Daria Deflorian et Antonio Tagiliarini, ce n’est pas rien

Travaillant ensemble depuis dix ans, les Italiens Daria Deflorian et Antonio Tagliarini fraient une voie où le théâtre avance sur un étroit sentier au bord du précipice de la vie et inversement. La preuve par « Quasi niente », un presque rien qui est tout.

Scène qui ouvre "Quasi niente" © Luce del Pia Scène qui ouvre "Quasi niente" © Luce del Pia
« Comme tout serait facile si on était dans un théâtre avec une trame, une de ces trames qui portent l’histoire », dit la Quadragénaire en regardant le public du théâtre, présentement celui du Théâtre de la Bastille. Tout le travail de Daria Deflorian et Antonio Tagliarini qui ont élaboré et signent Quasi niente (Presque rien) est fondé sur cette façon de biaiser avec le théâtre tout en baisant avec lui.

Générations et miroir

Pas de pièce avec scènes et actes, pas d’intrigue, pas d’histoires qui finissent bien ou mal, pas de personnages à part entière, pas de témoignages bruts de décoffrage, pas d’émigrés, de sans-papiers, de SDF, d’ouvrières et ouvriers ayant perdu leur emploi venus en chair et en os sur scène raconter leur lutte, pas de théâtre militant, postmoderne ou prétendument documentaire, pas de théâtre participatif. Rien de tout cela. Du théâtre dans le plus simple appareil qui soit, comme à l’état naissant. Les uns sont devant dans la lumière, sur une scène ; les autres, dans l’ombre, les regardent comme au premier jour.

Une façon de jouer sans jouer tout en jouant et en s’en jouant. Un brouillage infime entre la vie et le jeu (le jeu de la vie et la vie du jeu aussi bien) sous la haute présidence dramaturgique de l’intime et des petits rien de la vie. Parler d’un(e) autre comme parler de soi et inversement, être sur un plateau devant un public comme on est face à un miroir. C’est tout cela qui irrigue Quasi niente plus encore que dans leurs précédents spectacles (lire ici).

On se souvient que Flaubert voulait faire un livre sur rien. Le spectacle des deux italiens, inséparables depuis une dizaine d’années, n’est pas un spectacle sur presque rien, mais une approche des presque riens de nos vies à travers cinq moments de l’existence (à chaque actrice et acteur le sien). Par ordre d’apparition : La Quadragénaire, La Sexagénaire, La Trentenaire, Le Quinquagénaire, Le Quadragénaire. Trois femmes, deux hommes. Un ensemble probablement représentatif du public qui vient voir les spectacles de Daria Deflorian et Antonio Tagliarini en Italie ou en France. Chacun des cinq étant peu ou prou, au-delà de ses traits propres, la vox populi de sa génération. Tôt ou tard, chaque spectateur, toutes générations confondues, se retrouve ou se reconnaît dans tel ou tel propos de Quasi niente.

« Je n’ai pas les mots »

« Il est même difficile de dire juste ceci... », commence la Quadragénaire, en le disant, justement, comme elle dira : « Je n’ai pas les mots, ne les ai jamais eus », en ayant les mots pour le dire. L’actrice Monica Piseddu accompagne de façon sidérante ce personnage empêché. Chacun d’entre eux recourt à un dérivatif un tant soit peu théâtral. Pour elle, un fauteuil rouge qu’elle dit avoir trouvé et où plusieurs iront s’asseoir comme sur le fauteuil d’un dentiste ou d’un psychothérapeute : pour ouvrir la bouche ou bien y poser une demi-fesse pour fredonner sa vie.

La Sexagénaire (Daria Deflorian) a des problèmes de son âge : cholestérol, tension et gym en lieu et place du sexe des décennies précédentes, ceci assorti d’un refuge exutoire dans une parole volubile. Le Quinquagénaire (Antonio Tagliarini) baise des hommes qu’il voudrait plus affectueux et aime faire le pitre devant les autres pour se dire qu’il ne fait pas son âge. La Trentenaire (Francesca Cuttica) botte joliment en touche en préférant chanter des chansons tristes à pleurer de sa composition. Le Quadragénaire (Benno Steinegger) se dit, lui, « le plus antononien de tous ».

Antonioni est en effet là, en filigrane. Le spectacle est présenté comme étant « librement inspiré du film Il Deserto rosso de Michelangelo Antonioni ». A un moment ou à un autre, chacun fait référence au Désert rouge où Monica Vitti, troublante et flippée comme jamais, était et reste inoubliable. Les cinq n’évoquent pas les acteurs du film mais leurs personnages : Giuliana, son mari et Corrado, l’homme de passage. Ce film qui rassemble sur scène cinq solitudes a été à la source du spectacle. Il en est le moteur initial mais, au final, il devient, ponctuellement, un élément perturbateur pour le spectateur. Soit ce dernier ne connaît pas le film et il perd le sel de certaines répliques. Soit il s’en souvient et alors les paysages industriels, les fumées, les scènes confinées du film reviennent sous la rétine et ne font pas forcément bon ménage avec ce qui se passe sur la scène. Cependant cette dernière, magnétisme du présent, a heureusement le dernier mot.

Car s’ils leur arrivent de se souvenir du film, c’est nous qu’ils regardent, c’est à nous qu’ils s’adressent. Et, à la fin des fins, on se demande si ce n’est pas de nous qu’ils parlent en parlant d’eux. Enfin presque. « Qu’est-ce que tu me racontes ? Qu’est-ce que je me raconte. » Ce sont les derniers mots de Quasi Niente, dits, comme les premiers, par la Quadragénaire.

En reprenant le métro, songeant aux fils qui relient cette aventure à d’autres à venir cette saison sur la scène du Théâtre de la Bastille (prochainement Tiago Rodrigues, David Geselson), je tombe sur une affiche d’une association caritative dont le slogan est : « On a tous un rôle jouer ». Dans un couloir, je venais de m’attarder sur l’affiche d’une exposition de photos qui vient de commencer au Jeu de paume intitulée : « politique du visible ». Je me suis dit que le spectacle Quasi niente faisait, à sa manière, la navette entre ces deux phrases.

Théâtre de la Bastille dans le cadre du Festival d’automne, à 20h, sf les 25 et 26 oct à 21h, dim 28 à 16h, relâche le sam 27, jusqu’au 31 octobre. A la Filature de Mulhouse les 9 et 10 janvier, les 5 et 6 février à la Comédie de Valence, au Théâtre Garonne de Toulouse du 20 au 23 mars 2019.

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