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Billet de blog 3 déc. 2019

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Ô «Item», suspends ton vol

Un nouvelle merveille indescriptible du Théâtre du Radeau et de François Tanguy créée en novembre dans leur tanière de la Fonderie du Mans, commence une longue tournée à Gennevilliers. Nom de code : «Item». Comment, ici, saisir l’insaisissable ? Item, comment dire, ici, le mouvement d'«Item», sans le figer ?

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moment d'"Item" © Jean-pierre Estournet

Ils reviennent. Ils viennent de là-bas, du fond du plateau, ils se faufilent dans des entrelacs de panneaux, de tables en Formica, de chaises de cantine, de cadres vides. Ils reviennent. De loin, d’autres spectacles, de la rue d’à côté, de l’étranger, d’un livre lu jusqu’au petit matin, d’un songe.

Poésie du passage, élégie du furtif

Ce sont des revenants. Elles, ils portent perruques, robes de bal, couronnes royales bricolées avec ce papier doré dont on enveloppe les tablettes de chocolat. Ils sont des êtres de théâtre, ils ne sont bons qu’à ça, comme dirait Beckett. L’un porte un bout d’armure de chevalier, l’autre une tête de minotaure faite de lamelles métalliques ou encore une plume parachevant un cercle métallique. Ils montent sur des tables ou se faufilent dessous, deux femmes nous tournent le dos et regardent par la fenêtre. Celui-ci s’assoit à une table et enroule des tableaux sortis de leur cadre, celui-là déplace une bassine de fleurs, d’autres encore, ou les mêmes, déplacent des panneaux muraux, des cadres vides. L’un se grime le visage en rouge, non comme un clown, quoique, plutôt comme un supplicié, l’autre porte une moustache postiche d’une épaisseur à rendre jaloux Groucho Marx. C’est lui qui apparaît en premier.

Tous portent des mots comme ils portent des redingotes lestées de pluie, de neige fondue, de nuits sans sommeil. Des mots amis d’écrivains aimés que François Tanguy appelle souvent par leur prénom comme des vieilles connaissances. Des musiques qui n’illustrent rien, les accompagnent ou pas, s’immisçant par effluves lointaines ou brefs déferlements, tandis que les lumières jouent au chat et à la souris. Tout ne va être qu’une litanie d’apparitions et de disparitions, de mouvements furtifs, de soudains saisissements. Poésie du passage, élégie du furtif. Brisons là.

Comme tous les autres spectacles (mot fallacieux, impropre, trompeur) du Théâtre du Radeau, Item, le dernier né, laisse le « critique de théâtre » au bord du renoncement. Comment dire, dans sa désarmante complexité, ce qui est tout bonnement indescriptible puisque toute description forcément linéaire réduit à un inventaire notarial les lignes de force, les corps-à-corps multiples et entrelacés de la chose vue et entendue. Certes, dira le lecteur impatient ou tatillon, c’est là le lot de tout spectacle, arrêtez de faire le malin. Sans doute.

moment d'"Item" © Jean-pierre Estournet

Mais, d’un spectacle à l’autre, Tanguy et sa bande poussent le théâtre, cet art de l’espace, du temps, du mouvement, du son (mots, musiques) et de la lumière, à fond les manettes en jouant sur ce qui est propre au théâtre, à savoir la disparition inhérente à toute représentation, en la poussant dans ses derniers retranchements, en la démultipliant, en faisant de l’apparition/disparition le tempo du spectacle. Chaque scène, suspension entre deux chutes, constituant un temps d’apaisement et d’effleurement comme ce temps bref des longues marches en montagne où l’on s’arrête un instant pour toiser le paysage et en tutoyer la poésie tout en écoutant le chant des oiseaux alentour. Dans Item, ce paysage peut être un tableau célèbre ou pas, et, brièvement, une paysagère et verdoyante vidéo.

Dans la clairière Grüber

Au printemps dernier, j’avais pu assister à l’une des premières séances de travail dans « la clairière Grüber », ainsi nommée parce que le grand metteur en scène allemand Klaus Michael Grüber aimait s’y attarder. Il y avait là les comédiens d’Item : Frode Bjørnstad, Laurence Chable, Vincent Joly, piliers de biens des spectacles du Radeau, et Erik Gerken qui revenait après des années (c’est un comédien fidèle des spectacles de Nathalie Béasse). Nouvelle venue, Martine Dupé les rejoindrait plus tard. Etait également présent Eric Goutard avec qui Tanguy élabore les sons des spectacles. Le titre Item n’existait pas encore.

