Femmes, femmes, femmes, elles sont les héroïnes et actrices de trois spectacles

« La Tragédie de la vengeance » de Simon Stone tourne (mal) autour de sept actrices ; Selma Alaoui adapte, plus ou moins bien, « Apocalypse bébé » de la rageuse Virginie Despentes ; la délicate Marion Siéfert nous surprend encore en offrant un très bel écrin à la danseuse poppeuse Janice Bieleu et à la rappeuse Laetitia Kerfa aka Original Laeti.

Scène de "Du sale!" © Willy Vainqueur Scène de "Du sale!" © Willy Vainqueur
L’an dernier, le metteur en scène Simon Stone nous avait infligé une réécriture de la pièce de Tchekhov Les Trois Sœurs tout en en conservant le titre, laquelle aurait gagné, par honnêteté, à être rebaptisée « Les Trois Meufs » (lire ici) plus en osmose avec l’écriture, à donf dans le présentisme, commise par l’auteur Stone. Ce dernier, artiste associé au Théâtre de l’Odéon, persiste et signe cette année La Trilogie de la vengeance, « d’après » John Ford (Dommage qu’elle soit une putain), Thomas Middleton (The Changeling), William Shakespeare (Titus Andronicus) et Lope de Vega (Fuente Ovejuna). Cette fois le titre impétueux est le fruit de l’auteur – « modeste comme tous les plongeurs », comme disait Labiche. La chose aurait pu être intitulée « me too three » pour être plus en osmose avec la façon dont Stone entend mettre les femmes de notre temps au centre de son auto-proclamée trilogie.

La passe de trois

Si ses inspirateurs sont uniquement des dramaturges masculins, sa distribution devait être initialement totalement féminine. Finalement l’acteur, Eric Caravaca, déjà là dans Les Trois Sœurs, a été appelé à la rescousse pour interpréter les rôles de père et fils indignes.

Le public est réparti en trois groupes, lesquels voient le même spectacle en trois parties (séparées chacune par un entracte) mais dans un ordre différent. On se retrouve donc, tour à tour, dans une chambre d’hôtel plutôt luxueuse (le public est réparti en L devant une cage de verre), dans l’espace repos tout en longueur d’une entreprise avec machine à café, photocopieuse et table (le public est réparti de chaque côté dans un dispositif bifrontal) et devant un restaurant chinois (cette fois, le public prend place sur un unique gradin qui fait face à la scène, et observe ce qui se passe devant et dans l’entrée du restaurant).

Scène de "La trilogie de la vengeance" © Elizabeth Carecchio Scène de "La trilogie de la vengeance" © Elizabeth Carecchio
Les actrices et l’acteur vont d’un espace à l’autre, faisant preuve d’une belle vélocité. Certains sont très à l’aise dans ce tournis, comme Eric Caravaca, Servane Ducorps, Eye Haïdara, Pauline Lorillard, Nathalie Richard et Alison Valence. Plus habituées aux plateaux de cinéma, Valeria Bruni Tedeschi (formée par Chéreau à Nanterre) manque un peu de nuances et Adèle Exarchopoulos manque de voix ou bien ce soir-là son micro hf était mal réglé (tous en sont équipés, comme c’est devenu la règle presque partout).

Ne cherchez pas à retrouver les pièces mentionnées ci-dessus. Simon Stone les saucissonne, en jette des pans entiers et passe ce qui reste à la moulinette de son écriture passe-partout, sans relief, qui se veut quotidienne – elle l’est on ne peut plus ; genre : blaireau, putain, à chier. Ma jeune voisine de gauche aux ateliers Berthier, avant que cela ne commence, disait à sa copine avoir vu la veille Le Pays lointain de Jean-Luc Lagarce à l’Odéon VIe. « Une belle pièce », disait-elle. On ne peut pas en dire autant de La Trilogie de la vengeance. C’est un langage feignasse, jetable avant même usage, à la différence du kleenex ; un langage qui passe de la rue à la scène sans passer par la table.

