Festival Mettre en scène : les constellations de Rennes

 © dr © dr

Le vingtième festival « Mettre en scène » à Rennes s’est ouvert avec Les Liaisons dangereuses (lire ici), il s’achèvera début décembre avec Compassion, la nouvelle création de Milo Rau. Entretemps, il aura présenté une constellation de spectacles dont Suite n°2 (lire ici) et Timon/Titus (lire ici). Celui qui se donne le plus longtemps (dix représentations, jauge limitée) porte le nom de Constellations.

Un rite de passage

Une constellation, c’est un machin où plusieurs éléments forment un ensemble, aurait proposé un dico pour les nuls. Il en va pour les étoiles comme pour les élèves de la  promotion d’une école de théâtre, en l’occurrence la VIIIe promotion de l’école du Théâtre national de Bretagne sortie en juin dernier et formée sous la direction d’Eric Lacascade (directeur de l’école), qui signe la mise en scène de Constellations.

Le pluriel ouvre d’autres pistes. Chaque acteur est en lui-même une constellation de possibles, de désirs, un ciel étoilé de rêves. Constellations est à la fois le spectacle qui ponctue la fin des études d’une promotion d’élèves-acteurs (c’était en juin leur spectacle collectif de « sortie ») et, désormais, étant programmé maintenant au festival Mettre en scène, celui qui marque leur entrée dans la vie professionnelle. Du cocon de l’école, les voici propulsés dans le boxon du métier. Constellations est comme un sas de décompression où chacun va à la rencontre des spectateurs pour mieux se mettre à nu derrière les masques de l’acteur, ce fortiche en jeu de rôles, y compris jusqu’à jouer avec sa propre nudité.

 © dr © dr

Le spectacle occupe aussi une constellation de lieux dans un espace délaissé du centre de Rennes, l’institut Pasteur, qui abritait les locaux d’une vieille école dentaire. Le lieu a été investi par une université foraine impulsée par la bande à Patrick Bouchain, beau projet désormais repris en main, chapeauté et corseté par la municipalité. Le spectacle est aussi comme une promenade dans ce lieu dont les murs, les sols, les fenêtres sont ripolinés de mémoire. 

Les variations de l’intime

Chaque station du spectacle déploie des variations de l’intime (de 3 à 10 spectateurs) et du collectif (la moitié des 80-100 spectateurs) et laisse le spectateur sur un kit de manques, plein de délicieuses frustrations : on ne peut pas tout voir.

Ici les acteurs nous chuchotent de fausses-vraies confidences, là ils optent pour un strip cabaret, ailleurs les spectateurs, de chaque côté d’un long couloir, pénètrent dans des chambres, des réduits, des mansardes, des cagibis où se déroulent des saynètes. Couple qui se déchire, entretien d’embauche chez Orwell, fin de soirée alcoolisée, femme en désir se passant du Deleuze en boucle, bar à travelos avec cocktail d’humiliation. Etc. Tout finira dans un sauna mixte entre Pasolini et Hellzapoppin.

Il y a toujours quelque chose de poignant et d’excitant à voir un spectacle fait par des élèves au sortir de l’école. C’est à la fois comme un adieu et une seconde naissance. Les voici qui font le saut de l’ange sans garde-fou. Ils ont des regards plein d’audace. Forts de leurs rêves, il leur arrive aussi d’être lucides sur le monde impitoyable qui les attend ou de se lover dans le repli faussement protecteur de l’entre-soi. Ils ont le pied ferme. Ils cherchent l’appui d’une épaule amie. Ils ont les yeux bordés d’espérance. On les reverra, oui, on les reverra.

Nommons-les : Leslie Bernard, Laure Catherin, Julien Derivaz, Matthias Jacquin, Chloé Maniscalco, Hector Manuel, Joaquim Pavy, Lou Rousselet, Georges Slowick, Ophélie Trichard, Gaëtan Vettier, Alexandre Virapin-Apou, Adèle Zouane. Karine Piveteau vue dans une étonnante proposition autour de Jeanne d’Arc (lire ici) venant de la promotion précédente joue le rôle d’une élève partie ailleurs vivre d’autres aventures.

Une lave de corps nus

7 pleasures de la chorégraphe norvégienne Mette Ingvartsen commence là où s’achève Constellations dans une nudité collective de corps qui, venus un à un de la salle, s’agglutinent autour d’un canapé, s’enchevêtrent, s’enroulent les uns contre et sur les autres, s’emmêlent infiniment. L’amas constituant une lave de corps qui avance lentement, compacte et mouvante, se glisse sur et sous une table dans une ondulation hypnotique de cuisses, de seins, de pubis, de fesses, de glands comme accrochés les uns aux autres. Bras, jambes, dos nourrissant l’enveloppante reptation d’une corporelle constellation. Une anti-partouze, une physique du glamour.

 © dr © dr

Ce premier mouvement envoûtant sera suivi, autre plaisir, par une danse endiablée, chacun des douze (danseuses et danseurs) debout, secouant ses membres et ses excroissances (seins, bites & bourses) jusqu’à l’épuisement ou presque, au gré d’une musique au rythme frénétique, un plaisir solitaire avant que ne vienne, plaisir suivant, un enroulement de frottements. Et ainsi de suite. Il n’y a pas de sexualité sans une part d’animalité, pas de désir sans caresse ni contact, nous dit la chorégraphe qui, l’an dernier à Mettre en scène, avait ré-exploré les années 60 en solo dans 69 positions.

El pueblo unido

En pantalon de cuir noir, l’actrice et chanteuse Norah Krief mène la Revue rouge, conçue et dirigée musicalement par David Lescot (entouré de Fred Fresson, Philippe Thibaut, Flavien Gaudon) et mise en scène par Eric Lacascade. Comme le nom l’indique, cette revue chantée bat au rythme du prolétariat, des luttes ouvrières et populaires contre les oppresseurs, patrons ou dictateurs. Une constellation de chansons.

 © Brigitte Enguerand © Brigitte Enguerand

Passés quelques standards comme l’imputrescible  et toujours vibrant « El pueblo unido jamas sera vencido » ou « La Varsovienne », Lescot et Krief nous entraînent sur des sentiers moins fréquentés, comme quelques méconnues chansons de Brecht sur des musiques de Hans Eisler (chantées dans leur langue originale) ou l’admirable « Makhnotchina » racontant l’épopée de Makhno, anarchiste ukrainien qui lutta contre les blancs puis contre l’armée rouge. Mais aussi une « Prière punk » des Pussy Riot ou une composition de David Lescot lui-même titrée « Tire une balle dans ma tête ».

Au final, Eric Lacascade nous chante en solitaire « Les Anarchistes » de Léo Ferré sans doute en souvenir du temps lointain où il appartenait au groupe libertaire à Lille. Cette fois la salle connaît, elle reprend en chœur. Avant que Norah Krief et tout l’orchestre ne chantent pour finir « Ay Carmela ! ». Tonnerre d’applaudissements.

Festival Mettre en scène, Rennes Métropole, Brest, Lannion, Saint-Brieuc jusqu’au 9 déc, 02 99 31 12 31.

Constellations, Bâtiment pasteur, 19h30, jusqu’au 21 nov

7 Pleasures, au centre Pompidou, dans le cadre du Festival d’Automne, 20h30, du 18 au 21 nov.

Suite n°2, du 19 au 21 à l’Air Libre.

Timon/Titus, les 20 et 21 nov au Théâtre national de Bretagne.

Revue rouge du 7 au 13 janvier au Monfort (Paris).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.