Etre ou ne pas être un homme, un discours argumenté de D’de Kabal

L’acteur, slameur, discoureur et mâle non dominant, D’de Kabal signe, dit et met en scène « Fêlures, le silence des hommes ». L’érection est-elle au centre de l’homme ? Comment conjuguer le masculin au féminin ? Ce sont des questions que pose et commente ce spectacle en manque de théâtre.

Scène de "Fêlures le silece des hommes" © Simon Gosselin Scène de "Fêlures le silece des hommes" © Simon Gosselin
Dans l’ouvrage collectif Décolonisons les arts (sous la direction de Leïla Cukierman, Gerty Dambury et Françoise Vergès, éditions l’Arche), écrivant le 27 juin 2018, D’de Kabal se demandait « combien de metteur.e.s en scène d’origine antillaise jouaient une de leurs créations dans un centre dramatique national, dans la même année ». La réponse était sous-entendue : zéro. Il y voyait une « invisibilisation » tenant « plus d’une violence postcoloniale que du simple concours de circonstances ». Et ajoutait en renversant la table : « Ce n’est pas pas moi que vous dévaluez, dans votre regard perdu et privé de ses repères, c’est vous. Vous vous maintenez dans l’ignorance d’un monde qui pulse pourtant en face de vous. »

Un monde tristement binaire

Moins d’un an plus tard, le voici sur la scène du Théâtre national de la Colline que dirige Wajdi Mouawad, lui, d’origine libanaise, avec Fêlures, le silence des hommes. Tandis que dans un CDN, celui d’Aubervilliers, se produit la rappeuse Original Laeti, d’origine mi-algérienne, mi-guadeloupéenne (lire ici).

Du haut de sa stature de colosse, D’de Kabal s’élève contre l’idée dominante du mâle dominant que résume la formule : « Je bande donc je suis » (variante : je bande donc j’essuie, rions un peu). « Dire cela, nous dit-il, avec une gravité où l’humour ne semble pas avoir de carte de séjour, c’est avant tout dire qu’il y a un droit de passage pour accéder au prestigieux statut d’homme, de mâle/ C’est affirmer que si je bande moyen ou mou, ou pas tout le temps ou pas du tout, je ne suis pas un homme./ Si je suis impuissant, je ne suis pas un homme./ Si je suis asexuel, je ne suis pas un homme./ Les types décident d’exclure tous ceux qui ne se conforment pas./ Ils placent l’érection au centre de leur sexualité, sexualité qu’ils placent au centre de leur vie d’homme./ Ils prétendent que l’érection est le centre du monde et qu’il faut absolument en être satisfait, voire fier, si on veut être un homme digne de ce nom./ Quel est l’intérêt d’être un homme digne de ce nom-là ?/ Ces principes sont portés par une pensée hétérosexuellement centrée. » Son verbe, comme vous venez de l’entendre, est un flux, un fleuve. Les ministres de la macronie aux mots si termes, si convenus, si langue de bois, tous sexes confondus, devraient venir y plonger une tête pour mieux savoir brasser les mots.

Et D’de Kabal d’élargir le champ : « Cela veut dire que dans ce monde tristement binaire, ce monde dans lequel être différent, pauvre, mal né, non blanc, non hétéro, issu des quartiers populaires, et j’en passe, ne donne droit qu’au mépris – dans ce monde-ci, certains éminents spécialistes continuent d’aller dans le sens des aiguilles de l’oppression et édictent des règles qui ont pour objet de m’exclure si je ne suis pas conforme ?/ Et donc je deviens quoi ?/ Non-homme ? Hybride ? Non-humain ? » Et plus loin encore : « En vérité, il serait grand temps, en ce XXIe siècle, d’expliquer que l’érection n’est pas la panacée, qu’on peut développer d’autres types de sexualités, non ? Parce que prétendre que seul celui qui bande est digne, c’est, avant toute chose, penser l’infériorité des femmes./ Et cette pensée porte en elle l’incapacité à penser le monde hors de cette vision binaire : homme / femme. »

Vers un être hybride

Tout au long de Fêlures, le silence des hommes, D’de Kabal part ainsi en guerre, par les mots, par les songs, par les hashtags, contre « l’intégrisme masculin », un « poison » que tout homme porte en lui, qu’il en ait une grosse ou pas. Il raconte comment il a dû « désapprendre », se débarrasser de son « ancienne peau » pour en arriver contre le viol (dont il fut, lui aussi, victime) à écrire aujourd’hui une ode au « consentement ». Ce qui le conduira à disséquer le champ étendu de la violence, y compris sociale. Et ainsi de suite.

Sur le côté gauche de la scène, D’de Kabal parle, parle, parle, parfois en dialoguant avec l’écran transparent d’un ordinateur. Sur le côté droit de la scène, un couple illustre vaguement le propos via une scène domestique répétitive, muette puis parlante voire chantante, qui ira se dégradant. Viendra enfin un être hybride, sans mots mais au corps parlant, qui traversera le plateau avec une présence qui en dit plus que bien des mots. Tout cela cohabite sur la scène mais a bien du mal à dialoguer. Le discours insistant et répétitif, écrase tout. Quand le théâtre devient forum, il perd en route l’essentiel de ce qui le constitue.

Depuis qu’il a créé sa compagnie R.I.P.O.S.T.E., implantée à Bobigny, D’de Kabal a circulé dans le slam, le hip-hop, l’écriture, le théâtre (y compris pour le jeune public) initiant bien des aventures, participant à d’autres. Fin 2018, il a fondé avec Elise Bouton « House of Consent » autour des problématiques de genre. Il a aussi publié cinq livres aux éditions l’Œil du souffleur, reprenant dans Fêlures, le silence des hommes quelques pages de son dernier livre Le Masculin dans sa relation au féminin et à lui-même. La directrice de cette maison d’édition, Astrid Cathala, comédienne et chanteuse, participe au spectacle tout comme le compositeur Franco Mannaga et le danseur et chorégraphe Didier Firmin. Depuis quelques années, comme il le précise dans le spectacle, D’de Kabal anime le « Laboratoire de désconstruction et redéfinition du masculin par l’art et le sensible ». Bref, il ne chôme pas. « Il nous faut parler./ Identifier./ Reconnaître./ Défaire./ Déconstruire./ Réparer./ La violence n’a pas de genre./ En déposant ici je combats ce qui m’a construit et je combats de l’intérieur de mon camp, celui des hommes. Et chaque jour qui se lève, recommencer à zéro », conclut-il au terme d’un bien long babil avec une lichette de théâtre autour.

Fêlures, le silence des hommes, Théâtre national de la Colline du mer au sam 20h, mar 19h, dim 16h, jusqu’au 13 avril. Chaque sam et dim à la suite de la représentation, interventions des participants de groupes de parole masculins que D’de Kabal a mis en place depuis 2016. Atelier du laboratoire sur le genre le samedi 6 avril à 15h30.

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