« Bois impériaux » prend la route au Poche de Genève

Les pièces de Pauline Peyrade roulent de nuit. Du moins les deux premières, réunies en un seul volume et toutes les deux créées au Théâtre de Poche de Genève. Après le remarquable « Ctrl-X » par Cyril Teste la saison dernière, voici le non moins remarquable « Bois impériaux » par le collectif Das Plateau.

Scène de "Bois impériaux" © Samuel Rubio Scène de "Bois impériaux" © Samuel Rubio
Sur l’autoroute A6, l’automobile passe à hauteur de l’aire de Fleury « sous un ciel chargé ». Il est 22h53, le compteur kilométrique affiche 10250 km, celui des vitesses 141 km/h, la température extérieure est de 0,5°C. La pièce s’achève à hauteur du panneau de l'aire  « Bois impériaux », 62 pages et 640 kilomètres plus loin ( ce qui laisse rêveur: l 'espace comme le temps se dilatent). Il est 7h01, le jour se lève, il fait -2,5°C, « Irina allume une cigarette », la vitesse tombe à 76 km/h, « il neige ».

Les nuits sont plus longues que le jour

Au début de Ctrl-X, la première pièce publiée de Pauline Peyrade, Ida allume une cigarette avant d'entendre vibrer son portable.. Il se peut qu’Irina ait emprunté la voiture d’Ida et fumé les dernières cigarettes du paquet oublié dans la boîte à gants. J’imagine. Les pièces de Pauline Peyrade proposent des pistes sans imposer une voie unique, ce qui laisse beaucoup d’espaces au lecteur, au spectateur, où il fait bon vagabonder.

Les personnages de Bois impériaux n’ont pas la précision du tableau de bord de la voiture conduite par Irina avec à ses côtés son petit frère Johannes. Ces informations factuelles, réitérées tout au long de la route, rythment les heures qui passent, la nuit qui avance, la température qui baisse. Les précisions biographiques, tel l’amour immense et ambivalent que porte Irina à son petit frère et réciproquement, nous arrivent par bribes, au ricochet de ce qui se passe : un sac que l’on ouvre, un téléphone portable qui sonne, l’arrivée du brouillard. Des petits riens, des chutes d’informations. Rien d’univoque.

Si Pauline Peyrade aime tant la nuit, c’est peut-être parce que les corps, les sentiments et les voix y sont plus vulnérables, les contours plus incertains, le silence plus intense et le temps plus dilaté. Tous ceux qui, seuls, en perdition, sujets à une émotion extrême ou simplement écoutant la radio, ont roulé toute une nuit sur une autoroute ou des petites routes désertes en se laissant guider par les noms inscrits sur le panneaux routiers, recevront en plein cœur Bois impériaux.

Dépressions d’identité

De quoi souffre Johannes ? D’une déficience mentale, d’une maladie incurable, d’une extrême fragilité ? Est-il bipolaire ? Pourquoi est-il non dans la fureur mais dans la terreur de vivre ? On ne saura pas exactement. Où Irina l’emmène-t-elle ? Johannes se pose la question, tout comme nous. Johannes a peur d’être enfermé dans un « centre ». Irina lui dit qu’il n’en est rien. Ment-elle ? « Tu ne sais pas mentir », lui dit Johannes. L’incertitude est fille de la nuit. Le téléphone vibre. Au bout du vibreur, pas un amant comme pour l’Ida de Ctrl-X, mais des hommes qui parlent à « Constance » et qui jouiront en l’écoutant dire ce qu’ils veulent qu’elle dise (queue, chatte, etc.). Ce qu’Irina dit mécaniquement, comme absente à elle-même.

Il y a chez les personnages de Peyrade comme des dépressions d’identité. Ainsi Serge, cet homme vendant bonbons et friandises dans une station service déserte au milieu de la nuit, avec lequel Irina noue un contact. Une vraie rencontre entre deux éclopées de la vie où la séduction, n’étant ni vraiment absente ni platement présente, joue les contre-pieds. Une relation qui chiffonne le temps puisqu’elle nous vient en plusieurs scènes tout au long de la nuit alors que ce n’est que vers le petit matin que la voiture en manque d’essence s’arrêtera pour faire le plein. La nuit, le temps bouscule plus facilement son ordonnance.

