Agrandissement : Illustration 1
Il existe, au moins virtuellement, un club des grands brûlés de Thomas Bernhard. De temps en temps, le frère de Bernhard qui veille sur l’œuvre, convie les grands brûlés dans l’une des demeures de l’auteur d’ Extinction et autres Place des héros. On y voit, parmi d’autres, Krystian Lupa dialoguer avec Claude Duparfait, Célie Pauthe écouter Claus Peymann raconter ses souvenirs du Burg theatre, etc. A l’invitation du frère, on porte un verre aux grands bernhardiens disparus comme l’acteur Serge Merlin ou le metteur en scène Alain Olivier, le premier à avoir monté en France une pièce de Thomas Bernhard.
Rien d’étonnant donc, à ce que Célie Pauthe et Claude Duparfait aient eu envie de retrouver une nouvelle fois Thomas Bernhard. Ensemble, ils avaient affronté la bête en cosignant en 2012 la mis en scène de Des arbres à abattre. A l’issue des représentations, en bon fanatique de l’auteur, Claude Duparfait avait emporté chez lui le fameux fauteuil à oreilles du décor. Auparavant, Célie Pauthe s’était fait remarquer en mettant en scène L’Ignorant et le fou au TNS en 2006, spectacle que je me souviens avoir vu au TGP. Et, ultérieurement, sous le titre Le froid augmente avec la clarté, Duparfait avait adapté, mis en scène et joué deux récits autobiographiques de Bernhard au TNS en 2017 puis à la Colline.
Claude Duparfait parle de Thomas Bernhard comme « un frère d’inquiétude », autant dire qu’il ne peut vivre sans lui. C’est lui qui, il y a deux ans, a parlé de "Oui" à Célie Pauthe en lui a lançant « et si on y retournait ? ». « Je me souviens avoir pâli et rougi en même temps, Oui est de tous les romans de Bernhard celui qui m’a le plus poursuivi et hanté » raconte Célie Pauthe. Ils se sont donc retrouvés, autour d’un texte de Thomas Bernhard, non conçu pour le théâtre mais qui s’y love pleinement, tant l’oralité habite son écriture .
Oui est un texte relativement court, 69 pages dans l’édition Quarto des Récits 1971-1982 (Gallimard). L’adaptation pour la scène à laquelle se sont livrés Célie Pauthe et Claude Duparfait en accentue la condensation tout en ayant recours au film pour enrober la relation qui se noue entre le narrateur et « la persane ».
C’est une double déflagration. Après des semaines sans lui avoir donné de nouvelles, le narrateur en panne dans ses « études sur les sciences de la nature », sort de son « état d’apathie » et vient chez son ami Moritz, agent immobilier, l’être dont il se sentait « le plus proche », pour lui dire « la face cachée » de son existence « déjà totalement dévastée par la maladie ». Cependant, le même jour, dans l’après-midi, arrive chez l’agent immobilier , un couple de Suisses. L’homme qui construit des centrales électriques dans le monde entier, veut acheter un terrain que l’agent immobilier a sur les bras depuis dix ans , « un pré humide et froid, plongé dans l’ombre la plus grande partie de de la journée » et située « de l’autre côté du cimetière ». En fait, le Suisse veut y construire une maison sommaire, et y enterrer sa femme en quelque sorte, tandis qu’il rejoindra son amante, sud américaine comme on l’apprendra plus tard.
Le narrateur observe cette femme d’origine iranienne qu’il surnomme la persane, il observe la façon dont elle regarde son mari « les yeux plein de haine et d’ennui ». Il pressent en elle « une partenaire possible de conversations et de pensées » et, très vite, il lui propose de faire une promenade dans la forêt de mélèzes. Et, avant même de nous relater quoi que ce soit d’autre, le narrateur nous dit qu’à l’issue de cet épisode de sa vie, il a été à deux doigts « de faire la culbute », de se tuer.
Cette rencontre avec la persane le régénère, le sort de ses semaines d’insomnie. « J’ai très souvent pensé depuis que cet après-midi là, elle était effectivement venue pour me sauver.»
S’en suivent bientôt plusieurs séquences filmées où l’on voit le narrateur (Claude Duparfait) se promener dans une forêt de mélèzes avec la persane (Mina Kavani) d’abord silencieusement, puis en se parlant.
Au retour de la première promenade le narrateur retrouve deux de ses passions et hantises : Le monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer et la musique de Schumann . Et, d’un coup, il a envie de reprendre ses travaux scientifiques. Miracle de l’amour naissant, cependant Thomas Bernhard fait en sorte d’éviter ce mot.
Lors de la seconde promenade, la relation se poursuit et s’instaure un dialogue entre les deux. Lucide, elle sait pourquoi son mari a acheté ce terrain lugubre : « pour me tuer. M’enterrer vivante ». Elle avait « tout quitté » , « tout perdu », pour lui. Plus tard, au moment de quitter le narrateur, elle lui lancera : « vous m’avez sauvée » . Ainsi va l’amour en forêt. Aussi éphémère que violent et profond. Comment vivre après cela ? La persane se jettera sous les roues d’un camion. Le narrateur fera son deuil, en « écrivant » son récit. L’un des plus beaux de Thomas Bernhard
Alors avec la complicité implicite de Thomas Bernhard, et celle explicite de l’actrice iranienne Mina Kavani, Claude Duparfait et Célie Pauthe glissent dans le spectacle une séquence qui n’est pas dans le texte mais semble en émerger : « Vous vous rappelez de ce passage où Schopenhauer cite Saadi le grand poète persan ? » demande la persane au narrateur et de citer le passage. Beau moment d’une promenade philosophique. Qu sera suivit d’un autre moment tout aussi beau et en marge du récit, celui d’une « promenade musicale ». Au milieu de la forêt, un chant d’oiseau évoque au narrateur L’oiseau prophète de Schumann et la persane cite alors un vers magnifique de la poétesse persane Forough Farrokhzad : « souviens-toi du vol, l’oiseau peut mourir. »
Le narrateur dit que c’est la poétesse que la persane aimait « par dessus tout». Oui mais quelle persane ? L’héroïne de Bernhard ou l’actrice du spectacle ? L’actrice, assurément, puisque ce passage bernhardien n’est pas signé Thomas Bernhard.
Au moment où on voit filmée la persane Mina Kavani à Besançon, elle est sur la scène du théâtre de l’Athénée (lire ici) où elle interprète I’am deranged...un titre emprunté à la poétesse persane Forough Farrokhzad, morte à 33 ans dans un accident de voiture.
Bel entrelacement entre ces êtres, ces rêves et ces mots. A l’écran la présence de Nina Kavani est aussi énigmatique que doucement intense, quant à Claude Duparfait, sur la scène, assis sur une chaise ou debout, il est chez lui dès lorsqu’il pousse la porte d’une phrase de Thomas Bernhard . Il en respire l’esprit, en épouse les modulations, en savoure les méandres et en déroule les roueries. Quant à Célie Pauthe, après une pléiade de beaux spectacles, avec Oui, elle termine en beauté ses neuf années passées à la tête du CDN de Besançon. Oui, est aussi le dernier mot du récit de Bernhard. C’est la réponse que la persane avait donné, en riant, au narrateur qui lui demandait si elle se tuerait un jour.
Crée au CDN de Besançon, passé au Théâtre National de Strasbourg , le spectacle Théâtre de l’Odéon, Théâtre de l’Europe jusqu'au 24 juin..