En avant pour la « Città Nuova »

Quoi de commun entre une boîte de sardines et l’arche de la défense ? Les deux questionnent l’espace et son occupation. Ce sont là quelques pistes abordées avec délice par l’acteur Damien Houssier dans « Città Nuova », texte écrit et mis en scène par Raphaël Patout. Où l’on reparle de Tocqueville.

Scène de "La Citta Nova" © Jim Ouzi Scène de "La Citta Nova" © Jim Ouzi

Quand les spectateurs prennent place sur quelques rangées de chaises, l’homme, l’acteur donc (Damien Houssier), est adossé à un pilier et pique une fourchette dans une boîte de sardines. A sa gauche, son petit atelier : une planche disposée sur deux tréteaux et encombrée d’éléments disparates, tels des dossiers sur et sous la table, des livres, des images, des photocopies, des petites silhouettes humaines en plâtre ou papier comme les architectes et les scénographes en disposent sur des maquettes.

Le miroir aux sardines

Pendant que j'étais attelé à rédiger ce descriptif, les spectateurs ont eu le temps de s’asseoir. L’homme regarde placidement les membres de l’assistance tout en continuant à manger ses sardines à même la boîte.

Qui n’a pas été émerveillé par le spectacle d’une brigade de sardines à l’huile alignées tête-bêche (il faudrait trouver une expression plus adéquate car, en l’occurrence, les sardines ont la tête coupée) dans leur boîte, avec une occupation maximum de l’espace dans un minimum de place, ce qui doit laisser songeurs les décorateurs d’intérieur ? Au début de ce second paragraphe, l’homme a, toujours aussi placidement, fini de becqueter ses satanées sardines, il s’est épongé par trois fois le museau. Enfin, il parle : « J’aime les sardines... » commence-t-il, matérialisant les points de suspension par un léger temps mort.

Ce qui me donne le temps de vous le décrire : l’homme a le visage plutôt émacié, son crâne rasé laisse son âge indécidable, il porte une sorte de tablier-mini-kimono invraisemblable qui accentue l’étrangeté de sa silhouette (costume : Sigolène Petey). Après un court silence, l’acteur parle à nouveau, doucement mais clairement (on comprend que c’est un pro, il a suivi des cours au CNSAD, haute école de théâtre parisienne dont il est sorti vivant). Ce type me dit quelque chose (ah, oui, je le reconnais, il était l’un des acteurs de Naissance de Julien Guyomard ; beau spectacle, lire ici). Il va se révéler très fort dans l’art de se parler à la fois comme à lui-même et en s’adressant aux spectateurs.

Le bon plaisir

Son couplet et ses digressions achevés sur les sardines, il en vient au cœur de la soirée à laquelle il nous a convié : « J’ai décidé de regarder le monde avec mon plaisir. C’est mon grand projet : refaire le monde avec mon plaisir [notez la répétition, genre enfoncez-vous ça profond dans le cervelet. C’est un acteur qui connaît les vertus de la pédagogie]. Et c’est de ça que j’aimerais vous parler ce soir. »

On craint la pâtée très en vogue sur les scènes de théâtre par les temps qui courent : on s’avance à l’avant-scène en costume de tous les jours, on regarde le public droit dans les yeux (ce qui n’est pas donné à tout le monde) et, les bras le long du corps, on envoie la sauce. Sorry, on témoigne. Comme au tribunal ou au confessionnal. Tôt ou tard, le cœur du public, rincé à l’eau de Javel, se serre. C’est comme à la télé. Sauf que c’est là, à deux pas. Vivant, brut et brutal, en accès direct. Est-ce cela, le théâtre ? Non, nous dit l’acteur qui fait mine de ne pas jouer pour mieux nous déjouer. Et de préciser sans détour  qu’il n’est pas architecte. Ce qui ne l’empêche pas de rêver et même de dessiner les plans de la cité nouvelle dont il rêve, autrement dit la Città Nuova, c’est le titre du spectacle auquel on assiste.

Tour à tour, l’acteur qui n’est donc pas architecte mais qui fait des plans pas seulement sur la comète, va ouvrir des carnets, déployer des cartes, des dessins (en 2 et 3D, signés Géraldine Trubert), accrocher des images, manipuler des projecteurs, ouvrir des boîtes, ordonner des dispositifs et cela tout en parlant de choses et d’autres (il ne dédaigne pas la digression) tout en nous nourrissant de citations allant de Guy Debord à Bernard Maris, de Le Corbusier à Raoul Vaneigem.