Pauline Peyrade dit être partie sur les traces de Florence Rey et Audry Maupin, un fait divers sanglant des années 90, plusieurs policiers et passants tués après un braquage raté par deux anarchistes peu au fait du grand banditisme. Maupin fut abattu lors d’une fusillade et celle qui l’avait suivi par amour fut lourdement condamnée. Le visage d’adolescent de Florence Rey, son visage égaré et balafré, toute la détresse qui émanait de ses yeux, en disaient long. Et c’est sans doute cela qui perdure dans Bois impériaux où le fait divers s’est éloigné jusqu’à disparaître pour laisser la place à un frère et une sœur. Pauline Peyrade se rend alors compte que son histoire n’est pas sans faire écho au conte de Grimm lu enfant, Hansel et Gretel. Ce cheminement dit bien le positionnement ambivalent du texte de la pièce oscillant entre la vie quotidienne et le conte ; les rigueurs mathématiques du tableau de bord et la poésie des panneaux de signalisation.

Sons, miroirs et lumières

Le collectif Das Plateau qui porte à la scène Bois Impériaux réunit Jacques Albert (auteur et danseur), Céleste Germe (architecte et metteuse en scène), Jacob Stambach (auteur et compositeur) et la comédienne Maëlys Ricordeau qui joue dans tous les spectacles du collectif et trouve dans le personnage d’Irina un rôle dont elle déploie avec aisance la sensualité rêveuse et la force rentrée. Depuis leur premier spectacle Sig Sauer Pro (lire ici), les membres de Das Plateau questionnent la notion de visibilité et de présence au théâtre par toute sorte de machines et dérivatifs. Ils ont trouvé dans Bois impériaux un matériau de choix. Outre le jeu, leur réponse est d’abord optique par un jeu complexe de miroirs, de glaces sans teint, de surfaces transparentes propices aux multiplications des reflets et aux brouillages des lignes. Das Plateau ne commet évidemment pas l’erreur d’illustrer la pièce en installant sur le plateau un véhicule ou en reconstituant une station service. L’équipe adosse les jeux de miroitements à un canapé passe-partout. Une réponse poétique. Elle l’est aussi par le traitement du son auquel l’équipe a l’habitude de prendre grand soin.

Une belle pièce. Un passionnant travail de traduction scénique (Maxime Gobatchevsky dans le rôle du frère et l’étonnant Antonio Buil dans celui du vendeur de bonbons à la station service complètent la distribution). Et un théâtre qui n’a pas froid aux yeux.

C’est dans le Poche

Depuis que l’auteur et metteur en scène Mathieu Bertholet en a pris la direction en 2015, le Théâtre de Poche de Genève a pris un tournant radical : il ne présente que des spectacles réalisés à partir de textes inédits d’auteurs vivants. Un théâtre de texte. Un groupe de douze personnes lit plus de deux cents textes nouveaux par saison, en choisit une vingtaine et l’équipe du Poche « se met en quête des équipes artistiques prêtes à se mettre au service » des textes retenus.

Ensuite : deux voix possibles. Soit celle habituelle d’un collectif artistique qui répète entre quatre et sept semaines avant de présenter le spectacle au Poche pendant deux à trois semaines (théâtres français, prenez exemple) puis de partir en tournée. C’est la formule dite « cargo » adoptée pour Bois impériaux. Soit la formule « sloop » : un collectif artistique est constitué et se voit confié plusieurs textes soit parce qu’ils sont thématiquement proches, soit parce qu’ils requièrent une semblable distribution. Ce qui permet de découvrir de nouveaux textes et de nouveaux actrices et acteurs. Proscrites sont les lectures et les mises en espaces. Rien que des spectacles où, au commencement, est le texte inédit à la scène. Les deux pièces de Pauline Peyrade créées tour à tour au Poche font l’une et l’autre leur miel des bouleversements de l’usage des mots et des signes et de la façon dont les nouvelles technologies sont entrées dans nos vies. Souhaitons que ces deux spectacles, Ctrl-X par Cyril Teste (lire ici) et Bois impériaux par le collectif Das Plateau, soient prochainement présentés ensemble car les deux pièces forment bel et bien un diptyque.

Théâtre de Poche, Genève, 19h les lun, mer, jeu, sam, 20h le mar, 17h le dim, jusqu’au 11 mars ; puis Comédie de Reims, 19h les jeu et mer, 20h30 les mar, ven, sam, relâche les dim et le lun 19, du 15 au 23 mars . Tournée en cours d’élaboration pour la saison prochaine.

Ctrl-X et Bois impériaux sont publiées ensemble aux éditions Les Solitaires intempestifs.

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