Théâtre au Kosovo (2/2) : des histoires de ponts entre Kadaré et Mitrovitsa

Où l’on retrouve l’acteur français Redjep Mitrovitsa qui joue pour la première fois au Kosovo, pays de ses ancêtres, où il est une célébrité. A la proue d’un équipage franco-kosovar, il est la vigie d’une pièce, « Le Pont », adaptée d’un roman d’Ismaïl Kadaré qui, lui, n’a jamais écrit de pièce.

Scène du spectacle "Le pont" © dr Scène du spectacle "Le pont" © dr
Au centre de Pristina, à deux pas du stade, dans le sous-sol du théâtre Oda (lire ici le premier volet du reportage sur le théâtre au Kosovo), après la représentation, un homme corpulent aux cheveux poivre et sel s’approche d’un autre homme plus frêle et comme sans âge.

De Nijinski à Gogol, une histoire folle

Le premier est un acteur kosovar très connu, une star disons-le, il s’appelle Bajrush Mjaku. Il vient de se produire sur scène dans la nouvelle pièce de Jeton Neziraj qui a consacré un livre au grand succès de l’acteur : son interprétation du Journal d’un fou de Gogol. Le second est aussi un acteur, plus jeune, son nom est on ne peut plus kosovar mais c’est un acteur français : Redjep Mitrovitsa.

L’acteur kosovar tend la main à son cadet et tient longuement la main de ce dernier. Il lui explique sa joie de le voir et toute la reconnaissance qu’il lui doit. « Sans vous, lui dit-il, sans votre interprétation du Journal de Nijinski que j’ai eu la chance de pouvoir voir à Skopje, sans cela, je n’aurais pas osé m’attaquer au Journal d’un fou de Gogol. Cette audace, je vous la dois. » L’acteur français sourit légèrement, ensemble ils se dirigent vers le bar.

Acteur formé par Antoine Vitez et Claude Régy qui l’ont chacun dirigé plusieurs fois, Redjep Mitrovitsa a travaillé avec de nombreux metteurs en scène, de Georges Lavaudant à Olivier Py. Son interprétation très habitée du Journal de Nijinski reste inoubliable. Le spectacle, mis en scène par Isabelle Nanty, créé au Festival d’Avignon dans le défunt verger Urbain V, allait tourner plusieurs années. 

Redjep Mitrovitsa était venu à Pristina voir cette nouvelle création en compagnie de l’équipe avec laquelle il séjournait depuis quelques jours à Ferizaj, ville à une quarantaine de kilomètres de la capitale, pourvue d’un théâtre patiné par les années dont l’équipement technique souffre de vieillissement. Sous la direction de Simon Pitaqaj, qui anime la compagnie Liria basée à Corbeil-Essonnes, il est l’un des deux acteurs du spectacle Le Pont adapté du roman d'Ismaïl Kadaré Le Pont aux trois arches. Son partenaire, Arben Bajraktaraj est, comme le metteur en scène, un Kosovar installé en France.

Ponts des Balkans, à la vie à la mort

La star, celui que les médias kosovars attendaient, c’est Redjep Mitrovitsa. Il n’avait jamais joué au Kosovo, il y est pourtant célèbre. On l’attendait comme le retour de l’enfant prodige, lui qui n’est pas né au Kosovo et ne parle pas la langue du pays (son père, émigré, ne voulut pas la lui apprendre). Mais, à Pristina et partout, on le considère comme un acteur kosovar qui a fait sa carrière en France, qui a été à la Comédie Française (au temps de Vitez) et travaillé avec les plus grands. C’est aussi que son nom et son prénom sont ceux de son grand-père, un homme respecté dans tout le Kosovo, un ancien premier Ministre pendant les années troubles de la guerre 39-45 où il contribua, comme d’autres Kosovars, à sauver beaucoup de juifs des camps de la mort.

Son petit-fils veut profiter de ce séjour pour aller dans la ville qui porte de le nom de sa famille, Mitrovice ou Mitrovitsa, au nord du Kosovo. Une ville traversée par la rivière Ibar où plusieurs ponts tiennent lieu de « frontière » : d’un côté de la rivière, ce sont les quartiers serbes ; de l’autre, les quartiers kosovars. 

