Quelques mots de Peter Brook avant «La Tempête»

A jamais chez lui au Théâtre des Bouffes du Nord, dans ce lieu qui lui ressemble comme un autoportrait, trois soirs durant, Peter Brook nous a parlé d’une voix fluette de son vieux compagnon  de route : Shakespeare. Avant de nous emporter, une fois encore, dans l’île de Prospéro.

Scène de "The tempest" © Pascal Gely Scène de "The tempest" © Pascal Gely

Que l’on revienne dans cet antre magique qu’est le Théâtre des Bouffes du Nord pour la énième fois ou que l’on y pénètre pour la première fois comme la jeune personne qui m’accompagnait ce soir-là, c’est toujours un saisissement. Michel Cournot, en a merveilleusement parlé dans ce vieil article du Monde dont les hasards de l’Internet nous offre en libre accès, l’incipit :

« Déjà la salle même, ces Bouffes du Nord, est une boîte d'illusionniste. Quand Brook et Micheline Rozan avaient repris ce théâtre, ils en avaient fait, habilement, une touchante fausse ruine. Les années passant, le "faux" s'est amorti. Ce lieu est devenu pour nous une habitude. Domine aujourd'hui l'émotion d'une apparence -cette émotion particulière qu'éveille, plutôt qu'une architecture, un être humain, une parente, dont l'âge a atténué les traits.

Cet " ailleurs " de songe, proche et surnaturel, Brook y fait la nuit, le point du jour, des éclairs ou la petite âme rouge dansante d'une bougie, et dans la paix de la caverne affleurent des souffles d'anges en exil, cordes ou tambours d'instruments de terres lointaines, auscultations de cœurs imaginaires plus frémissants que des cœurs vrais. »

La "recherche" encore et toujours

Les dernières phrases de cet article paru le 13 octobre 1990 dans Le Monde évoquent déjà La Tempête dont il va être question dans la suite de l’article, spectacle que Peter Brook recréera l’été suivant au Festival d’Avignon dans le cadre extraordinaire de la carrière des Taillades. Le griot Burkinabé Sotigui Kouyaté interprétait le rôle de Prospéro, Bakary Sangaré celui d’Ariel, David Bennet celui de Caliban , Shantala Mahlar-Shivalingappa et Romane Borhinger interprétaient en alternance le rôle de Miranda. Le regretté Maurice Bénichou et Marie-Hélène Estienne étaient crédités de la collaboration artistique et Jean-Claude Carrière signait l’adaptation française.

Aujourd’hui, Peter Brook poursuit sa longue histoire avec La Tempête (Shakespeare , Brook l’a trouvé dans son berceau, il l’emportera dans son tombeau) entamée il y a longtemps à Stradford-on-Avon. Sous le titre « Shakespeare resonance » il proposait la semaine dernière, après deux semaines de travail, trois soirées publiques sur « la recherche » qu’il mène « autour de La Tempête » (en compagnie de Marie-Hélène Estienne qui a effectué un montage condensé de la pièce dans sa langue originale) avec un groupe d’acteurs venus souvent d’ailleurs parlant la langue de Shakespeare mieux que ne la chantait Aznavour.

Participent à cette recherche la chanteuse et actrice Yohanna Fuchs, l’italien Marcello Magni (complice de longue date de Brook et pivot du Théâtre de la complicité interprétant plusieurs rôles dont celui d’Ariel), Maïa Jemmett (actrice et petite-fille de Peter Brook, Miranda of course ), l’indienne Kalieaswari Srinivasan que l’on a pu voir dans The prisoner tout comme l’acteur venu du Rwanda Ery Nzaramba (que l’on a vu également dans The suit et d’autres spectacles de Brook) -magnifique Prospéro- enfin les surprenants Sri-lankais que sont Abeysekkera et Dilum Buddhika.

D’un Prospéro l’autre, Peter Brook reprend la même antienne : « Les acteurs occidentaux ont en eux les qualités nécessaires pour explorer dans les pièces de Shakespeare ce qui concerne la colère, le pouvoir, la sexualité, l’introspection. Mais quand il s’agit de toucher au monde invisible, la difficulté émerger et tout se bloque. Dans les cultures dites « traditionnelles » les images des dieux, de magiciens, de sorcière, sont naturelles ».

En novembre 2016, sous le titre « Les murs parlent » (lire ici), trois soirs durant, Brook avait réuni autour de lui des actrices et des acteurs venus de partout qui l’avaient accompagné au sein du CIRT (Centre Internationale de Recherches Théâtrales) et aux Bouffes du Nord. Ces trois autres jours, cette année, en sont comme l’écho ou la suite : une envie de partage.

"Put out the light and then put out the light"

Aidé de sa canne et de bras amis, Peter Brook, fébrile nonagénaire, s’installe sur une chaise devant les spectateurs, entouré de ses acteurs assis par terre. Le filet de voix étant devenu fluet ces dernières années, Brook parle doucement dans un micro. De qui, de quoi ? De Shakespeare encore et toujours. Il en parle dans tous ses livres, il a publié ses « Réflexions sur Shakespeare » il y a quelques années au Seuil sous le titre La qualité du pardon , titre qui fait référence à la La Tempête, à la grandeur finale de Prospéro.

Sur une feuille, Peter a noté quelques phrases à la fois clefs, emblématiques et porteuses, extraites des pièce des Shakespeare, certaines célébrissimes d’autres moins, toutes pleines de résonances. Ses acteurs les lisent une à une. Le premier soir, Brook s’attarda sur « Put out the light, and then put out the light » , phrase qui prononce Othello , « une bougie dans une main, un poignard dans l’autre » »  Brook, en entrant dans la chambre de Desdémone. Des « mots on ne peut plus simples » poursuivit-il, deux segments qui se répètent mais  chacun « disant tout autre choses ». Il fit circuler le micro dans les rangs du public et un, deux, dix, vingt, trente spectateurs volontaires voire plus, articulèrent cette phrase comme ils purent. Le troisième et dernier soir, il demanda à Marcello de diriger un exercice collectif pour les spectateurs, un mouvement très simple des doigts, des mains et des bras. Une façon de manifester combien nous étions là tous ensemble, unis et comme à l’unisson.

Peu après, chacun des trois soirs, assis au premier grand, Peter Brook regarda ses acteurs entrer dans La Tempête. Prospéro ne porte plus une grande chasuble hors d’âge comme au début des années 90, mais un costume assorti d’une cape magique noire, Caliban ne vit plus sous un carton de récup’ mais sous un vieux tapis. La magie est moins ostensible, l’humour plus présent, le théâtre brookien apparaît dans son plus simple appareil. Un bouquet de choses parfois graves dites avec une intensité légère et fluide. Comme si chaque version de La Tempête était aussi le reflet, sinon le miroir, de la voix de Peter, de sa façon de caresser les mots et de laisser le silence les envahir. C’est d’ailleurs le silence (« The rest is silence », Hamlet) que Brook évoqua avant de regarder jouer ses comédiens, ce silence qu’il aime ressentir en venant seul dans la salle des Bouffes du Nord, comme un jardinier aime à venir seul la nuit dans son jardin. Alors, il écoute « le silence grisant », et les murs, porteurs de mémoire, des Bouffes lui parlent. De fait, trois soirs durant, ils nous parlèrent encore.

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