Mathilde Delahaye se pacse avec Elfriede Jelinek, le théâtre-paysage est à la noce

La metteuse en scène Mathilde Delahaye retrouve le « théâtre-paysage » qui lui est cher en adaptant « Maladie ou Femmes modernes », une pièce d’Elfriede Jelinek, dans des lieux industriels : usines plus ou moins désaffectées à Mulhouse et Tours, port de commerce à Valence. Ces femmes-là étaient faites pour se rencontrer. C’est fait. Et comment !

Scène de "Maladie ou Femmes modernes" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Maladie ou Femmes modernes" © Jean-Louis Fernandez
Les grutiers du port de commerce de Valence l’ont affectueusement surnommée « la p’tite ». C’est vrai que Mathilde Delahaye n’est pas bien grande sous la toise, mais sur le tas, elle en impose. Alors les grutiers et conducteurs d’engins aux grosses dents d’acier lui ont bichonné ses tas de gravats, soulevés des algécos de chantier pour les positionner comme elle le souhaitait. Quand ils arrêtaient de bosser à 17h, l’équipe de « la p’tite » occupait le site immense jusqu’au petit matin qu’il vente ou qu’il pleuve, et en la matière l’équipe a été, hélas, servie tant et plus et donc retardée dans son travail. La première fut, de fait, un premier filage, comme on dit, « dans les conditions de représentation », à 21h. Pour une fois, la pluie est restée au bercail mais les frimas ont fait ce soir-là des extras vaguement atténués par une distribution de couvertures. Personne n’a regretté l’étonnante expédition.

A chaque lieu son aventure

Mathilde Delahaye aime ces branle-bas de combats des éléments et des humains, ces vibrants imprévus du théâtre hors ses murs, loin de l’espace confiné et raisonné des salles de spectacles. Le « théâtre paysage », joli terme, est pour elle comme une drogue dont elle ne peut ni ne veut se passer. Cela ne simplifie pas les conditions de production de ses spectacles. Mais elle tient bon, s’obstine. Avec raison. Sa nouvelle création Maladie ou Femmes modernes d’après le texte d’Elfriede Jelinek (traduction Patrick Démerin et Dieter Hornig, L’Arche, 2001) en est la preuve éclatante. Un spectacle coproduit par le CDN de Valence (le spectacle est l’une des créations du Festival Ambivalence(s)) et le CDN de Tours où Mathilde Delahaye est artiste associée, après une première étape de travail dans une partie désaffectée de l’usine DMC à Mulhouse dans le cadre du festival « scènes de rue » de la Filature.

En pénétrant sur le site du port de commerce (habituellement interdit aux promeneurs) qui borde le Rhône, loin du centre ville et en voyant le premier des tas de gravats que l’on dépasse en allant s’asseoir sur des gradins qui semblent riquiqui dans l’immensité du lieu redoublée par la nuit, j’ai tout de suite pensé au spectacle L’Homme de Quark réalisé par Mathilde Delahaye dans un chantier strasbourgeois avec un acteur et un chien d’après un texte de Christophe Tarkos. Et quand plus tard dans la soirée, au cœur du spectacle, j’ai vu deux actrices tracer une longue ligne de fuite au pied de deux énormes silos en ciment qui n’entreraient sur aucune scène de théâtre du monde, j’ai pensé à son inoubliable version de Tête d’or du jeune Paul Claudel présentée dans une ancienne usine d’embouteillage de Strasbourg (lire ici) alors qu’elle était encore élève metteur en scène à l’école du Théâtre national de Strasbourg. Et ce sont deux  anciennes élèves de l’école du TNS (et il en va de même pour l’équipe technique) et deux anciens élèves de l'ESAD qui l’accompagnent dans cette nouvelle aventure – Pauline Haudepin, Déa Liane, Julien Moreau et Blaise Pettebone – occupant et arpentant ces jours-ci le port de Valence avant d’investir le Magasin général de Saint-Pierre-des-Corps. Dans chaque lieu, l’aventure doit remettre le couvert et réajuster le projet au paysage. Cela sort des clous de la production-diffusion habituelle des spectacles. Il y a là une forme de résistance qui se pacse bien avec l’écriture subversive de Jelinek.

