« Le Pays lointain (un arrangement) » magnifie Jean-Luc Lagarce et sert son humour

« Le Pays lointain » est la dernière pièce de Jean-Luc Lagarce. C’est cette pièce qu’a choisie Christophe Rauck, le directeur et metteur en scène du Théâtre du Nord, pour accompagner l’entrée professionnelle de la promotion sortante de l’école associée au théâtre. Non un spectacle de sortie, mais leur premier spectacle à part entière. Belle promotion. Beau spectacle.

Scène du spectacle "Le pays lointain (un arrangement)" © Simon Gosselin Scène du spectacle "Le pays lointain (un arrangement)" © Simon Gosselin
Peu de jours avant de disparaître le 30 septembre 1995, Jean-Luc Lagarce envoie une pièce à celui qui lui en avait passé commande : François Le Pillouër alors directeur du Théâtre national de Bretagne. Le directeur jette un œil sur le titre, Le Pays lointain, pose le manuscrit dactylographié sur son bureau, il lira ça plus tard. Il ne sait pas que Lagarce va mourir, il ne sait pas qu’il vient de lui envoyer sa dernière pièce dans tous les sens du terme, il ne sait pas que cette pièce immense parachève la vie et l’œuvre de l’auteur en les retraversant. Et oui, Le Pays lointain, ce chef-d’œuvre, est le fruit d’une commande d’un théâtre public. Sans cahier des charges, sans contraintes, sans normes.

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Lagarce aimait ce signe : (...) dont il usait de bien des manières. Profitons-en pour ouvrir une parenthèse. Arthur Nauzyciel qui vient d’être nommé à la tête du Théâtre national de Bretagne, conclut l’éditorial où il présente la saison 18-19 par ces mots : « Cela faisait 26 ans que le TNB n’avait pas été dirigé par un artiste. » Comment faut-il entendre cette phrase, au-delà de son aspect factuel ? Dans tout l’éditorial, pas un mot sur ses prédécesseurs qui ont grandement contribué à faire du TNB une grande maison de théâtre. Pas un mot sur Emmanuel de Véricourt qui, en 1990, avait mené avec maestria la fusion entre la maison de la culture et le centre dramatique en y ouvrant, de surcroît, une école. Pas un mot sur François Le Pillouër qui a fait du TNB un pôle de création théâtrale et chorégraphique et mis en place un important festival. Par un mot sur ces deux individus qui aux yeux du nouveau tenancier, metteur en scène de son métier, semblent avoir eu le défaut d’être des intendants conséquents, des directeurs avisés mais non des artistes, bref des êtres de seconde zone dont le nom ne mérite pas d’être cité. Mépris(e) ou fatuité ? Les trois, mon général. Une telle attitude de coq à la manque me fait toujours penser à cette réplique impérissable de Labiche : « Modeste comme tous les plongeurs ». Fermons la parenthèse.

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Quand on découvre Le Pays lointain quelques mois après la mort de Lagarce, on est sidéré par la puissance de cette pièce qui porte en elle et met en scène la disparition proche de l’auteur. On la lit pour la première fois dans ces années mortifères que furent les années sida d’avant les trithérapies, où tant d’êtres jeunes meurent autour de nous, « à près de quarante ans » comme il est dit dans la pièce. Tout cela octroie alors au Pays lointain un supplément de gravité et de mélancolie. On y voit un bouleversant chant d’adieu aux êtres aimés ou mal aimés, amis, amants, amantes, famille. La fin d’un être et bientôt la fin d’une époque. Mais c’était compter sans la puissance d’une langue, à la fois simple et sidérante qui va accompagner la reconnaissance grandissante dont Lagarce sera l’objet post mortem.

Plus tard, son héritier testamentaire François Berreur devait publier aux éditions Les Solitaires intempestifs (fondées par Lagarce lui-même) son œuvre ultime : le Journal en deux volumes. Une lecture jubilatoire, drôle, caustique, où l’auteur sourit (« petit sourire » comme il est dit dans Le Pays lointain) où il rit de tout, à commencer de lui-même, de sa maladie (sans jamais la nommer – « le sida n’est pas un sujet », disait-il), de l’époque, de la mort. C’est à l’écoute du ton de ce journal (où l’humour le dispute à la complicité avec le lecteur posthume) qu’il faut considérer aujourd’hui le Pays lointain et c’est ce que font Christophe Rauck et ses acteurs. Ils en exaspèrent toute la force drôlatique.

Christophe Rauck connaît bien les jeunes acteurs de cette promotion sortante de l’école du Nord, il les côtoie depuis trois ans, et sa distribution est on ne peut plus judicieuse. Trois ans durant, Cécile Garcia-Fogel fut marraine des quatorze acteurs et Christophe Pellet parrain des deux auteurs Haïla Hessou et Lucas Samain. Le Pays lointain compte onze rôles. Il fallait donc insérer d’autres textes pour mettre tout le monde sur le plateau. C’est ce à quoi se sont attelés les deux jeunes auteurs sous le regard de Christophe Pellet, à la demande de Christophe Rauck. De cette contrainte, ils ont fait un formidable atout. Et un spectacle d’un constant attrait, Le Pays lointain (un arrangement). Il faut entendre le mot arrangement dans plusieurs sens, celui qui court dans la pièce et cet arrangement en quoi consiste le travail d’adaptation par l’ajout de textes qui, tels des aiguilles, piquent la pièce pour en activer le sang.

