L’irrésistible attraction de l’alphabet Johann Le Guillerm

Artiste inclassable et chercheur en tout, depuis un quart de siècle, Johann Le Guillerm échafaude une œuvre sans pareille. Dernières salves de son spectacle « Secret (temps 2) » avant la suite l’an prochain, nouvelle série de représentations de sa conférence « Le Pas Grand Chose » avant de remettre le couvert d’« Encatation »... Allez vous le-guillermer.

Scène première de "Secret (temps 2)" de Johann le Guillerm © Phlippe Cibllile Scène première de "Secret (temps 2)" de Johann le Guillerm © Phlippe Cibllile
Sauvage autant que savant, saltimbanque autant que charpentier, dompteur de planches éructant des cris de putois et musicien intérieur silencieux pianotant l’air avec chacun de ses dix doigts, inventeur de courbes et d’assemblages à remonter l’espace ou encore ingénieur des ponts déchaussés, Johann Le Guillerm est un artiste aussi fascinant qu’insaisissable. Autant que son art, inclassable.

Attractions en tous genres

L’énergumène, lesté de saines obsessions (comment aller de A à B, comment lier sans liens, comme avancer sans bouger, comment jongler avec pas grand-chose, etc.) est tombé à côté des plaques habituelles, grosso modo quelque part entre la piste du cirque (d’où il vient), les feuilles volantes d’un recueil de poésies de la matière et le cabinet de curiosités d’un touche-à-tout, devenu de plus un savant à force d’ignorance.

Depuis le premier jour, il se présente à nous, le crâne quasi rasé assorti d’une fine natte amorçant un buste nu sortant d’un pantalon-tulipe comme en portait naguère le mime Marceau, recouvrant parfois sa silhouette d’un manteau de vagabond de grands chemins. Depuis son premier solo Où çà ? vu au défunt festival Mettre en scène à Rennes il y a un quart de siècle (lire ici), il nous laisse pantois. Par exemple en apprivoisant comme un oiseau une feuille de papier pliée avec méthode ou en jonglant au bout d’un index avec un torchon, deux moments vus cette première fois et que l’on retrouve aujourd’hui, ébloui, ébahi, dans Secret (temps 2), spectacle étourdissant à rebondissements qui vit ses derniers jours au parc de La Villette.

Un spectacle qui succède à Secret (temps 1) et prélude à l’avènement de Terces (d’après le verbe tercer : « donner un troisième labour », dixit le Littré) qui verra le jour en 2020. Chaque spectacle repart du précédent et en recycle un pan. Un mot résume cette recherche au long cours (depuis 2011) : attraction. Un mot-valise, choisi à dessein par Le Guillerm, car c’est un mot qui voyage entre le music-hall, le terrestre et le mobile. C’est dire l’étendue du personnage et de son domaine aux sites, occurrences et alcôves multiples.

Marcher sur le Décomble

Prenons l’exemple des Architextures. Des constructions en bois aux courbes légères, des feuilletés de planches qui accordéonisent l’espace et drainent la lumière. In situ, leur mouvement semble s’être pétrifié pour mieux convoquer l’usure du temps qui les voit de plus en plus se lover dans le paysage, comme Le Crisalide ou Le Comble à deux pas de son laboratoire de recherche situé dans l’étonnant jardin d’agronomie tropicale dans le bois de Vincennes. Et d’autres, à Nantes et ailleurs. Comme La Déferlante qui nous accueille à l’Espace chapiteaux du parc de La Villette. Sous le chapiteau nous attendent moult planches qui formeront, tour à tour et sous nos yeux, d’autres Architextures : La Tour, Le Dôme, Les Bastaings. Le Décomble ouvre magistralement le spectacle, alliant la légèreté de l’arabesque en bois à la puissance motrice des pieds de l’artiste.