Eloge de la dérive

Tenons-nous-en au seul Guy Debord dont l’acteur nous fait partager une excitante analyse. En voici les prémices : « Les déplacements dans l’espace urbain sont soumis à la même rationalité que celle qui ordonne le système capitaliste. La dérive est une lutte contre cette rationalisation. Son principe n’est pas la ligne droite, elle ne veut pas économiser le temps, elle refuse les destinations obligatoires. » Citation d’autant plus justifiée que le déroulé du spectacle opte pour le mode de la dérive, ce qui le conduit à partir en Amérique avec Jean Baudrillard et à nous offrir en version live « L’Invitation au voyage » de Baudelaire.

Bref : on voyage dans des architectures passées, présentes ou futuristes. L’acteur rêvasse à voix haute d’un monde où les immeubles ne seraient plus immobiles mais sur roulettes, reconfigurant ainsi le paysage chaque nuit, en sorte d’en finir avec la notion d’habitude, voie rapide vers la somnolence et l’apathie. D’un ton qui se veut sans appel, il assène : « Les tours de la finance mondialisée ont remplacé les églises gothiques. Mais on retrouve le même goût pour la lumière. » Cela mérite qu’on y réfléchisse. Et c’est sans doute aussi le but de Città Nuova. Une bonne heure plus tard, l’acteur, après bien des pérégrinations et réflexions, finit par dire : « Ouais, je m’arrête là. »

La mise en scène et le texte sont signés par Raphaël Patout qui a créé ce spectacle au Festival de Caves dont il est l’une des chevilles ouvrières. C’est dans ce festival, dans une cave donc, qu’un couple d’acteurs dont je tairai les noms bien que je les aime énormément, a vu Città Nuova. Ils ont tellement aimé ce spectacle qu’ils ont voulu le faire partager en le présentant trois soirs durant, chez eux, une maison de banlieue en pierre de taille avec véranda donnant sur la boulangerie et la boucherie du quartier. C’est là que je l’ai vu.

Ah, j’oubliais. Il y est aussi question de Tocqueville, comme dans le spectacle de Romeo Castellucci, Democracy in America qui se présente comme « librement inspiré d’Alexis de Tocqueville ». Depuis sa création au Théâtre de Vidy (lire ici), le spectacle de l’Italien s’est étoffé de nouvelles danses, elles « librement inspirées par les traditions folkloriques d’Albanie, de Grèce, du Botswana, d’Angleterre, de Hongrie, de Sardaigne ». Ces danses envoûtantes et comme voilées de mémoires blessées font écho aux derniers spectacles de Maguy Marin, artiste honorée et disséquée par la revue théâtre/public qui lui consacre son dernier et formidable numéro. La chorégraphe cite en exergue ces propos de Jacques Rancière extraits d’En quel temps vivons-nous ? Conversation avec Eric Hazan (La Fabrique) paru il y a quelques mois : « (…) Et l’émancipation hier comme aujourd’hui est une manière de vivre dans le monde de l’ennemi dans la position ambiguë de celui ou celle qui combat l’ordre dominant mais est aussi capable d’y construire des lieux à part où il échappe à sa loi » (...). Città Nuova et Democracy in America tentent de construire des lieux comme ça.

Città Nuova, prochaines représentations à Valence les 13 et 14 janvier puis du 16 au 18 à Lyon (lieux encore indéterminés). Le spectacle sera également à l’affiche du festival Théâtre en Mai à Dijon entre le 25 mai et le 3 juin.

Democracy in America, après le Théâtre de Vidy, la MC93 et le Festival d’automne, le spectacle poursuit sa tournée : Maubeuge les 7 et 8 nov, Martigues les 16 et 17 nov, Le Havre les 18 et 19 janv, Mulhouse les 25 et 26 janv, Annecy les 1er et 2 fév, Reims les 7 et 8 fév, Lisbonne du 23 au 25 fév, Rome du 11 au 13 mai.

théâtre/public, n°226, octobre-décembre 2017, distribué par les éditions Théâtrales, 128 p., 16€.

Jacques Rancière, En quel temps vivons-nous ?, La Fabrique, 78 p., 10€.

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