Au premier étage de la maison Jacques Copeau à Pernand-Vergelesses près de Beaune (Côte d’or), le petit lit de celui que Louis Jouvet appelait « patron » est intact. Un crucifix veille sur l’oreiller de ce catholique dont la vie ne le fut pas. Personne n’oserait dormir là, les fantômes veillent. Les invités occupent les autres pièces, des gîtes alentour et les nombreux (une bonne centaine) élèves des écoles (Strasbourg, Lyon, Toulouse, etc.) couchent à Beaune dans les internats libérés pendant les vacances scolaires. C’est ainsi que cela se passe depuis quatre ans pour les « Rencontres Jacques Copeau » dans la demeure du « patron » restée miraculeusement dans le lit du théâtre grâce à Saint Jean-Louis Hourdin, après bien des aventures.

De Meyerhold à Vinaver

Des rencontres entre des jeunes qui s’apprêtent à entrer dans les métiers du théâtre et des anciens de longue ou fraîche date qui viennent raconter des pages de l’histoire du théâtre ou leur propre histoire, expliquer, voire transmettre, leur façon de jouer du bignou. Beau moment d’échanges autour de grandes tablées à l’heure des repas où l’on se mélange en faisant connaissance, l’excellent vin du coin y mettant du sien. Cette année, l’axe des rencontres était intitulé : « Chaud devant ou Comment le théâtre saisit l’actualité pour la servir sur un plateau ».

La première journée fut livresque. A travers un panorama historique du théâtre documentaire en Russie (et ailleurs) depuis Meyerholdjusqu’à l’actuel teatr.doc (Béatrice Picon-Vallin) en passant par l’aventure de la Blouse bleue dans les fécondes années 20 soviétiques (Carmen Kautto) avant de sauter dans l’actualité du théâtre de Michel Vinaver depuis Iphigénie hôtel jusqu’à Bettencourt Boulevard. Simon Chemama et Marco Consolini montrèrent comment Vinaver a écrit plusieurs de ses pièces en constituant préalablement des dossiers comportant nombre d’articles de presse.

La seconde journée fut vivante. A travers les témoignages qu’Olivier Neveux avait dû répartir en deux tables rondes puisque tous ceux qu’il avait sollicités avaient répondu présents.

« Une faute inexcusable »

Le soir, deux spectacles programmés au théâtre de Beaune poursuivaient les débats : Le bruit court que nous ne sommes plus en direct, par la compagnie L’Avantage du doute (lire ici), et Très nombreux, chacun seul, une création collective de Jean-Pierre Bodin, Alexandrine Brisson et Jean-Louis Hourdin avec la participation de Christophe Dejours, grand spécialiste des pathologies du travail.

Le troisième jour, on discuta de ce dernier spectacle et de la souffrance au travail à travers deux cas concrets. Le premier, raconté dans le spectacle, celui du suicide de Philippe Widdershoven à Chauvigny en 2009, geste ultime qui hantait la fabrique de porcelaine où il travaillait jusqu'à sa récente fermeture. Un spectacle qui associe enquête, article de presse (Sonya Faure dans Libération), citation d'un livre de Simone Weil sur le travail et entretienavec Christophe Dejours devenant comme un double de l’acteur Jean-Pierre Bodin.

L’avocate Rachel Saada a vu plusieurs fois ce spectacle et participé aux discussions quisuivent les représentations. Elle est venue aux rencontres raconter son combat afin de rendre justice à la mémoire d’Antonio, un ingénieur de chez Renaud, qui enjamba volontairement une passerelle et chuta mortellement. Antonio n’était pas dépressif, ni fragile, raconta-t-elle, c’était au contraire un dur au travail, il n’avait pas de problèmes personnels (contrairement à ce que soutint la direction), ni des relations difficiles au travail avec ses supérieurs, cependant Antonio avait maigri, il était tendu, sous la pression de trois directions internes à Renault qui le sollicitaient sans se concerter. Antonio est mort d’une « surcharge de travail » non évaluée par l’entreprise, ce qui constitue « une faute inexcusable », plaida l’avocate qui eut, miraculeusement, gain de cause. Depuis, ce cas fait jurisprudence. Et Rachel Saada de conclure en s’adressant à l’auditoire : « Ce que je voudrais vous dire, à vous artistes, c'est qu'il faut parler du travail. On n’en parle pas assez. » Elle fut fort applaudie et ses propos assurément firent mouche.