Une pièce composite, un arrangement

Comme Le Pays lointain fait retour sur la vie (en partie romancée) de l’auteur, l’adaptation fait retour sur son œuvre en insérant le personnage de Madame Tschissik (Margot Madec), actrice sans âge venue de Nous, les héros, et comme glissant hors du temps, tel un fantôme (emprunté à Kafka). Un autre personnage, Béatrice (Caroline Fouilhoux), est constitué à partir de celui de la sœur aînée dans J’étais dans la maison et j’attendais que la pluie vienne et devient comme une sœur aînée de Suzanne (Mathilde Mary) et de Louis (Etienne Toqué) qui est lui un double de Lagarce, ce dernier apparaissant lui-même (Alexandra Gentil) via des pages de son Journal par quoi le spectacle commence et qui donne le tempo. Cette construction, cet arrangement avec Lagarce (fait en accord avec son exécuteur testamentaire) ouvre de nouvelles alvéoles ou alcôves dans la pièce qui dynamisent le tout.

Scène du spectacle "Le pays lointain (un arrangement)" © Simon Gosselin Scène du spectacle "Le pays lointain (un arrangement)" © Simon Gosselin
L’incursion de divers textes de Lagarce dans Le Pays lointain est d’autant moins usurpée que la pièce se souvient explicitement d’autres pièces : Hélène (Morgane El Ayoubi) était un personnage pivot de Derniers remords avant l’oubli, et, bien sûr, on retrouve tous les personnages et la plupart des répliques de Juste la fin du monde dont Le Pays lointain est une version augmentée. Louis, sa sœur Suzanne et son frère Antoine (Adrien Rouyard) – marié à Catherine (Claire Catherine) – et leur mère (Victoire Goupil). On pourrait encore citer Retour à la citadelle, histoire du retour d’un fils prodige, ou telle ou telle répliques venues d’autres pièces.

L’une des questions que pose Le Pays lointain à tout metteur en scène est : comment traiter la bande des hommes-amants qui rôdent autour de Louis ? Soit : Le guerrier, tous les guerriers (Alexandre Goldinchstein), Un garçon, tous les garçons (Corentin Hot), Longue date (Cyril Metzger,) L’amant mort déjà (Mathias Zakhar). C’était l’une des faiblesses de la mise en scène de Clément Hervieu Léger (lire ici) où tout se réduisait à une bande informe d’homos qui faisait souvent bande à part. Rien de tel ici. Chacun a son identité propre, une façon unique d’être là et d’être homo. Chacun joue sa partition. Les tirades faites d’inventaires y deviennent d’exquises saynètes, par exemple. D’un bout à l’autre du spectacle le théâtre a toujours le dernier mot.

Cadrages et décadrages

Autre difficulté de la pièce : la plupart des personnages sont souvent en scène même s’ils ne parlent pas. Clément Hervieu Léger s’en sortait, avec plus ou moins de bonheur, en faisant cohabiter trois espaces sur le plateau. Christophe Rauck propose un système plus simple et plus efficace. D’une part de chaque côté de la scène, à la limite du hors-champ, une rangée de fauteuils (de théâtre ou de cinéma) où les acteurs hors-jeu regardent leurs camarades. D’autre part, par un jeu de huit panneaux blancs qui, manipulés par les acteurs, ne cessent de recomposer l’espace (panneaux hélas recouverts par intermittence de projections de dessins ou photos qui tombent dans une inutile illustration ou, pire, une animation gadget). Ce dispositif a pour vertu de multiplier les scènes par des décadrages. C’est constamment tonique. L’humour de Lagarce triomphe de la mort. Autre exemple : ces merveilleuses scènes où Le père mort déjà (Peio Berterretche) dialogue avec L’amant mort déjà.

A la fin du spectacle, Christophe Rauck dialogue, lui, une dernière fois avec Lagarce. Dans une note datée du 9 avril 1995, alors qu’il travaille à l’écriture du Pays lointain, Jean-Luc Lagarce note : « Juste à la fin du spectacle, cette chanson de l’enfance que chanterait un enfant : “L’eau était si claire que je m’y suis baigné / Il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai” ». Cela ne figure pas, il va de soi, dans le texte édité mais cette note figure dans les archives de Lagarce déposées à l’IMEC (je la cite dans la biographie consacrée à l’auteur, Le Roman de Jean-Luc Lagarce, éditions Les Solitaires intempestifs). S’il n’était pas mort le 30 septembre de cette année-là, s’il avait vécu quelques années encore, s’il était devenu enfin le directeur du centre dramatique de Besançon comme il en rêvait, peut-être aurait-il mis en scène Le Pays lointain et terminé le spectacle avec « A la claire fontaine ». Chimère, bien sûr.

Juste encore ceci. Dans Le Pays lointain, il est question de familles, celle d’où l’on vient, la famille biologique et celle(s) que l’on se choisit, comme dit Louis. La pièce est jouée par des acteurs et composée par des auteurs, dont l’ensemble forme ce que l’on appelle une promotion. C’est souvent une loterie, c’est parfois une alchimie. Dans le cas présent, il me semble que, sans s’être initialement choisis il y a trois ans, ils se sont finalement choisis ; c’est du moins le spectacle qu’ils donnent en servant magnifiquement et collectivement l’écriture de Jean-Luc Lagarce : ils forment une famille de théâtre.

Théâtre du Nord à Lille jusqu’au 22 juin.

Festival d’Avignon, Théâtre Benoit XII, du 20 au 23 juillet.

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