Seul le talent des actrices et de l’acteur fait que l’on s’attache ou pas aux personnages qui, pour la plupart, trimbalent un lourd passif : faute impardonnable, mensonge, comptes à régler, non-dits. Choses qui affleurent ici et là. Chaque spectateur est amené à reconstituer le puzzle que forment les trois parties, à amorcer une chronologie des faits et une généalogie familiale. Les trois parties sont dans l’ensemble assez plates, voire ennuyeuses, mais le jeu, comme hors sol, est plaisant. Comme l’est un bon verre de vin siroté en grignotant des noix de cajou tout en regardant quelques épisodes d’une série télé en se mélangeant dans les saisons. Prévu pour durer 2h45, le spectacle dure une heure de plus, si bien que les représentations annoncées initialement à 20h commencent à 19h30. Même en s’attardant (bien que le bar soit fermé après le spectacle), on ne rate pas le dernier métro. C’est un bon point.

Les exclues du grand marché et la Hyène

« J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. Et je commence par là pour que les choses soient claires : je ne m’excuse de rien, je ne viens pas me plaindre. » Je lisais ces mots, les premiers de King Kong Théorie de Virginie Despentes en prenant le métro, pour aller au Théâtre Paris-Villette voir l’adaptation d’un de ses romans, Apocalypse bébé, par le collectif belge Mariedl, un roman adapté et mis en scène par Selma Alaoui. On est loin du sirop fadasse de Simon Stone ; la Despentes, ça dépote.

Son roman Apocalypse bébé (prix Renaudot 2010) tourne autour de plusieurs femmes mais aussi d’un homme, François Galtan, un écrivain qui a connu un certain succès mais est retombé dans l’anonymat. Il vieillit mal, il bande mal. Soupçonnant sa fille Valentine de quelques dérives ou mauvaise conduite, Galtan et sa nouvelle épouse la faisaient suivre par une boîte spécialisée dans les filatures. Quand le roman commence, Valentine a disparu, échappant à la vigilance de l’employée de la boîte, Lucie, qui est aussi la narratrice du roman. Les Galtan promettent une forte récompense si on retrouve Valentine. Lucie s’associe avec la Hyène, femme lesbienne réputée et redoutable, pour mener l’enquête au cours de laquelle elles se rendront à Barcelone, ville où vit la mère de Valentine (qui avait deux ans quand sa mère est partie), ville où Lucie aura la révélation de son homosexualité. Enquête et quête se mêlent. Plusieurs chapitres portant le nom d’un personnage (François, la Hyène, Valentine, etc.) s’adonnent à leur introspection en racontant leur histoire, leur donnant ainsi une épaisseur romanesque qui équilibre le côté road-movie plus anecdotique du roman.

Scène de "Apocalypse bébé" © Lou Heürion Scène de "Apocalypse bébé" © Lou Heürion
Selma Alaoui recentre son adaptation autour du personnage de Valentine et gomme par trop l’épaisseur des personnages pour mettre principalement en scène, avec de certaines efficacité et inventivité scéniques, le côté road-movie. Les personnages du roman perdent trop de leur complexité, ils deviennent parfois presque caricaturaux. Le meilleur de Despentes, c’est autre chose. Plus imprévisible, plus noueux.

Sur le chemin du retour, je poursuivais la lecture de King kong Théorie que je terminai un autre jour en arrivant à la station Quatre chemins-Aubervilliers. Avant-dernier paragraphe : « Le féminisme est une révolution, pas un réaménagement des consignes marketing, pas une vague promotion de la fellation ou de l’échangisme. Il n’est pas seulement question d’améliorer les salaires d’appoint. Le féminisme est une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes, et pour les autres. Une révolution bien en marche. Une vision du monde, un choix. Il ne s’agit pas d’opposer les petits avantages des femmes aux acquis des hommes, mais bien de tout foutre en l’air. » Bref : j’étais prêt à voir Du sale !, la nouvelle création de Marion Siéfert au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers.

