De nouveaux élus municipaux entendent orienter les choix des théâtres de leur cité

De Lorient à Lunéville, maires et adjoints à la culture veulent intervenir dans le choix des spectacles des théâtres de leur ville à la programmation qualifiée d’« élitaire ». Vous avez dit « populaire » ? Comme c’est populiste.

Rien de commun, semble-t-il, entre Lorient, chef-lieu du Morbihan, et Lunéville, sous-préfecture de Meurthe et Moselle. Rien de commun entre, d’un côté le gros EEPC (établissement public de coopération culturelle) qui réunit le théâtre de Lorient et le Cendre dramatique national et, de l’autre, le Théâtre de la Méridienne, petite scène conventionnée « pour les écritures scéniques croisées » de Lunéville. Sauf qu’aux dernières élections municipales, ces deux villes ont changé de têtes, des nouveaux maires et adjoint.e.s à la Culture qui, avant, piaffaient dans l’opposition. Et ont été élus avec une courte avance. Fabrice Loher (UDI), nouveau maire de Lorient, et son adjointe à la Culture Aurélie Martorell d’un coté, et de l’autre, à Lunéville, Madame le maire Catherine Paillard (Républicains et divers droites, ancienne première adjointe) et son adjointe à la Culture et au Patrimoine, Virginie Genot.

A Lunéville comme à Alfortville (lire ici), la programmation de la nouvelle saison du Théâtre de la Méridienne a été arrêtée au 31 décembre en attendant le résultat d’un audit visant à « prendre connaissance de ce qui peut le mieux correspondre aux attentes des Lunévillois.es ». Ce qui nous vaut un double éditorial dans la plaquette qui se limite donc à un début de saison et ne présage rien de bon pour la suite tant une saison se prépare en partie à l’avance. Un éditorial signé Virginie Genot qui est aussi la présidente du conseil d’administration du Théâtre de la Méridienne, conseil largement remanié par Madame le nouveau maire : « Depuis que je suis adjointe à la Culture, écrit-elle, nombreux sont les Lunévillois qui m’interrogent sur la programmation théâtrale et qui me demandent si elle va changer. » Le second édito est signé par Yohann Mehay, directeur du théâtre de la Méridienne en poste depuis plus de six ans et qui écrit devoir faire face à une « double réalité : d’un côté, “l’imprévisible contexte sanitaire” et de l’autre, « les “prochaines décisions municipales” tout aussi imprévisibles ». La ville finance le théâtre à hauteur de 80 %.

Le Théâtre de la Méridienne affiche un enviable taux de fréquentation de 80 %. Et il faut ajouter à la programmation les activités, moins visibles mais précieuses, menées auprès des écoles, des quartiers, la mise en place de projets participatifs, etc. Tout cela a bien dû contenter bon nombre de Lunévillois, lesquels se sont d’ailleurs manifestés lors de la présentation de saison en scandant le slogan : « Nous voulons une saison pour de bon », rapporte L’Est républicain. Va-t-on vers une municipalisation du Théâtre de la Méridienne ? L’éviction ou la mise en retrait de son directeur au bilan pourtant bon ? La nomination d’une personne façonnant une programmation laissant davantage de place au théâtre privé et aux artistes « vus à la télé » ?

Comme il est loin, le temps où en prenant la direction du Théâtre national de Chaillot, Antoine Vitez disait vouloir faire du « théâtre élitaire pour tous ». Ce qu’il fit dès la première année en mettant scène deux classiques (de façon nullement « classique »), Hamlet et Faust, et Tombeau pour cinq cent mille soldats de Pierre Guyotat. Elitaire (sous-entendu : « pour quelques-uns »). Le mot « élitaire » et sa cohorte de fantasmes font la navette entre Lunéville et Lorient.

Après six mois de fermeture, le CDN de Lorient a rouvert avec la compagnie Baro d’Evel en extérieur, spectacle accompagné d’impromptus dans les quartiers Frébault et à Kervénance. Un beau succès public. Elitaires, les danseurs et circassiens du Baro d’Evel ? Populaires, assurément, mais sans doute pas dans le sens où l’entendent le maire et son adjointe à la Culture disant vouloir « diversifier la programmation du Grand Théâtre pour tout public » et avoir une « ouverture » vers des spectacles « plus populaires ». Ça veut dire quoi ? Des Bigard par pelletées ? Du théâtre de boulevard ? Des artistes estampillés « vus de la télé » ? Des spectacles en breton ?

La convention qui relie la ville à l’EPCC est arrivée à échéance. La ville l’a prolongée jusqu’à la fin de l’année (décidément), le temps de discuter. Rodolphe Dana, artiste-directeur, et Frédérique Payn, directrice adjointe chargée de la programmation, rencontreront le maire et son ajointe à la Culture le 14 octobre. La prochaine création de l’équipe artistique aura lieu, elle, le 4 novembre. Une adaptation de la formidable nouvelle d’Hermann Melville Bartleby. Populaire ou élitaire, Melville ? Popélitaire, peut-être? Que dit Bartelby ? « Je préférerais ne pas. »

Et, personnellement, je préférerais ne pas devoir écrire des papiers de la sorte. D’autant que les clivages politiques ne sont plus un filtre éclairant. Alfortville (PS) et Lunéville (divers droites), c’est tout comme. Ou encore ceci : qui a dit, parlant du directeur d’un festival qui se déroule dans sa ville : « Je n’ai pas à m’immiscer dans sa ligne politique » ? Louis Aliot, politicard finaud, le nouveau maire (RN) de Perpignan à propos du directeur de Visa pour l’image, lequel avait dit qu’il s’en irait si Aliot était élu. Pas toujours simple, la vie de ceux qui dirigent un établissement culturel, par les temps qui courent...

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