Anatoli Vassiliev emmène Tchekhov au paradis

Le metteur en scène russe retrouve Valérie Dréville, Stanislas Nordey et Sava Lolov dans « Le Récit d’un homme inconnu », adaptation magistrale d’une des plus denses nouvelles de Tchekhov. Une leçon de théâtre au service d’une âpre analyse des velléités humaines, quatre heures d’une folle richesse.

Scène du spectacle "Le récit d'un homme inconnu © Jean-Louis Fernandez Scène du spectacle "Le récit d'un homme inconnu © Jean-Louis Fernandez
Il est des spectacles dont on sort chaviré, d’autres qui nous laissent l’esprit pimpant et à vif, d’autres encore qui, nourrissant l’esprit, creusent en nous le silence de la réflexion. Le Récit d’un homme inconnu, adapté d’une nouvelle de Tchekhov (traduite sous le titre Récit d’un inconnu) par le metteur en scène russe Anatoli Vassiliev relève de ces trois possibilités réunies.

La passe de trois

C’est un spectacle d’une folle richesse, d’une puissance qui va croissante et d’une constante originalité. Il met en scène les trois personnages principaux de la nouvelle : deux hommes, Orlov et l’Inconnu, et une femme, Zinaïda. Orlov est un cynique, l’Inconnu un révolutionnaire à la manque ou un terroriste raté et Zinaïda une femme volontaire déçue par ces deux hommes qu’elle rêvait plus hauts qu’ils ne sont.

Le cheminement du récit modifie et exacerbe leurs personnalités, infirment ou affirment leurs visions, leurs convictions. Ils ne sont que trois en scène au milieu d’un décor de plus en plus peuplé ; cependant, ils sont entourés de beaucoup de fantômes, à commencer par ceux de la vie autre qu’ils auraient pu vivre, mais aussi de la vie de chacun d’entre nous puisque nos vies montent à un moment ou à un autre sur le plateau pour dialoguer avec l’un ou avec l’autre, si bien que l’impression domine à la sortie d’avoir assisté à un spectacle énorme dont on aura bien du mal à quantifier les ramifications tant elles sont nombreuses.

Anatoli Vassiliev pendant les répétitions © Jean-Louis Fernandez Anatoli Vassiliev pendant les répétitions © Jean-Louis Fernandez
Commençons par l’adaptation. Anatoli Vassiliev travaille sur ce récit depuis sept ans. D’abord avec des élèves de l’ENSATT (où il a travaillé plusieurs années après avoir été viré par les autorités russe de la rue Povarskaïa à Moscou où il avait fondé son Ecole d’art dramatique en 1987). Puis en Pologne lorsqu’il a résidé à Wroclaw à l’Institut Grotowski, avec d’autres élèves. Puis une fois encore à Venise. Il y a quelques années, le projet de mettre en scène cette adaptation était en bonne voie dans un théâtre parisien. Cela ne s’est pas fait. Quand Stanislas Nordey a été nommé à la direction du Théâtre national de Strasbourg, il a tout de suite invité le metteur en scène russe à créer un spectacle et Vassiliev a proposé Le Récit d’un homme inconnu.

Nordey avait croisé plusieurs fois Anatoli Vassiliev au sein de l’Académie expérimentale du théâtre dirigée par Michelle Kokosowski puis Vassiliev l’avait dirigé pour la première fois dans Thérèse philosophe aux côtés de Valérie Dréville qui, elle, avait passé un an à Moscou à l’Ecole de la rue Povarskaïa peu après la disparition de son premier maître, Antoine Vitez. Dréville (Zinaïda) et Nordey (l’Inconnu) se retrouvent donc en scène sous la direction de Vassiliev et côtoient le formidable Sava Lolov (Orlov), un acteur d’origine bulgare qui fréquente le metteur en scène russe depuis vingt ans.