Les ponts jouent un grand rôle dans l’histoire de la région, ancienne et récente, tel le vieux pont de Mostar, tel celui au centre de Sarajevo enjambant la rivière Miljacka où deux amoureux, lui serbe, elle bosniaque, furent tués pendant le siège par un tireur isolé. Une plaque apposée au milieu du pont et toujours fleurie célèbre leur mémoire.

Dans son roman Le Pont aux trois arches traduit par le fidèle et indispensable Jusuf Vrioni, Ismaïl Kadaré évoque des légendes, en particulier celle d’une femme emmurée dans un pont, histoire que l’on retrouve dans Un pont sur la Drina écrit par un non moins grand écrivain balkanique, Ivo Andriċ (prix Nobel de littérature).

Le glaneur, le moine et l’emmurée

Des ouvriers construisaient un pont le jour et, au petit matin, ils retrouvaient le travail de la veille anéanti. Un vieux (que seraient les légendes sans les vieux ?) accepta de dévoiler le secret du pont à trois frères maçons, mais avant, les trois devaient jurer au nom de la besa (la parole donnée) de ne rien dire, à personne. Le pont pour être édifié et avoir des fondations solides, poursuivit le vieillard, exige un sacrifice, celui d’une âme humaine. Demain matin, la première épouse qui apportera à manger à son mari sera emmurée vivante. Deux des frères trahissent le secret. Pas le troisième. On emmure la femme de ce dernier. Avant de disparaître, acceptant le sacrifice (sans cela, il n’y aurait plus de légende mais un fait divers, celui d’un mari battant à mort son épouse récalcitrante), elle demande qu’on l’on exauce son dernier souhait : qu’on lui laisse un œil pour voir son fils, un bras pour le caresser et un sein pour l’allaiter. C’est ainsi qu’apparaît sur scène, fantomatique, Cinzia Menga, finement éclairée par Flore Marvaud.

L’adaptation faite par Simon Pitaqaj met en présence le glaneur (d’informations), personnage insaisissable, fuyant, venu sur le chantier du pont au-dessus de la rivière Ouyane, un pont devant remplacé l’ancien bac. Mais rien ne se passe comme prévu, le chantier semble être sujet à de mystérieux sabotages dont personne ne sait l’origine. Le Glaneur cherche à en savoir plus auprès d’un moine qui connaît les vieilles légendes. Ayant plaisir à les raconter, le moine dévoile bien des choses. Chemin faisant, il induit que tout pont, et celui-ci en particulier, est ce qui relie le monde des vivants au monde des morts et que donc… Le glaneur plus pragmatique, ne l’entend pas de cette oreille.

Tout le charme du spectacle vient du contraste entre le phrasé fluide, régulier et comme magnétique de Redjep Mitrovitsa (le moine) marchant à pas comptés dans une robe qui n’est pas d’église (costume de Vjolica Berga) et le parlé plus heurté, la démarche plus saccadée d’Arben Bajraktaraj (le glaneur). Le tout, épisodiquement, sous le regard comme absent de l’emmurée (Cinzia Menga). On est là dans un théâtre qui délaisse le temps présent pour remonter aux origines.

Dans un livre d’entretiens avec Eric Faye (éditions Corti, 1991), Ismaïl Kadaré, grand admirateur de Shakespeare et d’Eschyle avec lesquels certains de ses livres dialoguent, dit ne pas avoir voulu écrire pour le théâtre. Où selon lui « il manque toujours quelque chose, notamment la dimension magique de la littérature. Vous êtes contraints d’employer la langue des créatures humaines ». Transcender cela, c’est bien là l’enjeu du spectacle de Simon Pitaqaj.

Créé au Colombier de Bagnolet, Le Pont a été donné ce 21 octobre en ouverture du festival de théâtre de Ferizaj, dans le vieux théâtre de cette petite ville du Kosovo. Le spectacle reviendra en France en décembre prochain à Corbeil-Essonnes où la compagnie Lilia est en résidence.

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