Le dôme "Secte (tremps 2)" de Johann le Guillerm © Philippe SIbille Le dôme "Secte (tremps 2)" de Johann le Guillerm © Philippe SIbille
Tout au long de la soirée, on va d’étonnement en ravissement, éberlué que l’on est par l’inventivité logique de l’énergumène qui, avec des cannes à pêche, in fine, forme un char digne d’Achille avançant comme un fauve au coup de fouet du dompteur Johann au regard énigmatiquement fiévreux. Parfois sortent de sa gorge quelques râles, mais pas un mot. D’où l’étonnement pétri de béatitude qui fût le nôtre lorsqu’on découvrit Le Pas Grand Chose, une conférence où il lui arrivait de parler et même de manger une banane (lire ici). Cette conférence est son seul spectacle à être proposé frontalement et non sur une piste circulaire, ce lieu où tout est devant, où l’on ne peut pas cacher ses mains derrière son dos, comme il aime à le dire. Ah, les mains de Johann Le Guillerm ! Comme son ciboulot, elles sont toujours en mouvement, à chaque doigt sa partition, et le petit doigt n’est pas le dernier.

Du point à la piste

Qu’est-ce qu’une piste de chapiteau sinon l’extension d’un point ? Tout part de là. Un point c’est tout, nous dit Le Guillerm, aventurier de l’électron. Deux points valent mieux qu’un, alors des milliers… et c’est ainsi que Johann Le valeureux s’est vite penché sur la trajectoire, les courbes, le déséquilibre (lire ici). Et, alliant observation, déduction et imagination, à mettre au point Les Imperceptibles, ces « véhicules à vitesse et énergies imperceptibles », ces alphabets en boucle que sont Les Broglios ou bien encore cette Encatation,u ne expérience culinaire cosignée avec le chef Alexandre Gauthier inaugurée au Channel, l’un des lieux où Le Guillerm, depuis longtemps, a ses entrées.

Homme-univers, artiste s’abritant derrière la richesse de l’ignorance et de l’idiotie, il a su aussi inventer pour ses œuvres des noms qui leur ressemblent : Les Imaginographes, Les droliques (fleurs cinétiques aquatiques), L’Isucube (installation pour trois formes et un point de vue), ou L’Aplanatarium (observations d’objets planants).

Tout semble les séparer, pourtant, en sortant d’un spectacle de Johann Le Guillerm, j’ai souvent envie de relire Espèces d’espaces de Georges Perec. Ceci par exemple dont l’œuvre « espacée » de Le Guillerm est un tant soit peu l’équivalent ou le prolongement : « L’espace commence ainsi, avec seulement des mots, des signes tracés sur la page blanche. Décrire l’espace : le nommer, le tracer, comme ces faiseurs de portulans qui saturaient les côtes de noms de ports, de noms de caps, de noms de criques, jusqu’à ce que la terre finisse par ne plus être séparée de la mer que par un ruban continu de textes. L’aleph, ce lieu borgésien où le monde entier est simultanément visible, est-il autre chose qu’un alphabet ? »

 Secret (temps 2), La Villette, Espace Chapiteaux, jusqu’au 20 oct.

Le Pas Grand Chose à la Maison des Métallos(dans le cadre d’une CoOp avec installations, films, rencontres, etc.) à Paris, les mer à 20h, les jeu et sam à 19h., du 6 au 28 nov ; le 3 déc, Le Carré Magique, Lannion ; le 5 déc, Trio...s Théâtre, Inzinzac-Lochrist ; les 10 et 11 déc, Carré Colonnes à Saint Médard-en-Jalles ; les 31 janv et 1er fév 2020, CDN d’Orléans ; les 12 et 13 mars dans le cadre d’Attraction, Le Mans, Les Quinconces, L’Espal.

Encatation, du 8 au 11 oct au Volcan, scène nationale du Havre ; du 13 au 16 nov au Tandem, scène nationale d’Arras et Douai ; du 6 au 9 février 2020 à Scènes & Cinés – Les Elancées, Istres ; du 8 au 11 avril aux Quinconces, L’Espal-Scène nationale, Le Mans, dans le cadre d’Attraction ; du 22 au 25 avril 2020 au Centquatre, Paris.

Les Architextures et diverses installations, au Jardin des plantes de Nantes jusqu’au 3 nov.

A lire sur le site de la revue Mouvement, un passionnant entretien avec Johann Le Guillerm.

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