«L’Animal imaginaire», dernier rouage de la noria Novarina

Dernier épisode de l’aventure scénique de Valère Novarina, « L’Animal imaginaire » relance les dès, retrouve des textes marqueurs en les redistribuant et fraie de nouvelles pistes. Plaisirs de la réminiscence et de la découverte se conjuguent merveilleusement, le tout servi par des acteurs novarissimes.

Scène de "L'animal imaginaire" © Pascal Victor Scène de "L'animal imaginaire" © Pascal Victor
Emile Littré donne une définition précise de la noria : c’est « une machine d’irrigation composée d’un tambour autour duquel s’enroule une chaîne sans fin qui soutient des seaux ou réservoirs mobiles, depuis le fond où ils vont puiser l’eau jusqu’à la partie supérieure où le liquide est élevé ; par suite du mouvement de rotation du tambour, une partie des seaux élève l’eau, pendant que l’autre partie, après avoir vidé l’eau qu’elle contenait, s’abaisse pour en puiser ». Cette définition vaut métaphoriquement pour définir le mouvement incessant à l’œuvre dans les écrits de Valère Novarina et singulièrement pour son dernier livre et spectacle, L’Animal imaginaire, qui fait tourner les godets et puise largement dans l’eau des livres antérieurs.

Hymne à Bescherelle

On est là, quasi trois heures durant, à suivre avidement les entrées et sorties des acteurs et comme autant de promesses, à s’émerveiller des mouvements de rotation du tambour et du chuintement des godets. Délices d’échos, de retrouvailles, de relance et de redistribution pour le peuple des spectateurs novariniens de plus en plus nombreux, toutes générations confondues. Merveille de la découverte des « cailloux verbaux (dixit l’auteur) pour ceux qui découvrent via Novarina « le corps mystérieux du langage » sans frontière qui tord le coup au plat langage normatif ou le fait rissoler en l’asticotant, s’adonne au plaisir jamais rassasié de l’énumération infinie, puise son eau dans les nappes phréatiques de la langue française, patois et latin inclus, et au-delà, thésaurisant une fabuleuse réserve de noms attribués ou pas à des personnages.

« Je cultive depuis plusieurs années un vivier des noms. J’en conserve actuellement 6317 dans ma “cave” » raconte-t-il dans un entretien figurant dans le programme. En 1984, sa pièce Le Drame de la vie comportait déjà 2587 personnages ou personnes (la différence incertaine entre les deux est toujours l’un des points forts d’affrontement lors des nombreux séminaires et symposium consacrés à l’auteur traduit dans un bon nombre de langues). Et ne disons rien de son bestiaire (cf. son Discours aux animaux, 1987) dont s’est saisi un jour l’acteur André Marcon et qu’il n’a plus lâché depuis, y revenant périodiquement.

La clef du u

L’acteur Manuel Le Lièvre, lui, retrouve ainsi – à la demande générale du public, pour ainsi dire – les magnifiques envolées langagières du Danseur en Perdition qui nous étaient arrivées en 2011 dans Le Vrai Sang (lire ici) et nous reviennent sous l’intitulé Le danseur Onze sans onze, retrouvant sur la scène des acteurs du spectacle d’il y a huit ans, tels les fidèles et novariniens patentés que sont Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, Dominique Parent, Julie Kpéré et Valérie Vinci. De même, on remet le couvert pour l’« Hymne à Bescherelle » qui nous avait déjà emporté dans L’Acte inconnu, première manière. Et on retrouve les acteurs haïtiens Edouard Baptiste et Valès Bedford que Valère Novarina avait mis en scène avec d’autres à Port-au-Prince avant de monter en métropole leur sidérante interprétation de L’Acte inconnu (lire ici).

De même, on retrouve des figures (plus que des personnages) comme Sosie qui, en 1991, dans Je suis disait : « J’ai de plus en plus peur de ne connaître la mort que de mon vivant ». Dans L’Animal imaginaire surgit Le mort, celui que l’infirmière Turban appelle « Jean trou Verbier, fils de la Viande » et qui est apostrophé par cette dernière : « Tu n’auras connu la mort que de ton vivant. » De texte en texte, Novarina organise un ballet d’insistances.

Scène de "Lanimal imaginaire" © Pascal Victor Scène de "Lanimal imaginaire" © Pascal Victor
Autres plaisirs des retrouvailles, le petit coin avec fenêtre à marionnette, l’increvable Romancier de La Chair de l’homme et de l’Opérette imaginaire, le Déséquilibriste, etc. L’Ouvrier du drame et le Galoupe dialoguaient ainsi dans Le Vivier des noms :

« L’Ouvrier du drame. Nous souffrons de ne pas avoir la parole et cependant nous ne la prenons pas.

Le Galoupe. Public, qui forme en face de nous un vide, un grand creux, prenez ce silence !

L’Ouvrier du drame. Et faites attention à autrui. »

On les retrouve dans L’Animal imaginaire. Cette fois, Le Galoupe dialogue avec Raymond de la Matière (déjà croisé dans d’autres textes) qui se prend pour Galilée et donne du « Andréa » à son compagnon. Comme son nom l’indique, Raymond de la Matière en a derrière le ciboulot. Par exemple, il a su transcender la question des genres. La solution, ce n’est ni la politique, ni le politique mais lu politique. Un u « pacificateur et réunificateur », un casque bleu horizon qui peut réunir en une toute les voyelles. Ainsi la plus célèbre des fables de La Fontaine devient : U curbu sur unurbre purchu Tunut’in sun buc û frumuge. Mûitre Renu pur l’udur ulléchu Lui tut à pu-pru çu linnguge... » etc. L’ouvrier du drame, il fallait s’en douter, aura le dernier mot qui n’est autre que le verbe exister à l’infinitif.

L’inséparable Christian Paccoud est comme toujours à l’accordéon et à la mise en musique des chansons. Nouveau venu : le violoniste Mathias Lévy. Adelaïde Pralon est auprès de Novarina depuis douze ans comme assistante et dramaturge et a poussé la fidélité jusqu’à mettre en scène Pour Louis de Funès (l’un des textes réunis dans Le Théâtre de paroles) en Hongrie à Debrecen. Céline Schaffer est la collaboratrice artistique de Novarina depuis 1999 et l’a accompagné à Haïti. Roseliane Goldstein est ici noe comme dramaturge après avoir été actrice dans plusieurs spectacles. Enfin le régisseur général Richard Pierre qui est passé des coulisses à la scène avec L’Origine rouge en 2000 y a pris goût et nous aussi. On est content de le revoir. Bref : on ne change pas une équipe qui a la niaque et le prouve d’un texte l’autre de Valère Novarina. On se sent embarqué, complice. Novarina au tout début de L’Animal imaginaire : « Ne plus être le maître du livre, celui qui en détiendrait le sens, ne plus être le guide du lecteur mais celui qui fait le voyage avec lui. »

L’Animal imaginaire, texte, mise en scène et peinture Valère Novarina, au Théâtre de la Colline, mar 19h30, du mer au sam 20h30, dim 15h30. Jusqu’au 13 oct. Comme toute l’œuvre de Novarina, la pièce est publiée chez P.O.L., 240p., 16€.

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