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Billet de blog 24 sept. 2015

Anne Théron entre Laclos et Nordey : les liaisons heureuses

Tandis que Stanislas Nordey, le nouveau patron de l’établissement, joue « La Clôture de l’amour » avec Audrey Bonnet dans la salle d’à côté, Anne Théron, artiste associée (avec cinq autres) à la vie du Théâtre national de Strasbourg, ouvre une saison riche en créations avec « Ne me touchez pas ».

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Tandis que Stanislas Nordey, le nouveau patron de l’établissement, joue Clôture de l’amour de Pascal Rambert avec Audrey Bonnet dans la salle d’à côté, Anne Théron, artiste associée (avec cinq autres) à la vie du Théâtre national de Strasbourg, ouvre une saison riche en créations avec Ne me touchez pas.

Une pièce qu’elle signe et met en scène, librement inspirée du roman épistolaire de Choderlos de Laclos Les Liaisons dangereuses et de la pièce qu’en fit Heiner Müller, Quartett. La langue sonne, les corps parlent, l’espace respire. Les années Nordey au TNS sont bien parties.

Il faut qu’une langue soit ouverte ou fermée

Accompagné d’une danseuse japonaise, Stanislas Nordey nous avait donné à entendre L’Argent de Christophe Tarkos (lire ici), Marie-Laure Crochant (Merteuil) auparavant avait été l’unique interprète de La Religieuse. Ces deux spectacles, fort différents, l’un et l’autre mis en scène par Anne Théron, ne ressemblent en rien formellement à Ne me touchez pas. A chaque spectacle, l’artiste multiforme (elle est aussi romancière et cinéaste) remet les compteurs à zéro et relancent les trois dés magiques : texte, acteurs, espace visuel et sonore. On peut en dire autant de Christine Letailleur (autre artiste associée de la maison) qui mettra en scène en janvier au TNS une autre approche du même texte Les Liaisons dangereuses.

L’histoire de ce roman, la lutte à mort entre deux maîtres en libertinage que sont la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, et ce qu’il advient de leurs victimes collatérales a inspiré bien des films qui, le plus souvent, perdent ou atrophient en chemin ce qui fait le délice premier du livre : l’envoûtement pour ainsi dire érotique de sa langue, celle du XVIIIe siècle, plus déliée que celle du siècle précédent dit « classique », plus éruptive, plus rusée aussi ; Sade saura en faire bon usage.

Par temps aléatoire

C’est aussi, par la force des choses et des ans, une langue qui, dans sa magnificence même, s’est toutefois éloignée de nous, se refermant quelque peu sur elle-même sans pour autant se clôturer comme l’est la langue de Racine, qui nous apparaît davantage comme une langue étrangère et qu’il nous fait réapprendre à chaque fois, le temps d’une leçon expresse donnée par une volée de beaux vers.

Anne Théron se glisse dans les interstices, ouvre l’huître de cette langue perlée en lui offrant l’iode de notre temps. Elle accomplit le miracle d’inventer une langue du XVIIIe d’aujourd’hui (lifting des métaphores, imputrescible balancement, etc.) dans une sorte de suspension aléatoire du temps.

Tout se passe chez la marquise de Merteuil qui apparaît, déperruquée et dépoitraillée, dans sa salle de bains grande comme un salon, devant le seul Valmont, assis dans un fauteuil. Ils évoqueront les autres personnages du roman, mais tout tient dans leur tête-à-tête présenté, observé et disséqué par une troisième voix, la Voix, au statut délicieusement indécis.

L’art de l’indécision

Mais tout est indécis, fluctuant, dans ce spectacle en lent mouvement perpétuel. L’espace oscille entre une immense et imposante baignoire massive qui ressemble à un sarcophage et deviendra la tombe de Valmont, des douches qui semblent venir d’une prison ou d’un sanatorium désaffectés (Théron revendique un emprunt à Enki Bilal) et une ouverture donnant sur un couloir. Là file une infinie perspective où l’on croit voir (c’est un film mais cela semble un mirage) des personnages en miniature. Comme un retour d’enfance qui semble aussi la part secrète de la Merteuil de Théron, témoin petite fille d’une scène de banale et bestiale lubricité.

