Paroles de femmes (suite, sans fin)

Quoi de commun entre « Hedda » de Sigrid Carré-Lecoindre et « Splendeur » d’ Abi Morgan ? Rien. Sauf que ce sont des pièces écrites, jouées et mises en scène par des femmes. Uniquement des femmes. Parole d’homme !

scène d'"Hedda" © Sylvain Bouttet scène d'"Hedda" © Sylvain Bouttet

Sigrid Carré-Lecoindre a écrit Hedda pour l’actrice et metteuse en scène Lena Paugam. Le fruit d’une longue et belle amitié. En 2016, alors qu’elle était encore élève au Conservatoire, Lena Paugam avait commandé un texte à Sigrid Carré-Lecoindre : une adaptation ou plutôt une rêverie à partir de la pièce de Tchekhov Les trois sœurs. Le public allait d’alcôve,en ressac, c’était un spectacle joliment déambulatoire (lire ici). Une actrice étant enceinte, Lena Paugam avait repris l’un des rôles. A sa sortie du Conservatoire, elle s’est consacrée à la mise en scène et au festival Lynceus à Binic en Bretagne, berceau de sa famille, puis elle est revenue doucement au jeu. L’idée que Sigrid écrive une texte pour Lena a refait surface.

De Lena à Hedda

Un premier projet sur le bégaiement (Lena Paugan a en a été victime enfant et dit avoir souvent le sentiment de « bégayer sa vie ») été mis de côté quand en janvier 2017, le parlement russe a voté une loi dépénalisant les violences conjugales avec la bénédiction de l’église orthodoxe. Un choc pour beaucoup de femmes. Un choc pour Lena

« J’ai ressenti une urgence personnelle à parler de ce sujet, se souvient-elle. Je souhaitais aborder la question du mutisme et de la solitude des femmes qui vivent dans la terreur de leur compagnon et qui ne savent pas comment ni à qui parler ». Lena et Sigrid se sont souvenues d’une phrase qui les avaient intriguées dans la pièce de Lars Noren Détails que la première avait mis en scène en 2013 assistée par la seconde : « Les Nazis vont venir me chercher. Ils ont trouvé mon nom. Ils savent que je m’appelle Hedda, Hedda Nussbaum ».

En 1942 cette femme avait été accusée par son mari d’avoir tué leur fille adoptive, les défenseurs d’Hedda, au contraire, la présentaient comme une femme victime des violences physiques et psychologiques exercées par son mari. Le sujet et le titre de la pièce était trouvés, restait à l’écrire librement, loin de ces soubassements. Et d’une certaine façon le bégaiement, cette parole empêchée du projet initial, allait venir s’inviter dans le nouveau projet. De Lena à Hedda.

Hedda, insiste Lena Paugan « n’est pas une pièce sur les violences faites au femmes ». C’est l’histoire d’amour d’un couple depuis la première rencontre jusqu’à son délabrement et son fragile replâtrage racontée par une narratrice proche d’Hedda, avec les paroles de cette dernière et de son compagnon. Tout couple est aussi un rapport de forces. C’est ce que raconte la pièce écrite par Sigrid Carré Lecoindre pour Lena Paugam (la pièce lui est dédiée).

Timide, Hedda voit à une soirée un type « brillant », « extrêmement séduisant » et s’exprimant avec facilité (il est avocat). Il est tout ce qu’elle n’est pas. Une maladresse d’Hedda (un plateau renversé) les rapproche. Elle bafouille, bégaie. Ce n’est plus une gamine, elle a 33 ans. Les voici bientôt ensemble. « Elle l’aimait parce qu’il lui réapprenait à parler, parce qu’il la rendait belle » dit la narratrice.Les bains qu’ils prennent ensemble vont devenir leur rituel. Quand ils emménagent dans leur maison, c’est lui qui choisit les meubles. Elle est sous sa coupe, son charme, elle aime ça. Hedda tombe enceinte, l’enfant naît, c’est un des points faibles de la pièce, l’enfant est comme souvent absent, il gêne, oublions-le.

Hedda s’épanouit, devient incontournable à la maison d’édition où elle travaille. Ce début d’autonomie ne plaît guère au compagnon dominateur. Il multiplie les diktats domestiques qu’elle accepte. Un jour où l’on fête la parution remarquée d’un livre pour lequel elle a joué un rôle clef, on la porte au pinacle, son compagnon se sent dépossédé. Il quitte l’appartement, revient, la frappe. Il y aura d’autres coups. Début de la sa descente aux enfers. Début de la peur. La pièce raconte la chute d’Hedda et la façon dont elle se relèvera in fine. Elle raconte aussi la perdition du compagnon avocat qui se croyait invulnérable.

