Didier Ruiz, vingt ans après

Dans les années 20 et 30 de l’autre siècle, des hommes et des femmes demandent des conseils sexuels à un abbé agréé. Certains hommes disent être attirés par les hommes, certaines femmes débordent de désir et cela les préoccupe... L’abbé Viollet ne leur répondra pas. Il y a vingt ans, Didier Ruiz en a fait un spectacle, joué depuis par les mêmes actrices et acteurs.

L’un des ravissements du Festival d’Avignon 2018 avait été le spectacle Trans conçu et orchestré par Didier Ruiz (lire ici). Un à un, des trans nous racontaient leur histoire, le spectacle avait été créé deux mois auparavant au Teatre Lliure de Barcelone. Vingt ans plus tôt, en 1998, premier spectacle de La compagnie des Hommes : Ruiz mettait en scène L’Amour en toutes lettres, questions sur la sexualité à l’Abbé Viollet 1924-1943, un spectacle pour trente comédiens mais au nombre modulable selon les lieux (il a été joué dans des cafés). Ce spectacle allait connaître une belle longévité, programmé dans près de trente villes ainsi qu’à l’étranger (de Santiago du Chili à Moscou), avec les mêmes acteurs.

Prise de rides

Et voici qu’il nous revient sur la scène du théâtre de Belleville. Comme au premier jour, Didier Ruiz tient entre ses mains le livre de Martine Sevegrand, base du spectacle. L’auteur raconte avoir trouvé parmi ces lettres adressées à l’abbé Viollet un ensemble de lettre réunies dans une boîte : celles auxquelles l’abbé n’avait pas répondu, ou pas pu, ou pas voulu répondre. Ce sont ces lettres-là qui composent le spectacle. Comme dans Trans, vingt ans plus tard, chaque acteur -porteur d’une lettre, une seule-, entre en scène et vient prendre place auprès de celles et ceux qui l’ont précédé.

Dans sa présentation devant le public, Didier Ruiz ajoute une phrase qui va orienter, vriller notre perception : ces actrices et acteurs qui vont se succéder devant nous sont ceux qui ont créé le spectacle en 1998. Les mêmes, vingt ans plus tard. Ils avaient plus de vingt ans alors, leurs corps en ont plus du double aujourd’hui. Le spectacle n’a sans doute pas « pris une ride » comme l’on dit, mais les corps des acteurs, eux, se sont lestés de poids et de rides au fil des années, et c’est cela qui est troublant. En les regardant dire cette lettre qui les accompagne depuis vingt ans, et qu’ils ont dit des centaines de fois, c’est comme si la lettre était devenue une part d’eux-mêmes, habitait en eux et avait accompagné avec bienveillance le vieillissement du corps autant que le retour du jour anniversaire de leur naissance.

L’écart de notre temps avec celui évoqué dans ces lettres des années 20 et 30 n’a fait que se creuser mécaniquement, ne serait-ce que par le développement des moyens de communication et d’information et l’évolution de l’éducation. Le sexe, l’avortement ne sont plus des sujets interdits et « sales », même si la manif pour tous nage à contre-courant. Simone Veil (sa loi sur l’avortement) ou Annie Ernaux (ses livres autobiographiques) seraient passées pour des sorcières auprès de la plupart des correspondants de l’Abbé Viollet, directeur de conscience des affaires sexuelles.

Vieillir avec un rôle

Ces lettres sont impressionnantes par le degré d’aveuglement ou d’ignorance qu’elles véhiculent (ce qui en dit long sur la prétendue « éducation » que leurs auteurs ont reçu) mais, surtout, celles et ceux qui écrivent ces lettres sont le plus souvent dans une détresse morale et physique à laquelle leur éducation religieuse n’apporte pas de réponse et à laquelle l’abbé Viollet, lâchement, ne répondra pas ou ne voudra pas répondre, tant elles brûlent. Ces hommes qui préfèrent les hommes et en ont honte au point d’espérer un jour rencontrer la femme qui les sauvera du péché ; cet autre qui engrosse sa femme tant et plus, peinant à se « retirer », et l’épuisera jusqu’au trépas ; ces femmes et ces hommes qui domestiquent leur désir, en souffrent et en ont honte, croyant que c’est « mal », cette peur des caresses et du lit conjugal perçues comme de coupables tentations, etc. L’abbé Viollet ne répondra pas non plus à cette impertinente lettre dont la signataire demande en quoi les prêtres célibataires sont qualifiés pour résoudre des problèmes conjugaux dont, par définition, ils ignorent tout.

On écoute ces lettres mais souvent on les oublie ; on regarde l’actrice ou l’acteur, on se demande s’ils portaient la même robe hors mode, le même pantalon sans âge, il y a vingt ans ; on regarde leur visage et on essaie de les imaginer vingt ans avant, mais on y parvient mal.

Rares sont les spectacles qui durent autant de temps et qui perdurent sans s’avilir. Vingt ans après, les acteurs que Jean-Luc Lagarce avaient réunis pour interpréter La Cantatrice chauve de Ionesco se sont retrouvés autour de François Berreur, l’exécuteur testamentaire de Lagarce, pour remettre le couvert avec succès. Caubère reprend périodiquement sa vieille et increvable Danse du diable, spectacle porte-bonheur et fétiche créé en 1981. Krystian Lupa a créé Déjeuner chez Wittgenstein de Thomas Bernhard en 1996. Avec la même distribution, le spectacle a été repris au fil des années, la dernière fois il y a deux ans pour le portrait de Lupa au Festival d’automne. Et Lupa disait qu'après vingt ans, les acteurs avaient fini  par atteindre la plénitude de leur rôle. Ou encore, comment l’oublier, Serge Merlin se promenant toute sa vie avec dans sa poche Le Dépeupleur de Samuel Beckett. Notons toutefois que Beckett ou Bernhard vieillissent bien mieux que les lettres reçues par l’abbé Viollet qui, cependant, frappent par leur qualité d’écriture. Rares sont ceux qui écrivent encore des lettres. Et l’un des charmes du spectacle de Ruiz, c’est de nous parler d’un temps où l’on prenait le temps d’écrire des lettres comme celles-ci, tenant de l’aveu et de la confession.

Théâtre de Belleville à Paris les lun à 21h15, les mar à 19h15, jusqu’au 28 mai, au festival De Jour De Nuit à La Norville le 25 mai puis à Arpajon le 31 mai.

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