Rue Povarskaïa

Dréville fait partie des artistes permanents du TNS. Quand Nordey lui a demandé ce qu’elle souhaitait jouer, elle avait manifesté la volonté de retrouver Médée-Matériau de Heiner Müller sous la direction de Vassiliev. Ce qui fut fait. Valérie Dréville vient de publier Face à Médée, journal de répétitions (Actes Sud) où elle explique par le menu son aventure avec Vassiliev, le travail physique, les exercices, la séparation du jeu et de la mise en scène chez le metteur en scène russe. Ce dernier travaille dans plusieurs directions, et celle du Récit d’un homme inconnu n’est pas celle de Médée-Matériau. En revanche, ce nouveau spectacle se rapproche sensiblement de La Musica I et II de Marguerite Duras que Vassiliev a mis en scène il y a deux ans au Théâtre du Vieux Colombier (lire ici). Il y a là un fil qu’il tire depuis longtemps, pour nous depuis 1987 lorsqu’on avait découvert sa version de Six personnages en quête d’auteur dans le sous-sol de la rue Povarskaïa à Moscou.

L’adaptation que signe Vassiliev est partie de ce travail préalable qu’il a poursuivi avec les trois acteurs, lors de séances d’improvisation. Son adaptation procède par condensation : dans la narration, il supprime tous les personnages autour d’Orlov, de Zinaïda et de l’Inconnu  (appelons-le ainsi une fois pour toutes bien qu’il ait un faux et un vrai nom) : la grosse cuisinière d’Orlov, ses amis joueurs de cartes-buveurs-et-discoureurs avec lesquels il passe ses nuits, et son vieux père, personnage politique d’importance honni de l’Inconnu. Ces personnages sont plus ou moins évoqués par les trois principaux mais n’apparaissent pas.

L’Inconnu est le narrateur du long récit de Tchekhov (86 pages dans la Pléiade). Ni jeune, ni vieux, il appartient à un groupe révolutionnaire et s’est fait engager comme valet sous un faux nom chez Orlov pour obtenir des renseignements sur le père d’Orlov, grand personnage de l’Etat, et, à l’occasion d’une visite, le tuer. Orlov vit dans les livres, il en a toujours un à la main, c’est leur conversation qu’il préfère outre celle de son cercle restreint d’amis. Il a également une maîtresse régulière. Zinaïda n’est pas la première, on s’en doute – chez lui, les plaisirs physiques sont une question d’hygiène. Zinaïda est une femme mariée avec un homme qu’elle n’a peut-être jamais aimé. Tous les jours, elle menace amicalement son amant Orlov d’aller s’installer chez lui. Il la croit faible, elle est forte : elle met sa menace à exécution. Et c’est par cette scène que commence le spectacle.

Le renversement du récit

C’est là une efficace et opportune manœuvre dramaturgique qui chavire l’ordre du récit de Tchekhov. Pendant les premières scènes où l’on voit se dégrader les relations entre Orlov et sa maîtresse sur l’autel du malentendu et de la désillusion, l’Inconnu qui ne fait que servir le thé ou se tenir en lisière des portes pour observer le couple, reste un parfait inconnu, et ceux qui n’ont pas lu la nouvelle sont intrigués par sa présence discrète mais insistante. Zinaïda rêve de voyager avec son amant, son « vrai mari », dit-elle, mais celui-ci dit aimer lire dans les trains et avoir horreur de la conservation. Orlov mène une vie de fonctionnaire satisfait mais sans ambition. « Je ne suis pas un héros à la Tourgueniev », dit-il. Il vit seul avec deux domestiques, ne songe ni au mariage ni à avoir un enfant. Il n’a aucune envie de bouger quoi que ce soit, il met de l’ironie sur tout, même sur lui-même. Et quand Zinaïda l’exhorte à servir des idées, il dit en être dépourvu et lui assène un « vous me prenez pour un autre ». Seules les larmes de sa maîtresse le conduiront à la prendre brièvement dans ses bras, seule étreinte du spectacle. Prétextant une mission, Orlov s’absente cinq jours, il reviendra et repartira. A son tour de fuir.