Moment d'"Item" © Jean-pierre Estournet

Sur la table entourée d’arbres et de chants d’oiseaux, des livres ouverts. Parmi eux, ceux de « Robert » (Walser), familier lui aussi des spectacles du Radeau. « Ça se déboîte constamment », disait Tanguy en parlant de l’écriture de « Robert ». Il en va de même de l’écriture de ses spectacles. L’indispensable et vieux compagnon « Fédor » (Dostoïevski) était là lui aussi. Des pages de Robert et Fédor traversent Item (un livret des textes et des musiques du spectacle est distribué aux spectateurs à la sortie). D’autres auteurs lus ce jour-là dans la clairière (le Cardinal de Retz, Gogol, Kafka, André Bernold) n’y figurent pas, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne sont pas là, à l’ombre d’un costume, d’un accessoire ou d’un tableau.

L’un des textes dits, extrait de L’Idiot, est ainsi transcrit dans le livret distribué aux spectateurs :

« ... - Mais vous savez, j’ai passé tellement de temps à regarder, par cette fenêtre, et tellement réfléchi... sur tout le monde que.. Les morts, ils n’ont pas d’âge, vous savez ? ... La semaine dernière encore, je me suis dit, en me réveillant la nuit... Et vous savez ce qui vous fait le plus peur ? c’est notre sincérité qui vous fait le plus peur, et même si vous nous méprisez ! Et ça aussi, au même moment, la nuit, là, j’ai pensé ça... Vous pensez que je voulais me moquer de vous, tout à l’heure ? Non, je ne voulais pas me moquer de vous, je voulais vous faire un compliment…

- Oui, mais, qu’est-ce que je… ? Je voulais encore dire quelque chose…

- Oui, voilà : quand vous preniez congé tout à l’heure, je me suis dit brusquement : voilà ces gens, c’est la dernière fois qu’ils existent, là, maintenant, oui, la dernière fois ! Et les arbres pareil... Tout ce qui existera, ce sera le mur de briques, le mur rouge de l’immeuble Meyer, le petit pan de mur jaune... Ma fenêtre donne sur lui... et bien tout ça, il faut que tu leur dises... essaie, dis-leur : Tiens cette beauté (...) » (traduction André Markowicz).

Le petit pan de mur jaune

Bien sûr le « petit pan de mur jaune » n’est pas dans le texte de Dostoïevski, mais provient en ligne directe de Marcel Proust, ces pages de La Recherche où « Marcel » décrit la mort de Bergotte regardant le tableau Vue de Delf de Vermeer et s’attardant sur le « petit pan de mur jaune » sur la droite du tableau évoqué par un critique. François Tanguy avait fait référence à ces pages l’an dernier lorsqu’il avait été le parrain du festival Théâtre en mai à Dijon, en s’adressant au public le premier jour du festival (lire ici). Recherche en main, il avait lu : « Grâce à l’article du critique, il [Bergotte] remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur jaune. » « C’est ainsi que j’aurais dû écrire », disait-il.

Oui, c’est ainsi qu’il faudrait sans doute parler des spectacles de Tanguy. Mais les spectacles passent, ceux de Tanguy ne cessent de se faire et se défaire, le petit pan de mur jaune, lui, demeure, à la même place, immuable. Alors on prend, forcément, la tangente. On écrit par exemple qu’Item d’un côté n’a jamais autant convoqué de textes parlant de la maladie et de la mort, et, d’un autre côté, n’a jamais autant convoqué de tableaux de maîtres figés dans leur éternité, jusqu’à cette collusion repérée dans Dostoïevski où il est question de « peindre le visage d’un condamné une minute avant la guillotine ».

Pour moi, le petit pan de mur jaune d’Item (à chacun le sien), c’est peut-être d’abord ce voile de tissu qui, au second plan, ne dévoile ni ne cache quoi que ce soit, attendant qu’un vent le soulève. Et le vent vient au mitan d’Item ; le rideau se gonfle à peine et cela suffit. Un peu plus tard, il remet ça, alors la voile qu’il est devenu nous entraîne par les mers insondables du souvenir jusque dans la Bérénice de Grüber (le revoilà) sur la scène du Français où Gilles Aillaud avait fait en sorte qu’un tulle léger, au second plan, soit constamment frémissant.

Le spectacle a été créé à la Fonderie du Mans le 5 novembre et donné jusqu’au 23 nov, il sera du 6 au 16 déc au T2G à Gennevilliers dans le cadre du Festival d’automne : vend 6 à 20h, sam 7 à 18h, dim 8 à 16h, lun 9 à 20h, jeu 12 déc à14h30 & 20h, vend 13 déc à 20h, sam 14 à 18h, dim15 à16h, lun16 à 20h  

suite de la tournée: du 8 au 16 janv au Théâtre national de Strasbourg, du 11 au 15 fév à la MC2 Grenoble, les 11 et 12 mars au CDN de Besançon, du 10 au 13 juin au Théâtre Garonne de Toulouse.

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