Le festival Impatience 2017 n’est pas mère de sûreté

Pour sa neuvième édition le festival Impatience a réuni dix spectacles de « compagnies émergentes ». A la clef, une prime à la visibilité sous forme de programmation dans plusieurs théâtres et festivals. Trois prix, celui d’un jury, celui du public et celui des lycéens. Le prix Impatience a été attribué à...

Chaque année depuis 2009, plusieurs théâtres parisiens s’associent pour sélectionner et présenter un certain nombre de spectacles de très jeunes compagnies au festival « Impatience ». Pour la première fois, un théâtre hors de Paris, le Théâtre de Gennevilliers, a rejoint des théâtres parisiens, cette année le 104 et la Gaîté lyrique. La visée : passer d’une certaine impatience à se faire connaître à un début de reconnaissance. « La programmation du festival a pour objet de donner une visibilité accentuée aux compagnies émergentes, auprès du grand public et des professionnels (journalistes et programmateurs) », écrivent les organisateurs. Les trois théâtres ont eu a examiné des centaines de candidatures via des maquettes, des vidéos, des spectacles. Par tris successifs ils ont, ensemble, sélectionné dix compagnies dont ce n’était pas forcément le tout premier spectacle.

Une longue programmation assurée ça n’a pas de prix

Un jury composé cette année de quatre journalistes (dont deux de Télérama, organe de presse partie prenante du festival depuis la première édition), cinq professionnels et/ou programmateurs et quatre artistes (dont le lauréat de l’année précédente), et parmi eux le président du jury (dont, si nécessaire, la voix compte double), cette année Jean-Pierre Vincent. Ils votent pour le prix Impatience. Il existe aussi un prix du public (pour pouvoir voter, un spectateur doit voir tous les spectacles) et, depuis quelques années, un prix des lycéens. 

Le prix Impatience est important : il assure au vainqueur une diffusion du spectacle primé dans les « théâtres partenaires », une dizaine de lieux dont le Festival d’Avignon ainsi qu’une carte blanche dans d’autres établissements (La Loge à Paris, le Théâtre populaire romand à La Chaux-de-Fonds). Le lauréat du prix des lycéens sera, lui, programmé au POC d’Alfortville.

Les lycéens ont choisi de couronner Un homme qui fume c’est plus sain du collectif Bajour dans une mise en scène de Leslie Bernard. Des dix spectacles, c’était celui qui affichait le plus grand nombre d’acteurs sur le plateau : dix, tous sortis récemment de l’école du Théâtre national de Bretagne et qui ont envie de poursuivre leur chemin ensemble. L’argument est simple : les enfants d’une famille nombreuse se retrouvent pour l’enterrement de leur père. Souvenirs d’enfance se mêlent à de vieux ressentiments, on revit des moments radieux (coupe du monde de foot en 98), on dit enfin de durables non-dits. S’appuyant sur des textes, souvent prétextes à des improvisations, le spectacle avance comme un dimanche, avec des hauts et des bas, entre ivresse et tristesse. Et cette envie tenace des personnages et des acteurs de rester ensemble, de se protéger les uns les autres, de se dire que tout cela n’est pas grave, que ce n’est que du théâtre, mais à quoi joue-t-on ? C’est un spectacle qui parle d’aujourd’hui sans se la péter – tous les spectacles de cette édition d’Impatience ne peuvent pas en dire autant. C’est traversé de prenants faux rythmes avec des moments où tout s’alanguit comme quand on fume un joint bien tassé et qu’on rit à la moindre connerie.

Peuvent mieux faire

Plusieurs spectacles de jeunes compagnies « émergentes » sélectionnées gagneraient à être passés à un produit détergent ou décapant. Certains m’ont paru souffrir d’un excès d’orgueil, voire de prétention (formelle, scénographique, etc.), bref le contraire de l’audace (comme Walpurg-Tragédie de la compagnie Le Difforme). D’autres, de souffrir d’un manque de structuration dramaturgique à force de vouloir trop dire, trop faire d’un coup (Le Loup des steppes de la compagnie Grosse théâtre, conception et mise en scène Tanguy Malik Bordage). D’autres encore d’être trop rapidement piégés par le radical dispositif scénique et narratif mis en place (Ça occupe l’âme de la compagnie La raffinerie, spectacle écrit et mis en scène par Marion Pelissier, Tue, hais quelqu’un de bien de la compagnie Traverscène, mise en scène Linda Duskova).