Scène du spectacle "Le Récit d'un homme inconnu" © Jean-Louis Fernandez Scène du spectacle "Le Récit d'un homme inconnu" © Jean-Louis Fernandez
C’est alors que l’Inconnu, non plus en livrée mais en jean et chemise à carreaux (tenue de travail habituelle à l’acteur Stanislas Nordey à la ville comme souvent à la scène) vient à l’avant-scène, au pied du public, raconter son histoire, son changement de nom, son but, sa présence dans cette maison (ce par quoi commence le récit de Tchekhov). Dans la seconde partie du spectacle comme du récit, Orlov disparaît de la scène. On suit Zinaïda et l’Inconnu qui partent en Europe et s’attardent à Venise. Ce n’est pas une escapade amoureuse mais une double fuite. Elle veut épouser les idées révolutionnaires de l’Inconnu comme elle avait voulu changer la vie d’Orlov. Mais l’Inconnu, n’ayant pas tué le père d’Orlov lorsqu’il est venu voir son fils (absent), n’est plus que l’ombre de ce qu’il aurait pu et dû être ; c’est un être usé, fatigué, faux.

Seule Zinaïda est sincère. Jusqu’au bout. Enceinte d’Orlov, après avoir accouché au couteau d’une petite fille (scène à la fois factice et éprouvante), elle s’empoisonne ; un acte, enfin, volontaire. Dans un magnifique épilogue, Orlov et l’Inconnu, si différents auparavant et maintenant si proches dans leur vacuité, se retrouvent, fraternisent.

De Tourgueniev à Mahler

Une adaptation qui est un modèle d’efficacité et d’équilibre avec laquelle la mise en scène ne cesse de dialoguer. Ainsi cette musique de Mahler (l’adagietto de sa 5e symphonie), lancinante, obsédante qui accompagne ces êtres par douces effluves lointaines comme une blessure indicible, la triste plainte d’un monde empêché, à l’avenir incertain, le nôtre aussi bien.

Tchekhov joue avec Tourgueniev (qu’il lisait abondamment quand il écrivait le récit). Vassiliev accentue ce jeu chez Orlov, allant ironiquement jusqu’à lui faire citer Sade. Vassiliev émet également quelques signes du côté de Platonov, la toute première pièce de Tchekhov (écrite à 18 ans et retrouvée longtemps après sa mort) portant en germe des éléments de toutes les autres et de certains de ses récits comme le Récit d’un inconnu. Dans Platonov, quand Anna Petrovna dit : « On s’ennuie, Nicolas ! Le spleen, l’oisiveté, le cafard... et que faire ? », ou, plus tard, quand Platonov dira : « on s’enfonce dans cette oisiveté graisseuse, cet abrutissement, dans cette indifférence à tout ce qui n’est pas charnel » (traduction Markowicz), on est pleinement dans l’univers du Récit de l’homme inconnu. Celui de lInconnu qui, n’étant passé à l’acte, se rend compte de sa faillite, de sa mollesse. Celui d’Orlov revenu de tout avant d’aller où que ce soit.

Dans une longue lettre à Orlov avant de s’enfuir à Venise, l’Inconnu confesse sa véritable identité et se pose la question : « Pourquoi ai-je prématurément perdu mes forces et suis-je tombé ? » Il y a là une confession-introspection qui compte parmi les plus saisissantes pages que Tchekhov ait jamais écrites (si Stanislas Nordey, par ailleurs excellent, pouvait réduire la vitesse de son débit à ce moment du spectacle, on ne s’en porterait que mieux). Dressant le portrait d’Orlov (« mais vous, pourquoi êtes-vous tombé ? »), Tchekhov atteint un degré de lucidité et de dureté impitoyables auquel ses pièces se refusent ou qu’elles maquillent.

« Le cynisme étouffe la douleur ! »

A travers Orlov, celui qui se réfugie dans les livres, et à travers l’Inconnu, cet amoureux par procuration qui au moment de passer à l’acte (tuer) faiblit, Tchekhov cerne le portrait d’une génération où beaucoup comme Orlov portent l’ironie en bandoulière : « Et votre ironie ? Je la comprends fort bien ! lui écrit l’Inconnu. La pensée vivante, libre, alerte, est curieuse et dominatrice ; pour un esprit paresseux, oisif, elle est insupportable. Pour l’empêcher de troubler votre repos, à l’instar de milliers de vos contemporains, vous vous êtes empressé, dès votre jeunesse, de l’enserrer dans des cadres ; vous vous êtes armé d’ironie contre la vie – ou appelez cela comme vous voudrez – et votre pensée entravée, effrayée, n’ose plus franchir la barrière que vous lui avez imposée, et lorsque vous vous gaussez des idées qui vous sont, dites-vous, toutes connues, vous ressemblez à un déserteur qui fuit ignominieusement le champ de bataille et qui, pour étouffer sa honte, raille la guerre et la bravoure. Le cynisme étouffe la douleur ! » (traduction Edouard Paraye révisée par Lily Denis – la version du spectacle, qui n’est pas publiée, m’est apparue plus nerveuse).

