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Billet de blog 23 janv. 2023

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Simple splendeur de Valérie Dréville

Emilie Charriot met en scène Valérie Dréville dans « Un sentiment de vie » de Claudine Galea avec une simplicité sublime.

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Cène de "Un sentiment de vie" © Jean-Louis Fernandez

L’actrice Valérie Dréville entre par le fond et s’avance sur le plateau nu. Pas de décor, pas d’effet de lumière. Elle gagne le centre de la scène, vient un peu vers les spectateurs, s’arrête. Ses deux pieds chaussés de discrets escarpins noirs sont quasi réunis, le pied droit légèrement en biais. Elle ne bougera plus avant longtemps. Elle porte un pantalon sombre, un léger pull bleu en V dégageant son cou. On ne voit d’elle que son visage et ses mains. Elle nous regarde et dit les premiers mots du texte Un sentiment de vie écrit par Claudine Galea :

«  Je voulais écrire sur mon père depuis longtemps écrire sur mon père my secret garden C’est Falk qui m’a donné l’élan il a ouvert la porte du jardin secret Le mien s’est mon père  je ne pourrai pas appeler mon texte My Secret Garden c‘est dommage puisque c’est le tire du texte de Falk » (ni ponctuation, ni majuscules).

Falk Richter est un auteur allemand familier de la scène du Théâtre National de Strasbourg dont le directeur (jusqu’en septembre prochain) Stanislas Nordey a monté plusieurs textes, en a donné en pâture aux élèves de l’école et a lui-même été récemment dirigé par cet auteur. Claudine Galea est une des quatre autrices associées au TNS par Nordey et Valérie Dréville une des actrices et acteurs associés.

Parages, la revue du TNS, créée avec l’arrivée de Nordey et pilotée par Frédéric Vossier, a consacré un numéro à Falk Richter et un autre à Claudine Galea. Dans le numéro consacré à Falk Richter, Claudine Galea a publié l’amorce d’ Un sentiment de vie , une commande de la revue. Le texte définitif (publié aux Éditions Espaces 34) a été créé par Jean-Miche Rabeux avec Claude Degliame et Nicolas Martel en 2021 au Théâtre de la Bastille (lire ici), sa version en langue allemande (traduction Uli Menke) a été créée à Bâle avec l’actrice Anne Haug dans une mise en scène d’Émilie Charriot laquelle s’est fait connaître en Europe par sa mise en scène de King Kong théorie de Virginie Despentes. C’est la metteure en scène qui a souhaité que le plateau soit nu. « C’est une évidence pour moi, ce n’est pas intellectuel mais organique » dit-elle.

Dans la première partie Galea dialogue avec Falk. Lui n’est « pas tendre » avec son père (« qui n’était pas du bon côté pendant la guerre »), elle, au contraire, est tendre avec son père qui a quitté l’armée pour ne pas avoir à tirer sur ses amis pieds noirs en Algérie (où il est né comme ses parents et grands parents). Bien que semblant partager ses idées, Galea n’est pas tendre avec sa mère anticolonialiste et communiste (le père étant, lui, anti-gaulliste et anti-communiste). « Écriture ne rime avec rien sauf avec avec impure » écrit Galea. Se glissant « dans les vêtements des mots de Falk » elle lu emprunte également la référence à Lenz via le fameux récit éponyme de Büchner , aux premiers mots mythiques (non explicitement dits dans le texte de Galea et pas plus dans celui de Richter, mais sous-jacents) : « Le 20 janvier, Lenz traversa la montagne. » Et c’est avec Lenz qui s’achève la première partie.

L’actrice ne marque aucun rupture notoire avant d’enchaîner la seconde partie, celle du père. Gravement malade (cancer) c’est sa fille qui le conduit à l’hôpital et s’invite alors Franck Sinatra, le chanteur préféré du père de Galea ; Dréville dit les mots des chansons sans les fredonner (contrairement à la version Degliame-Rabeux)..On reste avec elle, on ne la quitte pas. On est à l’hôpital, on part dans l’enfance algérienne, on revient.  « Il cherchait quelque chose comme des rêves perdus » dit-elle de lui comme Falk Richter le disait de Lenz. Un matin de janvier, à soixante-dix huit ans, le père meurt « sorti dans le jardin tailler les roses » ».

« this is (not the end) » est le titre de la troisième partie où Galea s’entoure de ses morts, de ses suicidés, de Janis Joplin à Robert Musil, de Cesare Pavese à Danielle Collebert, de Virginia Woolf à Sarah Kane. Lenz, lui, continue de marcher dans la montagne. Dréville accompagne certaines phrases d’un geste ample de la main voire des des deux bras, ou bien elle laisse ses mains dans les poches de son pantalon. Elle s’est avancée vers nous d’un ou deux pas, ce sont aussi nos regards et notre écoute intense qui la rapprochent de nous. Le père, l’amour du père, de ses mots en lettres capitales d’une phrase à jamais inachevée, aura le dernier mot comme on dit. En disant les ultimes mots du texte « SAISIS LE », Valérie Dréville lance une main en l’air, la referme, noir. Il y a de la magie dans l’air.

Théâtre national de Strasbourg , 20h jusqu’au 27 janvier, du par au ben 20h, Sam 18h. Puis au Théâtre de Vidy-Lausanne du 1er au 11 fév. La saison prochaine du 11 au 28 janv à Paris au Théâtre des Bouffes du Nord.

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