Dans le cadre du festival Artdanthé (ou avant, je ne sais plus), j’avais vu en 2013 au Théâtre de Vanves Comme j’étais en quelque sorte amoureux de ces fleurs-là (titre inspiré d’une chanson de Brassens à la gloire de la Porte des Lilas), premier spectacle de la compagnie Légendes urbaines avec David Fargon et Zoumana Meïté, beau travail autour de la Porte des Lilas, explorant la frontière entre Paris et sa périphérie.

David Fargon et d’autres acolytes de la compagnie signent aujourd’hui l’écriture collective de Ce que je reproche le plus résolument à l’architecture française, c’est le manque de tendresse. Passionnant champ d’étude pour le théâtre que celui de l’espace public mais le spectacle manque d’une dernière étape de travail qui lui permettrait de se recentrer et de s’approfondir. Il en va de même, dans un registre plutôt burlesque qui fait un peu penser à Camille Boitel, pour la proposition de la compagnie Placement libre. Dans Archivolte, elle s’introduit par effraction dans les espaces imaginaires de David Séchaud dans un musée Le Corbusier au Japon.

Le début du spectacle Venedig Meer, Saison 1 épisodes 01/02/03 pourrait paraître anodin et guère théâtral : une femme, assise derrière une table devant son ordinateur, nous parle. Comme une conférencière lors d’un colloque. Déjà le titre nous intrigue et le regard de la femme est aussi vif que sa façon de parler, de nous parler, elle brille de mille éclats dans sa robe argentée. Elle s’appelle Florence Minder, elle vient de Belgique bien que née en Suisse, elle parle le français avec au besoin l’accent belge, suisse ou allemand, elle parle l’anglais des chasseurs de primes et elle cite Goethe dans sa langue. Florence Minder, actrice froidement explosive, a écrit et conçu le spectacle. Elle l’interprète d’abord seule puis avec une partenaire non moins explosive, Sophie Sénécaut, puis avec un étrange danseur, Pascal Merighi, au look de grand mâle au regard triste que l’on croise au zoo Pina Bausch.

C’est l’histoire d’une fille...

Autrice et actrice, Florence Minder est fascinée par ce qui chez l’homme accompagne le langage : un besoin naturel et un art inné de raconter des histoires, de se les raconter et de les raconter aux autres. Tout individu est une somme d’histoires souvent inattendues (les histoires d’amour commencent souvent comme ça), nous dit-elle. Le succès des séries télévisées, le tsunami Netflix sont les versions contemporaines de ce besoin ancien qui l’obsède. Elle va donc nous raconter une histoire en plusieurs épisodes, celle d’une femme qui part pour un voyage d’agrément en Amérique du Sud et qui va se trouver embarquée dans… Arrêtons-nous là. Au bord de l’aventure et de ses rebondissements ce qui ne va pas sans savoureuses digressions (son site vous en dira un peu plus).

Florence Minder chemin faisant, en fait dès le commencement, tout en s’adressant le plus souvent aux spectateurs, se livre avec un humour doucement dévastateur à une réflexion en actes sur les relations incestueuses entre la réalité et la fiction, le storytelling, les codes narratifs et médiatiques, des choses comme ça. Pour se faire une idée de son île, disons qu’elle se situe dans un archipel où l’on trouve les îles Grand Magasin, Nicole Génovèse et Fanny de Chaillé.

Je n’évoquerai pas le dixième spectacle, Ce qui demeure de la compagnie Babel écrit et mis en scène par Elise Chatauret, pour l’avoir chroniqué avec grand plaisir il y a quelques mois (lire ici). Pour ma part, si j’avais été le jury à moi tout seul, au moment de donner le prix Impatience j’aurais hésité entre ces deux artistes, Florence Minder et Elise Chatauret, signataires de spectacles qui prennent à-bras-le-corps le monde dans lequel on vit, chacune trouvant une traduction scénique pour le moins originale.

Le jury et le public (combien de votants ?) en ont décidé autrement en donnant leurs prix au même spectacle : Méduse, texte, conception et mise en scène du collectif Les Bâtards dorés soit Romain Grard, Lisa Hours, Christophe Montenez (de la Comédie Française), Jules Sagot et Manuel Severi. Un spectacle assurément plus consensuel, plus « en même temps » (traditionnel et casseur). Reprenant l’histoire du fameux radeau, le spectacle raconte l’histoire de deux rescapés que tout oppose (l’origine sociale, le maniement de la langue, la vision du monde) à l’heure du procès de l’un d’entre eux. Les horreurs du radeau et les scènes de tribunal alternent puis finissent par se mêler dans un onirisme ensanglanté et cannibale. L’Ode maritime de Pessoa s’invite le temps d’un monologue. C’est un peu cafouilleux mais travaillé, en regard d’une fresque du peintre Jean-Michel Charpentier maculée en cours de route. Bon. A l’année prochaine.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.