectacle est ainsi comme une autoportrait diffractée tout en multipliant les signes de double vie contrainte et forceé. Dans le fond, Outside ne fait que raconter la vie du metteur en scène russe, empêché d’aller dans son théâtre et pourtant y signant des spectacles. Une vie à la fois double et comme coupée en deux tel cette scène gaguesque de music-hall où dans les interstices d’un rideau rouge on voit le corps d’une femme à quatre jambes tenir dans sa main sa propre tête. Une scène humoristique tout comme l’est ce personnage très réussi du danseur du Bolchoï qui triomphe grâce à son physique loin du corps académique qu régit le temple de la danse russe : grosses jambes, gros, très gros cul, clin d’œil au spectacle qu’il a réalisé au Bolchoi sur Nourriture et dont la première a eu lieu après son arrestration.

Dans Outside Serebrennikov fait preuve d’un humour ravageur qu’on ne lui connaissait pas, pour preuve encore la mise en scène chorégraphiée et déglinguée de son arrestation par le KGB qui transforme l’horreur et la violence en gag à la Chaplin.

Festival d’Avignon, à l’Autre scène de Vedène, 15h jusqu’au 23 juillet

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