De Lausanne à Lisbonne, « Ça ne se passe jamais comme prévu » avec la main de Tiago

Deux mois durant, les élèves sortants de la Manufacture, l’école de théâtre de Lausanne, sont allés à Lisbonne travailler avec Tiago Rodrigues. Il leur a fait découvrir sa ville, a recueilli leurs impressions. Au bout du voyage : un spectacle de sortie en forme de seize lettres, une nouvelle pièce qui nous tend la main.

Scènce de "ça ne se passe jamais comme prévu" © Filipe Ferreira Scènce de "ça ne se passe jamais comme prévu" © Filipe Ferreira
La saison des « spectacles de sortie » bat son plein. Chaque année quand s’annonce la fin juin, cela frétille. Il y a des boules d’angoisse nichées au creux des corps et de l’électricité dans l’air. C’est la fin (de la scolarité des élèves, du groupe que forme la promotion) et le début de quelque chose (un parcours d’acteur ou autre). Cela tient de l’adieu et de l’espérance. Sont venus les voir jouer et les applaudir tous ceux qui comptent pour eux : la famille, les amis, les copains et cette nébuleuse de professionnels de la profession venus en repérage. Tout cela est raconté par les seize étudiants de la 9e promotion de la Manufacture, l’école de Lausanne, au début de Ça ne se passe jamais comme prévu, leur spectacle de sortie imaginé et orchestré avec et pour eux par Tiago Rodrigues.

Seize lettres d’amour et d’adieu

Le spectacle de sortie est d’un maniement difficile du fait de sa nature hybride, pour ne pas dire bâtarde. Il faut faire un spectacle avec tous mais il faut aussi accompagner la sortie de chacun sans léser personne, autant que faire se peut. Une équation souvent impossible car les doigts des deux mains ne suffisent généralement pas à compter le nombre d’acteurs en herbe formant une promotion. De tout cela les seize élèves de Lausanne parlent aussi, tout comme de l’envie qu’avait Tiago Rodrigues au départ de travailler avec eux en s’appuyant sur La Cerisaie de Tchekhov, une pièce sur la fin d’un monde et le début d’un autre, une pièce sur l’adieu.

Cette hypothèse de travail devait être larguée en cours de route ou plutôt transformée par les circonstances qui ont vu les élèves de Lausanne partir deux mois à Lisbonne, Tiago Rodrigues ne pouvant quitter durablement la ville où il dirige à fond la caisse le Teatro nacional.

Lâchés dans la ville, avec ou sans guide, ils en ont rapporté à la demande de Tiago Rodrigues des « polaroïds sonores », des croquis faits de mots. Cela et la personnalité de chacun s’agglutinent et se mélangent dans ce creuset à potion magique qu’est l’ordinateur de Tiago Rodrigues. Il en sort sur l’imprimante une histoire à facettes en seize lettres postales, une pour chacun. Cela, les seize le racontent collectivement aussi au début de Ça ne se passe jamais comme prévu (pour plus de détails, lire ici).

Scène  de "ça ne se passe jamais comme prévu" © Filipe Ferreira Scène de "ça ne se passe jamais comme prévu" © Filipe Ferreira
De fait, chaque lettre est un précipité de ce qu’ils viennent de vivre : ils se sont rencontrés il y a trois ans à Lausanne et dans quelques jours ils se quitteront. Les seize lettres racontent cela métaphoriquement : une rencontre dans un jardin de Lisbonne entre deux êtres ; ils se promènent dans la ville, entrent dans une librairie, se quittent en se donnant rendez-vous le lendemain au jardin de leur rencontre sans échanger leurs numéro de téléphone ; le lendemain, ils ne se retrouvent pas. Et chacun décide d’écrire à l’autre une lettre d’adieu.

Tout part de mains dans un jardin

Les lettres sont écrites de telle façon qu’on ne sait ni le sexe de celui qui écrit ni le sexe du destinataire, « mon amour ». Les lettres vont ainsi se succéder chacune avec un ton, un rythme, des obsessions. Certaines très belles, d’autres plus alambiquées. Ce ne sont pas des monologues, mais des lettres adressées, ce qui induit une pléiade de rendus scéniques. On oscille entre variations et variétés autour de pôles récurrents : le jardin, le bouquiniste, la piscine vide, le poète Luis de Camões au nom si difficile à prononcer.... Seize lettres à la file parlant des mêmes choses avec de savoureuse variantes, c’est jubilatoire, mais à la longue un certain effet de tassement se fait sentir, en particulier vers le milieu du spectacle. Même si Tiago Rodrigues multiplie les angles, les approches, même si les acteurs déploient leur personnalité et nous en disent long, par petites touches, sur eux et sur ce qu’est devenue Lisbonne aujourd’hui : une ville qui voit son centre-ville privé de ses habitants, expulsés pour cause de rentabilité immobilière et de ravages Airbnb.

Tout part d’une main qui se dirige vers une fleur dans un jardin public pour la sentir. Comme un germe que le spectacle va lever et multiplier. Ainsi cette première lettre où, derrière la comédienne, ses camarades reprennent les gestes de ses mains, un langage des signes partagé, une danse des mains et des avant-bras. Viendra s’inviter dans la fiction la boutique du gantier nommé Ulysse où un seul client peut entrer à la fois. Ce n’est pas une invention, c’est un des secrets de Lisbonne que Tiago Rodrigues a tenu à partager avec les seize. Ne disons rien de la fin du spectacle ; elle est éblouissante.

Ça ne se passe jamais comme prévu, dans le cadre du Festival du théâtre des écoles du théâtre public à la Cartoucherie-Aquarium, samedi 23 à 18h, dim 25 à 15h.

Théâtre du Loup à Genève, les 26 et 27 juin ;

Printemps des comédiens de Montpellier, les 29 et 30 juin ;

dans le cadre du festival des Nuits de Fourvière au théâtre Kantor de l’ENS de Lyon, les 2 et 3 juillet.

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