Du peuple et des tripes

Les futurs acteurs et metteurs en scène présents dans la maison de Copeau ont, pour beaucoup, des envies de théâtre politique et sont en quête d’outils, de méthode, de récits. Ils savent aussi que les vieux habits qui ont été les siens, ceux d’un théâtre de dénonciation militante et de propagande frontale sont usés, fatigués, délavés par le temps. Ils savent que la notion de « peuple », même si elle reste belle, a duplomb dans les tripes. Comment parler à un « peuple » qui vote largement FN, à des ouvriers écœurés et désespérés, à des jeunes chômeurs diplômés ou pas de trop longue durée ? Comment parler des émigrés, des déclassés, des oubliés ? Comment traiter des multinationales, de la corruption d’état, de la surveillance, de la désinformation ? Des précaires parlent aux précaires, tel est l’avenir probable pour nombre de jeunes élèves qui sortent des écoles de théâtre.

Les deux tables rondes proposées par l’infatigable Olivier Neveux donnèrent des exemples de compagnies théâtrales qui, nouvelles ou anciennes, labourent le champ politique enfrayant de nouveaux sillons, chacun le sien. Rien de commun entre le travail de Nicolas Lambert sur le dossier Elf ou l’affaire Karachi et celui de Bruno Meyssat sur la Grèce et la finance ; pourtant ils étaient assis côte à côte à la même tribune, faisant preuve d’un discours convergeant et d’une commune difficulté à se faire entendre par les programmateurs. A leur côté, Myriam Marzouki dont le dernier spectacle (actuellement en tournée) Ceux qui nous regardent déplace la question du voile : « Qu’est-ce que le voile vous fait et comment on le regarde ? ». Un théâtre de questions qui cherche des bribes de réponses en explorant, en tâtonnant, en décomposant, en fragmentant.

« Comment l’art se positionne face aux désordres du monde ? Comment s’emparer de la question de l’engagement sans tomber dans le didactisme fermé ? Que dit l’art de l’aggravation de nos conditions d’existence ? » Autant de questions posées par Perrine Maurin qui a fondé la compagnie Les Patries imaginaires en 2003, implantée du côté de la Lorraine. Ses spectacles qui mêlent danse, musique live, jeu et danse, sont d’abord des « chantiers ». Le dernier, Contrôle (2015), explore, dans les marges de Michel Foucault, ces dispositifs de contrôle qui nous entourent et nous surveillent et l’usage que l’on en fait.

Brigades d’intervention théâtrale

Dans Ceux que j’ai rencontrés ne m’ont peut-être pas vu (un titre emprunté à Arthur Rimbaud), le Nimis Groupe (formé d’acteurs sortis de l’école du Théâtre national de Bretagne et de l’école de Liège) traite de la politique migratoire de l’Union européenne en particulier à partir d’un des ouvrages de Claire Rodier (Xénophobie business, paru à La Découverte). Je renvoie au passionnant dossier sur ce spectacle paru dans la nouvelle revue Archipels dont le premier numéro, « Tourmentes et migrations », vient de paraître. Plusieurs membres du Nimis Groupe étaient  présents aux rencontres Jacques Copeau. Tout comme l’un des membres du collectif Oso lequel, dans Timon/Titus, traite de la dette en s’appuyant sur la lecture de Graeber, un spectacle qui se donnera prochainement au 104 (lire ici).

Les pionniers en bien des formes que sont Jacques Livchine et Hervée de Lafond, le couple princier du Théâtre de l’Unité, évoquèrent trois de leurs armes redoutables : les kapouchniksqui, chaque mois, traitent de l’actualité dans leur fief d’Audincourt, les parlements et les propositions de lois qui en sortent et les actions commando des Brigades d’Intervention Théâtrale. Serge Valetti, quant à lui, après avoir expliqué sa démarche, lut quelques pages de sa pièce Les Marseillais, l’une des douze pièces d’Aristophane (les autres sont perdues) revisitées et retitrées par ses soins pour leur redonner la puissance comique et dévastatrice qui fut la leur, lorsqu’elles prenaient à bras le corps l’actualité de leur époque.

Pour finir, ouvrant un dernier « temps d’échanges », Jean-Louis Hourdin, l’âme de ces rencontres « Chaud devant », et Ivan Grinberg, le maître d’œuvre de leur réalisation, firent applaudir les nombreux bénévoles (une bonne vingtaine) du village de Pernand-Vergelesses (280 habitants) sans qui ces trois jours n’auraient pas été ce qu’ils furent : chaleureux. Et tout se termina, comme il se doit et comme c’est déjà une tradition pour ces « Rencontres Jacques Copeau », par une dégustation de vins dans une longue cave voutée du village. Chaud devant et chaud dedans.   

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Merci cher Jean-Pierre de citer "Archipels", nouvelle venue qui prend le relais de Cassandre!