La pièce « Las Piaffas » de Serge Valletti trouve asile en Suisse

Depuis qu’il a achevé la traduction-adaptation de toutes les pièces d’Aristophane, Serge Valletti piaffait d’impatience de voir les onze pièces portées à la scène. C’est chose faite pour « Las Piaffas », version Valletti des « Oiseaux », toute chaude tombée du nid à Genève.

scène de "Las piaffas" © Isabelle Meister scène de "Las piaffas" © Isabelle Meister
Depuis plus de quarante ans, Valletti piaffe des textes de théâtre. On associe ce verbe à l’impatience et ce n’est pas faux : les pièces de Valletti sont impatientes, elles veulent être dites, elle ne veulent pas ce sommeil engourdi où s’amollissent les pièces couchées sur le papier d’un éditeur. Elles veulent qu’on les passe à la casserole de l’oralité, cette mère mi-Teresa, mi-maquerelle, mi-courage, mi do si la sol, des pièces à verbe en verve. D’ailleurs, c’est bien simple, dans toutes les pièces de Valletti ça n’arrête pas de parler, les didascalies ont du mal à en place une.

Onze d’un coup

C’est pourquoi Valletti n’écrit pas des pièces, il les piaille. C’est-à-dire qu’il les postillonne, les hurle, les crie, les harangue, les tchatche. Ce que résume le verbe piaffer parce qu’il sonne bien et qu’il claque. C’est là l’un des préceptes du verbe vallettien : il faut que cela claque sur la scène, que le public en ait plein les oreilles. Il fallait bien qu’un jour ce drôle d’oiseau finisse par écrire Las Piaffas, une adaptation-traduction des Oiseaux, l’une des onze pièces d’Aristophane qui nous soient parvenues.

J’ai raconté ici et la fabuleuse et véridique histoire de Toutaristophane, (six volumes aux éditions l’Atalante), où comment , avec vue sur le Vieux port de Marseille, Serge Valletti, enfant du sérail, s’est attelé à la traduction sauce maison de toutes les pièces d’Aristophane. Le marathon achevée au bout de cinq ans de labeur, Valletti a pu écrire Histoire d’une traduction (éditions l’Atalante) où il raconte par le menu comment il est tombé dans ce chaudron, comme il est allé de découverte en découverte quant à la transcription des textes (ah les fameux manuscrits de Ravenne!), comment il en est venu à apprendre le grec pour mieux touiller son entendement, comment il a été forcé de constater que toutes les traductions, aussi savantes soient-elles, oubliaient l’essentiel : l’oralité première de ces textes qui n’ont été consignés sur des papyrus par les sténos de l’époque qu’ après avoir passé l’épreuve du feu : la scène.

Las Piaffas, sa traduction des Oiseaux advient au mitan du parcours : il a déjà engrangé Cauchemar d’homme (L’assemblée des femmes) L’argent ( Ploutos) , Reviennent les lucioles ! (Les grenouilles), La stratégie d’Alice (Lysistrata). Ces cinq pièces ont été lues aux nuits de Fourvière à Lyon en juin 2011. Les autorités dites compétentes préparaient déjà les manifestations de « Marseille-Provence 2013 ». Serge Valletti qui parle le Marseillais couramment et l’inocule dans ses pièces avec joie escomptait que son projet grandiose sur Aristophane, ce fils de la Méditerranée, allait être accueilli à bars et bras ouverts par les argentiers et hauts dignitaires de la manifestation. Il n’en fut presque rien. Tout juste aideront-ils à financer l’édition futur du volume trois de Toutaristophane où figure La piaffas. Valletti tourna la page, se réfugia dans son cabanon, en écrivant cette nouvelle traduction-adaptation.

Et l'oralité, bordel!

L’argument des Oiseaux d’Aristophane tombaient à pic. C’est l’histoire de deux zigotos, Pisthétïros et Evelpidès qui fatigués de côtoyer des cons et de payer des taxes, cherchent un pays plus accueillant. On leur a filé un bon tuyau : un certain Epos, un oiseau (de bon augure donc) devrait les rencarder, il habite dans un forêt et c’est là que les deux zigotos arrivent quand commence la pièce. Il faut être fortiche en grec ancien pour percevoir l’ironie qui sous-tend ces noms. Les doctes et respectueux traducteurs s’en sont longtemps tenus à ces noms grecs.