« Cette flamme qui nourrit ma hargne »

« J’ai enfoui ma rage, ma haine, ma peine, dans mes cahiers », rappe Original Laeti dans Du sale !. Chez elle, comme dans La Trilogie de la vengeance et Apocalypse bébé, les filles parlent de leur père. L’un des raps de Laetitia Kerfa aka Original Laeti (née en 1994) a en effet pour titre M.P comme Mon Père. Extrait : « (...) J’ai tout au fond cette flamme qui nourrit ma hargne/ Qui blesse mon âme, tu m’blâmes/ Donc je fonds en larmes/ J’ai des p’tits frères partout/ J’ai des p’tites sœurs perdues/ J’ai la yéma sans sous et une enfance pleine d’abus/ J’ai des frangins inconnus/ Je ne les trouve nulle part/ Tu m’dis pourquoi j’tai perdue d’vue/ Parce que tu m’as mise à l’écart/ T’as fait le grand écart/ Beaucoup trop d’écart/ T’as pas compris qu’dans tes yeux on a l’sentiment d’être des bâtards/ Toujours en retard/ T’arrives trop tard le soir/ (...) ». La scène du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers n’avait jamais vu une telle déflagration de rap.

Remontons à la source de cette histoire : Marion Siéfert. Cette artiste de trente ans est arrivée il y a quelques années au-devant de la scène avec un étonnant spectacle, 2 ou 3 choses que je sais de vous (lire ici), suivi plus récemment d’une non moins étonnante merveille scénique intitulée Le Grand Sommeil (lire ici). Voici Du sale !, et c’est encore une autre approche. Les trois spectacles ne se ressemblent en rien, excepté l’essentiel : tous sont fondés sur la rencontre. Non celle d’une metteuse en scène avec un texte, mais celle d’une artiste avec des gens qui peuvent ou non être des artistes.

Artiste associée au Théâtre de la Commune, Marion Siéfert devait faire un spectacle (dans le cadre des « pièces d’actualité ») pour cette saison. En février 2018, elle est allée à un concert de Kendrick Lamar. « Les émotions que j’ai ressenties pendant le concert étaient si fortes que j’ai décidé de construire cette nouvelle création autour d’une rappeuse », raconte-t-elle dans le dossier de presse, soit « une jeune femme qui s’impose dans un milieu d’hommes ». Elle a cherché partout et finalement elle a rencontré la jeune Original Laeti qui avait autant besoin de ce spectacle que Marion Siéfert avait besoin d’elle pour l’accomplir.

Scène de "Du sale!" © Willy Vainqueur Scène de "Du sale!" © Willy Vainqueur
Au cours de sa recherche, Marion Siéfert a aussi rencontré la poppeuse Janice Bieleu (née en 2000). Elle ne chante pas, elle danse (entre autres sur Kendrick Lamar). « Quand elle danse, son visage ne s’absente pas, il irradie de ce quelle traverse, on sent qu’elle va puiser loin en elle », commente, éblouie, Marion Siéfert. Le silence et la parole du corps, les mots et le jeu d’un autre corps ; le spectacle s’est vite profilé. Le titre Du sale ! reprend une expression qui circule dans le milieu du rap et puise son origine dans le deal, l’argent sale, mais sa polysémie est galopante. Le spectacle est une offrande faite à deux jeunes artistes qui, au Théâtre de la Commune, retrouvent leur public dans un lieu que ce public ne fréquente pas habituellement et où les deux jeunes artistes rencontrent un autre public qui ne les connaît pas (celui des théâtres subventionnés qui, sauf rares exceptions, ignore le rap). C’est gagnant-gagnant.

Marion Siéfert dit avoir voulu que Du sale ! soit « un écrin pour leur art » et c’est exactement ça. Le silence de la danse d’abord, puis la déferlante des mots, un jeu autour d’une robe longue de princesse et une proposition autour de lady Macbeth puis une étreinte finale entre les deux artistes avant que Marion Siéfert ne les rejoigne sur scène au moment des saluts. C’est beau, beau comme un cadeau auquel on ne s’attendait pas. Tel est l’art de Marion Siéfert : de spectacle en spectacle, elle déjoue toute attente, surprend et nous comble.

La Trilogie de la vengeance, Théâtre de l’Odéon-Ateliers Berthier, 19h30, jusqu’au 21 avril.

Apocalypse bébé, Théâtre Paris Villette, 20h les mar, mer, jeu et sam, 19h les ven, 15h30 les dim, jusqu’au 28 mars.

Du sale !, Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, mar, mer et jeu 19h30, ven 20h30, sam 18h, dim 16h, jeudi 21 à 14h30, jusqu’au 24 mars ; puis au Théâtre de Nanterre-Amandiers du 5 au 7 avril.

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