Tout l’art de Lena Paugan, seule en scène, est de glisser entre le récit de la narratrice, les paroles d’Hedda et celles de son compagnon macho. Un difficile équilibre qu’elle tient volontairement à distance loin de tout pathos au risque de passagères monotonies, laissant les mouvements de son visage, de ses mains et de son corps le soin de canaliser les tourments intérieurs de la femme blessée et humiliée dont le bourreau domestique l’aide, sans le savoir ni le vouloir, à relever la tête, à parler sans bégayer, à s’affirmer.

Impromptu d'Oolio

Abi Morgan est une dramaturge anglaise (née en 1968) qui a derrière elle une solide carrière de scénarios pour des séries et des téléfilms et un nombre respectable de pièces. Elle demeure pourtant inconnue en France. Splendeur est sa quatrième pièce écrite en 2000, récemment traduite par Daniel Loayza et présentement mise en scène par Delphine Salkin dont je découvre aussi le travail.

Scène de "Splendeur" © Eric Miranda Scène de "Splendeur" © Eric Miranda

Tout se passe, loin des centres villes, dans le salon de la « résidence d’un dictateur » écrit Abi Morgan dans sa première didascalie. Le mot « dictateur » ne sera jamais prononcé par l’une des quatre femmes qui sont dans le salon et y resteront jusqu’à la fin de la pièce.

Un huis-clos confiné alors que dehors ça gronde : tirs, bombardements, coups de fils étranges, etc. On le devine : le régime en place, contesté, semble vivre ses dernières heures. Mais tout cela semble au premier abord, ne pas trop troubler la tea party. Pas pour longtemps. On attend le mari de Micheleine qui n’est autre que le chef de l’état, le cher Oolio dont l'épouse prend plusieurs fois des nouvelles au téléphone sans parvenir à le joindre. Il y a donc là dans ce salon cosy Micheleine, Geneviève, sa meilleure amie dont le mari décédé a peint un tableau accroché dans le salon ; Kathryn une photographe étrangère venue tirer le portrait du chef de l’état, personnage qui la fascine ; et Gilma, son interprète, par ailleurs kleptomane qui engrange des objets dans le large manteau qu’elle ne quitte pas.

Geneviève (Laurence Roy) et Micheleine (Christiane Cohendy), vieilles amies, en sont à leur troisième vodka au piment lorsque le rideau se lève, Gilma (Roxane Roux) plus jeune, ne connaît pas cet alcool fort, elle y goûte et tousse. Le mari-chef d’état est en retard (il le sera toujours à la fin de la pièce), Kathryn (Anne Sée) bientôt s’impatiente, elle voudrait partir pour aller photographier les quartiers qui viennent de se soulever mais son agence lui demande de ne pas bouger, de plus, l’agence a envoyé sur place une rivale, la rage ; la jeune traductrice traduit quand ça lui chante , elle évoque son petit ami, soldat à la solde du régime lequel est en train de vivre probablement ses dernières heures.

Bref, tout se fissure dans ce huis clos. La pièce aussi. Le temps présent est chaviré, la pièce revient plusieurs fois en arrière dans la même soirée,. On parle du passé, on ment ou pas, on trompe les apparences, on se parle à soi-même à voix haute. Des gestes, des répliques reviennent avec des légères variations comme des thèmes musicaux. C’est volontairement perturbant.Au lieu de se laisser emporter par ce tangage, la metteuse en scène essaie de rationaliser ces chavirements, par exemple en rembobinant les gestes des acteurs comme lorsque l’on projette un film à l’envers. Au cinéma c’est drôle, parfois poétique (dans les films de Cocteau), au théâtre c’est laborieux et ridicule. La mise en scène peine à rendre compte de la machine folle que la pièce met en place. Mais ce spectacle donne envie de connaître plus avant l’œuvre d’Abi Morgan.

Hedda, Théâtre de Belleville (Paris), du mer au sam 21h15, dim 15h, jusqu’à la fin mars. Ainsi que le 6 fév à Maison du théâtre d’Amiens, le 5 mars au Théâtre des Jacobins de Dinan, le 2 avril à l’Agora, Scène nationale d’Evry, du 7 au 9 avril au Théâtre Liberté, Scène nationale de Toulon.

Splendeur, Théâtre Sénart, Scène nationale jusqu’au 25 janv, Théâtre 71 der Malakoff du 28 au 31 janv , MC2 de Grenoble du 4 au 8 fév, Scène nationale de Montbéliard le 20 fev, le Manège, Scène nationale de Maubeuge le 3 mars, La Comète Scène nationale de Châlons-en-Champagne le 6 mars, Maison de la culture de Bourges les 1à et 11 mars, l’Archipel, Scène nationale de Perpignan du 24 au 27 mars.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.