Il faut attendre l’édition de Victor-Henry Bourride du théâtre complet d’Aristophane (deux volumes en Folio) pour lire une traduction qui s’enhardit à changer les noms en tenant compte de leur sous-texte, essayant ainsi de restituer la drôlerie d’Aristophane qui se glisse dans toutes les interstices de sa comédie et n’’site pas à faire des allusions à l’actualité de son temps ou à ironiser sur les confrères Sophocle ou Eschyle. Chez Debidour les noms suscités deviennent Ralliecopain et Belespoir, Lahuppe est le nom de l’oiseau de bon augure. D’autres trouvailles suivent tout au long du texte. Valletti apprécie l’effort mais pointe ce qui manque aussi à cette traduction du valeureux Debidour bien que ce dernier en ait conscience  : l’oralité, le théâtre, le jeu, l’odeur des planches. Et j’ajouterai l’odeur du vieux port car Valletti troque Athènes contre Marseille.

Valletti adapte autant qu’il rajeunit Aristophane. Par exemple les deux zigotos qu’il nomme Benjamin et Pistenterre, apostrophent le public pour expliquer leur situation. On croit que Vallettti se fait plaisir. Nenni. C’est dans Aristophane mais cela tient en quatre mots qui peuvent passer inaperçus. Les deux zigs ne rencontrent pas tout de suite l’oiseau en chef (Valletti en fait un paon) , mais son serviteur (présenté comme tel chez Aristophane) que Valletti a la bonne idée de transformer en pingouin car, comme chacun sait, le pingouin naît avec une livrée de loufiat sur le dos. Pistenterre demande au pingouin quel est son rôle auprès de son maître. « Ben, mettons, il a envie d’un coup de manger des anchois du Golfe. Tac, j’y vais, tac tac tac, et je lui en ramène. Par exemple, s’il veut une paille pour siroter son cocktail, je vais lui en chercher. » lance le pingouin. On se dit que les anchois c’est du Valletti , non c’est chez Aristophane. On n’en dira pas autant du cocktail. Et ainsi de suite.

Valletti suit Aristophane dans sa folie qui conduira à la fin l’un des deux zigotos à devenir un souverain suprême qui ne tremble pas devant l’arrivée des dieux ébranlés par ces drôles d’oiseaux qui ont fondé une cité nouvelle. Pistenterre qui semble avoir le père Ubu pour futur cousin, fait plier Zeus lui même et devient le dieu suprême, autrement dit un parfait dictateur. A rendre jaloux Trump, Poutine et consorts.

scène de "Las piaffas" © Isabelle Meister scène de "Las piaffas" © Isabelle Meister

Chemin faisant, la pièce est traversée de scènes où Aristophane se moque des pédants poètes, des diseurs faussaires d’avenir, des architectes aussi verbeux que nébuleux. Après Molière, Valletti se délecte de ce jeu de massacre. Belle scène encore (elles abondent), celle où les deux amis, intronisés, reviennent affublés en oiseaux. Ils se moquent réciproquement de leur accoutrement ridicule et citent deux vers Eschyle. La citation parlait au public grec. Valletti élude avec raison mais s’en donne à cœur joie lorsqu’il s’agit de trouver un nom pour la cité radieuse (sans taxes, etc) que les oiseaux s‘apprêtent à constuire entourée de hauts murs à faire pâlir Netanyahou. Benjamin propose tour à tour Colombey les deux ailes grises, Los Angeles, Edith Piaf. Finalement Pistenterre se décide pour Las Piaffas. Cela sonne bien . Bien mieux que Coucouville-les-Nuées proposé par le courageux Debidour.

La Suisse terre d'accueil

En mai 2016 paraissait le sixième et dernier tome de Toutaristophane. Depuis Valletti rêve de voir un metteur en scène audacieux mettre en chantier les onze pièces d’un coup. Pour l’heure on en est au coup par coup. Cela a commencé à Fourvière par La stratégie d’Alice (lire ici), cela se poursuit aujourd’hui au Théâtre du Grütli à Genève avec Las Piaffas.

Pour la dernière année de son mandat à la tête du théâtre genevois, le metteur en scène Frédéric Polier voulait une fête colorée. Avec cette bande d’oiseaux, il est servi. Son scénographe Loïc Rivoalan a planté ici et là sur la scène des arbres aux troncs guillerets autour desquels volètent les costumes d’oiseaux bariolés de Trina Lobo et les masques d’Arnaud Buchs. Philippe Koller et Anne Briset affublés de masques de zoziaux interprètent live une musique entraînante de leur composition. Le tonitruant Jean-Alexandre Blanchet dans le rôle de Pistenterre domine de son organe une distribution où chacun s’amuse à jouer qui le coq, qui le pigeon, le condor, la poule, etc. Chacun jouant plusieurs rôles telle Martine Corbat tour à tour Oiseau de paradis, avocate et corbeau. Valletti était là le soir de la première. « J’aime le théâtre quand il donne de la voix , quand ça hurle » disait-il à la sortie. Il était aux anges.

Théâtre du Grütli, Genève, mar , jeu et sam 19h, mer et venb 20h, dim 18h, jusqu’au 11 mars.

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