Rien de réaliste dans le décor : un long mur percé d’une porte centrale et d’un dégagement de chaque côté, un dispositif qui va permettre une variété et une fluidité des déplacements. Au pied du mur, sur deux rangées et tout du long, des cadavres de bouteilles de champagne russe. A chacun son interprétation. Huit guéridons entreront tour à tour sur le plateau et en ressortiront, ainsi que des chaises allant par paires.

On parle autour d’un thé servi dans une théière, aucun signe russe à l’horizon, pas même dans les costumes (Vadim Andreev et Renato Bianchi), exceptée au fond du décor l’immense photo reproduite sur toile d’une grande artère de Saint-Pétersbourg au temps de Tchekhov. Image qui sera remplacée par une vue similaire de Venise tandis que sur un écran en forme de voile sera projeté un film où l’on voit Zinaïda et l’Inconnu qu’elle appelle « Cher monsieur » faire une promenade en gondole, comme des amoureux qu’ils ne sont pas. Un très haut mât est planté à l’avant-scène en haut duquel se dresse, à demi fermé, un large parasol sur lequel est écrit « paradis » comme un slogan publicitaire. Une fois la toile de Venise tombée à son tour et laissant voir les échafaudages, on comprendra la nécessité du parasol paradisiaque à la fin du spectacle qui transfigure la dernière phrase du récit de Tchekhov où il est question de la petite fille de Zinaïda, autrement dit : du futur.

La danse de Zinaïda

C’est là, à l’avant-scène, que le corps de Zinaïda explose de joie, d’allégresse, de liberté quand elle quitte son mari pour s’installer chez son amant et entraîne dans sa danse – de possession, a-t-on envie de dire – un Orlov qui ne danse pas vraiment mais piétine le sol comme le fait un cheval nerveux – au demeurant, Zinaïda parle de son « rire chevalin ». Cette partition physique des corps dansants qui reviendra en échos de plus en plus atténués est l’un des contrepoints mystérieusement évidents que Vassiliev impose avec force. Il en est d’autres, encore plus énigmatiques. C’est une danse que Zinaïda pour finir semble adresser au ciel, aux cieux, une danse d’élévation, de pureté.

Est-il besoin de dire que Valérie Dréville illumine le rôle et montre la double face de son personnage aérien et enjoué d’un côté, cinglant de l’autre quand face à « Georges » (Orlov), assise, elle lance déflagrations et sentences avec la voix affirmative que lui a enseignée Vassiliev (voir le livre de Dréville) ? Elle foudroie celui qu’elle aime encore, comme elle crachera le thé au lait telle une chaman quand il ne sera plus là ou, par dépit, par ironie, par jeu aussi peut-être, elle jettera par brassées les pièces gagnées au casino de Monte Carlo ou Venise comme on jette des miettes aux pigeons, elle dont la vie aura été une loterie où l’on perd à tous les coups sauf au dernier en décidant d’en finir. Autrement dit : d’agir.

Le cœur chez Tchekhov vieillit vite et meurt jeune. Ne dites pas que ce récit d’un autre siècle lu et transfiguré par Vassiliev est « d’actualité ». Il est. Et il nous parle. Il nous fend le cœur et nous ravage l’esprit. Le spectacle dure près de quatre heures (avec un court entracte). On en sort épuisé, secoué, ébloui, habillé pour l’hiver finissant. Le théâtre est un agent trouble ou il n’est pas.

Créé au Théâtre national de Strasbourg, le spectacle vient à la MC93 du 27 mars au 8 avril dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville, puis du 12 au 20 avril il sera à Rennes au Théâtre national de Bretagne.

Valérie Dréville, Face à Médée, journal de répétitions, Actes Sud, 136 p., 19,90€. Une rencontre avec l’artiste aura lieu le samedi 7 avril à 14 heures, à la MC93 Bobigny.

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