Des femmes et  des vampires

« Nous commençons toujours par nous nourrir de ce que le lieu a à nous dire, en rencontrant d’anciens ouvriers lorsqu’il s’agit d’une friche industrielle, des urbanistes ou des voisins, explique Mathilde Delahaye. Nous apprivoisons le paysage, son histoire, sa géométrie, ses fantômes. Puis, nous y déplions la fable, nous y déposons notre cadre, le point de vue. Mon approche du théâtre-paysage opère, en matière de scénographie, par travestissement : comment une fiction s’empare du déjà-là, s’en inspire, se fait déplacer par le genius loci, l’esprit du lieu ; et en retour, comment l’artifice de la scénographie vient transformer un espace, le sublimer par la fiction ? »

L’espace que propose Jelinek lui va comme un gant : à gauche, « une sorte de cabinet médical avec un appareil tenant à la fois de la chaise de dentiste et de la table du gynécologue », cabinet assorti d’une « paillasse » où sont entreposées des « conserves de sang » ; à droite, « une lande sauvage avec des rochers. Au loin, collines, eau, etc.». C’est exactement cela (scénographie Hervé Cherblanc assisté de Marion Koechlin) : cabinet médical planté dans la lande du site industriel devant les spectateurs et cadré par un rectangle métallique, collines de gravas, eau du Rhône, algécos. Mathilde Delahaye dit aussi avoir lu la pièce à partir d’une photo de Jeff Wall, The vampire Picnic. S’ajoute à ce dispositif ouvert un piano au loin qui tient le rôle du contrepoint (musique Félix Philippe), comme un îlot de douceur dans un site immense aux volumes impérieux.

Scène de "Maladie ou Femmes modernes" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Maladie ou Femmes modernes" © Jean-Louis Fernandez
En scène, deux hommes, deux femmes. Un médecin obstétricien (le Dr Heidkliff) qui est aussi dentiste, sportif nombriliste et raisonneur à tout-va ; un conseiller fiscal (Benno Mabullpit) qui dîne et engrosse sa femme Carmilla avec régularité ; Carmilla donc, femme au foyer qui meurt en accouchant de son sixième enfant à la vue du public mais, nous sommes au théâtre, elle se relève et joue jusqu’à la fin de la pièce ; enfin, Emily, une infirmière lesbienne, vampire, fouteuse de merde et ainsi de suite. Si Carmilla se relève, c’est qu’elle a été mordue par Emily, se forme donc un couple de lesbiennes vampires qui fait tourner en bourriques les discours attendus en la matière. Exemple :

« Emily. Tu n’aurais pas dû, dans ton zèle de débutante, aller jusqu’à découper tes deux aînés à la tronçonneuse. Tu n’aurais pas dû tout de suite les faire cuire et les congeler. Le congélateur est déjà plein à craquer. Le sang, ça se déguste frais.

Carmilla. Les entrailles arrachées de mon enfant, à la garde d’une mère froide. Un ventre de mère dure trop peu. Veux-tu que j’aille te chercher un verre ? Je t’offre gentiment tout ce que j’ai : une maladie.

Emily. Sois franchement morte, Carmilla ! J’aimerais tant l’être moi aussi.

Carmilla. Je redoute les formalités de la maladie de mort. C’est pour ça que je suis malade pour de rire. J’ai envie de hurler : ça, c’est moi ! J’ai tant de dons qui dorment sous ma couche d’argile.

Emily. J’avais un don moi aussi, l’assemblage des mots. Tu veux que je fasse des vers, Carmilla ? »

De Peter Handke à Sarah Kane en passant par Antonin Artaud ou Valère Novarina, Mathilde Delahaye aime creuser les écritures des travailleurs de la langue, de préférence les mineurs de fond. Elle aime, souvent, les confronter à un paysage qui soit à leur hauteur. C’est présentement et excellemment le cas avec l’écriture coup de grisou de Jelinek.

CDN de Valence, dans le cadre du festival Ambivalence(s), jusqu’au samedi 25 mai, départ place de la Comédie à 21h.

CDN de Tours, au Magasin général de Saint-Pierre-des-Corps, du 11 au 14 juin à 22h.

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