Indécision aussi des identités. Au terme d’un long habillage rituel qui rappelle la gravité d’un torero revêtant son habit de lumière avant d’entrer dans l’arène, Merteuil endosse aussi le rôle de la Présidente de Tourvel, objet du pacte qui la lie à Valmont et réciproquement. Ce dernier est un homme qui porte d’autant plus beau qu’il devient vieux à vue d’œil, négligé et bientôt puant, seule sa langue reste intacte, ensorceleuse. La mort commence à le ronger dès le lever du rideau et, faute de le vivre, il imaginera son triomphe en cinémascope. Impitoyable, Merteuil le renverra dans ses cordes : « Cessez de mépriser vos proies, Monsieur, vous me prenez pour une dinde ou toute autre femelle à plumes incapable de distinguer vos manœuvres d’approche. » Il agonise.

Guerrière de son sexe

Alors Théron, guerrière de son sexe, offre à son héroïne le plaisir, avant de quitter les lieux, de singer à n’en pas croire la scène de la belle éperdue d’amour, baissant sa garde, soumise. Un leurre de plus. La pièce regorge de ces tours de passe-passe qui nous emportent dans leurs tourbillons de joutes amoureuses. Valmont ne meurt pas en duel mais d’épuisement, de désenchantement. La peau de petite fille de Merteuil n’est plus défigurée par la petite vérole, elle sort, drapée dans sa part de mystère, ébranlée, mais vivante.

La Voix sans nom, qui est aussi celle de l’auteur, celle qui avait ouvert le bal, éteint maintenant la lumière des mots en racontant, comme dans les feuilletons de cape et d’épée, ce qu’il advint des héros. Les derniers mots sont d’amour, comme dans un film où passerait une Lauren Bacall demandant du feu à un Humphrey Bogart et lui susurrant : « I love you so much. » Le cinéma est l’inconscient du théâtre d’Anne Théron et la tragédie squattée par le mélodrame, l’amical refoulé de son écriture.

Naguère romancière, elle avait baissé le rideau. Elle y revient, Heiner Müller et d’autres se penchent sur son épaule. Non, ni elle ni sa Merteuil ne finiront la tête dans la cuisinière à gaz. Après avoir allumé sa cigarette à un brûleur, Anne va à sa table où elle vient de retrouver l’étrange plaisir d’écrire. Impitoyable et attentive, la Théron y décèlera une partition.  

Je n’ai rien dit des acteurs alors qu’il aurait fallu commencer par eux. Ils sont magnifiquement ancrés dans une intimité tendue où le cri serait une faute de goût, et cadrés par un travail sonore (HF, musique) haut de gamme. C’est pour Marie-Laure Crochant (qui fut sa « Religieuse ») et pour Laurent Sauvage (acteur associé au TNS) qu’Anne Théron a écrit Ne me touchez pas. Julie Moulier, parée pour une fête nocturne, les a rejoints avec sa voix et sa beauté sombres.

TNS du mar au sam 20h, dim 16h, jusqu’au 9 octobre. Mulhouse, 13 et 14 oct, La Filature ; Saint-Brieuc, 4 et 5 nov, La Passerelle ; Nantes, 9-10 au 12-13 nov, TU-Nantes ; Blois, 6 janv, La Halle aux grains ; Saintes, 12 janv, Gallia Théâtre ; Draguignan, 15 janv, Théâtres en Dracenie ; Grenoble, 19 au 23 janv, MC2 ; Bordeaux, 26 au 29 janv, Théâtre national de Bordeaux.

Le texte de la pièce est paru aux Solitaires intempestifs, 64 p., 11€.

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