Adrien Béal en quête d’un théâtre puzzle

Avec « Les Pièces manquantes », le Théâtre déplié propose une création collective mise en scène par Adrien Béal où chaque représentation est unique, présentant plusieurs petites pièces d’un puzzle auquel il manquera toujours les pièces des autres soirs et, in fine, une dernière pièce : la vôtre, peut-être.

Scène de l'une des pièces du puzzle © Mathieu Edet Scène de l'une des pièces du puzzle © Mathieu Edet
A la radio en rentrant de la Cartoucherie où je venais de voir Les Pièces manquantes, j’écoutais le journaliste, revenant sur l’un des sujets d’« actualité » – la tenue vestimentaire des élèves au lycée et particulièrement celle ces filles –, mentionner l’avis du ministre : il fallait que cette tenue soit « convenable ». On ne saurait imaginer pire réponse, tant ce mot faux-derche sous-tend de conventions d’une autre époque, de pudibonderie et de grisaille. En employant ce mot devenu désuet en la matière, le ministre désigne tout ce qui le sépare de la jeunesse : un gouffre. Or ce gouffre, c’est justement, plus largement et de façon plus pertinente, ce qui était au centre de la plus intéressante séquence du spectacle que je venais de voir. Elle explorait cette question parmi d’autres : quel gouffre d’incompréhension peut entraîner les relations entre des êtres que tout sépare sauf l’amour, et comment cet amour sait foutre en l’air bien des règles et règlements.

On y voit la mère d’un garçon de quinze ans, tétanisée d’incompréhension en apprenant que son fils vit une histoire avec une femme de 38 ans, son professeur de musique. Difficile pour ceux qui n’ont plus vingt ans depuis longtemps de ne pas penser à l’affaire Gabrielle Russier. Ce qui nous ramène à l’année 1968.

En quelques mots : professeur de lettres, Gabrielle Russier emmène ses élèves au théâtre, au ski, naît une histoire d’amour entre elle et l’un de ses élève de quinze ans, Christian. Les parents de ce dernier (profs d’université et de gauche) portent plainte pour détournement de mineur. Prison, procès, condamnation avec sursis. « Il fallait une inscription au casier judiciaire pour faciliter l’action disciplinaire et l’éloigner de son poste. Elle la méritait. Les enseignants sont tenus à une certaine réserve. Gabrielle Russier donnait au contraire le mauvais exemple en bafouant l’autorité paternelle. Si encore elle avait fait amende honorable, ou s’il s’était agi d’une coiffeuse, ou si elle avait couché avec un jeune apprenti, c’eût été différent », dira le substitut. Des mots qui, cinquante ans après, n’en sont que plus stupéfiants. Gabrielle Russier se suicidera le 1er septembre 1969.

Nous n’en sommes plus là et les acteurs qui interprètent un remake décalé de cette histoire (peut-être sans le savoir) vivent dans une autre époque. Mais tout de même. Le père du garçon trouve cela tout simple : c’est une histoire d’amour, qu’ils la vivent. La mère, elle, ne condamne pas (n’ose pas ?). Elle demande à comprendre et vient demander une explication à la femme aimée par son fils. Quant à la prof de musique, elle tremble d’amour et le dit. Personne ne porte plainte même si le frère de la prof trouve qu’elle va « trop loin ». Le garçon est absent mais une fanfare lui tient lieu de porte-parole musical, elle est formée d’élèves du conservatoire Jacques Ibert du XIXe arrondissement de Paris et réunit des musiciens de 13 à 18 ans. Les acteurs (Pierre Devérines, Boutaïna El Fekkak, Adèle Jayle, Julie Lesgages, Etienne Parc et Cyril Texier), parfois, les interpellent sur les trois gradins cernant l’espace scénique (scénographie Anouk Dell’Aiera) où ils se tiennent à côté des spectateurs. Fin de la pièce cut et on passe à la suivante.

Sur les murs, les titres des sujets débouchant sur des pièces improvisés au fil des répétitions des mois durant, un ou deux mots suffisent le plus souvent. Celle que je viens d’évoquer est une pièce du puzzle que forme l’ensemble de ces pièces. Chaque soir, Adrien Béal et ses acteurs piochent dans cette masse de pièces et en choisissent quelques-unes qui s’emboîtent plus ou moins comme les pièces d’un puzzle (ce soir-là, l’histoire racontée ci-dessus était de loin la plus intéressante et la plus aboutie). D’où le titre Les Pièces manquantes (puzzle théâtral). C’est un spectacle que l’on ne peut pas revoir puisque chaque représentation est unique. Mais libre aux spectateurs de revenir deux ou trois fois, voire plus, et d’avancer dans le puzzle.

Ainsi se présente le nouveau spectacle de la compagnie Le théâtre déplié dirigée par Adrien Béal et Fanny Descaveaux. La compagnie porte bien son nom : chaque spectacle de Béal déplie des possibilités du théâtre et aucun ne se ressemble. On avait vu pour la première fois le travail de cette compagnie au Théâtre de Vanves avec Le Pas de Bème (lire ici) qui allait connaître une belle carrière (passant par le Théâtre de la Tempête), puis on l’avait retrouvée au CDN de Dijon avec Perdu connaissance (lire ici), théâtre où Béal est artiste associé comme il l’est aussi cette année au Théâtre de Gennevilliers.

Théâtre de la Tempête (à la Cartoucherie, Vincennes), du mar au sam 20h30, dim 16h30, jusqu’au 18 oct.

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