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Billet de blog 24 mai 2021

Margaux Eskenazi: et ça repart en dialoguant avec Gilles (Deleuze) et Kurosawa

En signant « Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ? », Margaux Eskenazi raconte comment, après l’avoir perdue pour cause de pandémie, elle a retrouvé foi dans le théâtre grâce à une conférence de Gilles Deleuze sur l’acte de création et à l’une de ses références : « Les Sept Samouraïs », le grand film d’Akira Kurosawa. Excitant.

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Scène de "Gilles ; qu'est ce qu'un samouraï" © Loic Nys

Alors que continuaient à tourner les deux spectacles de son diptyque « Ecrire en pays dominé », Nous sommes de ceux qui se disent non à l’ombre (lire ici) et Et le cœur fume encore (lire ici), alors qu’elle poursuivait son partenariat avec le Collectif 12 à Mantes-La-Jolie, nouait de nouvelle relations avec Julie Deliquet au TGP de Saint-Denis et Jean Bellorini au TNP de Villeurbanne, Margaux Eskenazi, à la tête de la compagnie Nova, a connu comme un arrêt cardiaque de son élan créatif avec la crise de du Covid et les confinements qui s’ensuivirent.

Tournées interrompues bien sûr mais surtout panne sèche. Comment rebondir ? Où aller ? Que faire ? Que dire ? « Je me suis rendu compte que je n’y croyais plus », dit-elle au début du spectacle qui allait s’ensuivre. Elle a appelé cette dépression créative, non sans humour, « une crise de foi ». Sa foi dans le théâtre qu’elle croyait être le pivot de sa vie d’artiste.

Alors, miraculeusement, elle s’est souvenue d’une conférence de Gilles Deleuze donnée à la Femis le 17 mai 1987, soit « 33 ans jour pour jour avant le début du premier confinement », précise-t-elle. Comme un signe du destin ? Cette conférence (on peut la visionner sur Internet https://www.youtube.com/watch?v=2OyuMJMrCRw ou la lire dans Deux régimes de fous et autres textes, Les Editions de Minuit), elle n’allait pas tarder à la surnommer « la sauveuse de foi ». Et pour cause : elle est la base (ou la bouée) de ce qui allait devenir Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ? Un spectacle sur le pouce, urgent, un pas de côté salutaire, un ressaisissement personnel, scénique et ludique, un acte de foi dans le théâtre par des chemins détournés.

Sur la vidéo, on voit Gilles Deleuze assis à une petite table ou trônent une bouteille d’eau et son inséparable verre, il n’y touchera pas. Sous ses coudes, une feuille de papier, il ne la regardera pas. Deleuze parle, pense à voix haute. On ne voit rien de cela dans le spectacle constamment debout.

Margaux Eskenazi a tout retranscrit avec les silences, les reprises, les mots en partie mangés. Et c’est là la belle étrangeté du spectacle : c’est en écoutant « Gilles » parler du travail, de la démarche de cinéastes, que Margaux va retrouver le chemin du théâtre qu’elle croyait, en elle, perdu. Car c’est d’abord de l’acte de création que parle Deleuze.

Ecoutant, réécoutant sa conférence, c’est à elle que « Gilles » semble s’adresser en disant : « Il faut qu’il y ait une nécessité sinon il n’y a rien du tout. Un créateur, c’est pas un être qui travaille pour le plaisir. Un créateur ne fait que ce dont il a absolument besoin. »

Margaux Eskenazi avait besoin de faire ce spectacle pour y voir clair, recharger ses batteries, retrouver le plaisir du jeu, avancer.

Le philosophe, l’ami de Serge Daney, l’auteur, entre autres, de L’Image-mouvement et L’image-temps ou de La Logique du sens (Les Editions de Minuit), évoque des cinéastes aimés. A propos d’Akira Kurosawa, il parle de son « espèce de familiarité avec Shakespeare et avec Dostoïevski » et s’attarde sur Les Sept Samouraïs. Là, Margaux Eskenazi a l’intuition de tenir quelque chose.

Ce qui est aussi beau et fort dans ce spectacle, c’est qu’il donne à voir son processus de production, que ce dernier en fait partie. On y perçoit « les petits morceaux dont la connexion n’est pas prédéterminée » dont parle Deleuze à propos de Bresson. « Gilles » parle aussi de la « rencontre », de « l’affaire commune » entre Kurosawa et Dostoïevski.

Le spectacle, lui, parle de la rencontre, de l’affaire commune entre Margaux et Gilles sous le regard des Sept samouraïs, film fleuve du Japonais. Elle partage le plateau avec deux artistes de bonne compagnie : un musicien, le guitariste Jonathan Martin, et un acteur, partenaire complice, Lazare Herson-Macarel.

Entre l’actrice et l’acteur circule la parole de Gilles Deleuze et ils se refilent ses lunettes. Certaines scènes du film de Kurosawa sont projetées sur un rideau de bambous et l’espace (Julie Boillot-Savarin) est constitué de petits morceaux empruntés au film tels cet étendard qui en est un leitmotiv, les fleurs de cerisier, une corde, le sabre et la tenue du samouraï.

Deleuze dit que tous les films de Kurosawa mettent en scène des personnages « dans des situations impossibles ». Les samouraïs du film sont des êtres en quête d’identité et Margaux Eskenazi avait perdu la sienne. « Nous autres samouraïs, qu’est-ce que nous sommes ? » demande leur chef à la fin du film, une fois le village débarrassé des bandits qui l’assaillaient et tuaient à tour de bras comme le Covid.

« Je crois que c’est cette question qui m’a interpelée. Je me sentais comme un samouraï qui se demande à quoi il sert en temps de crise », dit Margaux Eskenazi. Laquelle, par ailleurs, n’élude pas le moment de cette conférence à entrées multiples où Gilles Deleuze évoque « les sociétés de contrôle » dans lesquelles on entrait il y a trente-trois ans et dans lesquelles nous sommes désormais, ou quand « Gilles » parle de « l’affinité fondamentale entre l’œuvre d’art et l’acte de résistance ». Eskenazi enfonce le clou en citant Villon (La Ballade des pendus). Quel dialogue ! 

Tendu et coupant comme la lame du sabre d’un samouraï sortant lentement de son fourreau.

Ce spectacle a été créé brièvement (quatre représentations) à Lilas en scène, structure qui a, de bout en bout, accompagné la naissance de Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ? Spectacle né à chaud, sans plan d’avenir, ni tournée à la clef, comme une nécessité. Iest à l'affiche du Théâtre de la Cité Internationale à Paris  du 9 au 14 mai.

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