Hissez très haut « Pavillon noir »!

C’est une aventure pirate réunissant deux bandes de lascars trentenaires, les cinq acteurs et actrices du collectif OS’O à l’origine du projet et les sept auteurs et autrices du collectif Traverse. Ensemble, ils signent « Pavillon noir » qui parle des pirates d’aujourd’hui et aussi d’hier en piratant les normes habituelles de la création théâtrale. Un spectacle manifeste qui fera date.

Scène de "Pavillon noir" © Frédéric Desmesure Scène de "Pavillon noir" © Frédéric Desmesure
Il y a trente ans ou quarante ans, on ignorait que notre quotidien allait être investi, envahi, gavé et submergé par des expressions, des mots et des choses tentaculaires comme web, Internet, Google, Apple, Facebook, commande en ligne, piratage informatique, geek, hackers, lanceurs d’alerte, bitcoin… Aujourd’hui les gouvernements, à commencer par les plus autoritaires et jusqu’à nos chères démocraties parlementaires, et les plus grandes et riches entreprises de la mondialisation libérale (Milliardaires de tous les pays, unissez-vous) se sont diablement intéressés à ces choses résumées en une formule magique, les « nouvelles technologies » auréolées de l’innocente poudre de perlimpinpin de la nouveauté. Plus encore, les puissants et les Etats entendent en tirer profit ne serait-ce qu’en les contrôlant et donc en contrôlant chacun d’entre nous, espionnant nos goûts, nos manies, nos idées, notre vie privée.

« A l’heure de la surveillance de masse... »

A l’opposé, ceux qui voient dans ces nouvelles merveilles du monde sorties tout droit de l’intelligence humaine des instruments formidables pour partager des savoirs et des richesses, un outil fabuleux d’éducation, d’ouverture, d’émancipation politique et d’expression libre, ceux-là sont régulièrement poursuivis par ces Etats, ces gouvernements de tout bord, comme espions, terroristes, agents de l’étranger, pirates, malfaiteurs, citoyens indignes, etc. C’est de tout cela que parle Pavillon noir, un spectacle pirate.

Il y a trente ou quarante ans, les cinq acteurs et actrices du Collectif OS’O (d’après l’expression « on s’organise ») et les sept auteurs et autrices du collectif Traverse n’étaient pas encore nés. Ils ont vu naître Internet et ont vu se propager ces nouvelles technologies, ils ont grandi avec elles et leurs développements qui sont allés de pair avec la mondialisation. Ils circulent sur le Net comme un poisson dans l’eau qui l’a vu naître, ils savent les avancées et les dangers de ce monde virtuel et de ses agencements, ils en suivent les mises à jour et aujourd’hui ensemble, les deux collectifs se posent la question : « A l’heure de la surveillance de masse, du recul des libertés individuelles et de la fin de l’anonymat, peut-on vraiment continuer de considérer les sociétés occidentales comme des démocraties ? » C’est de cela aussi que parle Pavillon noir, un spectacle gaiement subversif.

Ces auteurs, ces acteurs férus de nouvelles technologies et souvent fortiches en la matière, sont plus encore des amoureux fous de cet art très ancien qu’est le théâtre. C’est éperdument de cela aussi que parle Pavillon noir ; de théâtre, follement.

Pavillon noir part à l’assaut de ce questionnement sur nos démocraties à l’heure des méfaits du web en fouillant dans le deep web ou freedom web avec les vieux moyens du théâtre : une scène, des corps, des mots. Et quelques accessoires. En l’occurrence : un canapé prêté sans contrepartie par la compagnie de transports Tchekhov and Co ; une sorte d’arc archaïque et magique offert par la fondation Eschyle et relooké par les ouvriers des forges Shakespeare, une entreprise vieille de plusieurs siècles ; des rideaux et des vitres sortis des ateliers Ibsen brothers ; une bougie offerte gracieusement par la Poquelin corporation... Poussant le bouchon de l’exigence, ils se sont interdits d’user de ces choses dont ils dénoncent les méfaits et entendent propager les bienfaits. Donc, pas de portable, pas de projection, pas d’écran. Rien qui vienne de ce monde virtuel dont ils ne font que parler. Une saine et formidable contrainte qui a libéré leur imagination scénique. Pavillon noir est un spectacle à la fois caustique, jovial et délirant.

Des pirates solidaires

Le théâtre est à la fête à tous les instants. Pas de cours, pas de discours, pas de témoignages. Pas de documents brut de décoffrage, du jeu, encore du jeu, toujours du jeu. Rien de tel que l’imaginaire pour coincer le réel dans ses cordes et en dénouer les nœuds. Saynètes à épisodes, personnages parlant couramment la langue automatique des machines et répondeurs électroniques, fiction en plusieurs scènes mettant en branle des personnes du monde réel, des héros malgré eux comme Dread Pirate Roberts, le fondateur du site Silk road (route de la soie) qui œuvrait sur le darkweb via le portail crypté Tor. Ce héros nous vaut une hilarante collusion historique. On voit des pirates des temps flibustiers armés d’épées (empruntées pour la bonne cause au musée Errol Flynn) venir à l’abordage d’un tribunal américain au moment où le procureur s’apprête à condamner celui qui sous le pseudo Dread Pirate Roberts, à deux fois la perpétuité et encore un bonus. Un vrai procès que Pavillon noir met en scène en faisant du condamné un héritier des pirates du XVIIIe siècle que le spectacle réhabilite avec l’aide de l’historien Rediker, faisant ainsi des pirates d’aujourd’hui des héritiers de ceux d’hier, à la fois voyous et justiciers. En sus, cette séquence nous gratifie d’une satire piquante des présentateurs de chaînes d’info continue qui font le pied de grue devant les tribunaux en bredouillant les mêmes formules creuses ou prétentieuses.

Scène de "Pavillon noir" © Frédéric Desmesure Scène de "Pavillon noir" © Frédéric Desmesure
Quinze séquences vont ainsi se succéder sans temps morts, certaines réunissant toute la troupe, d’autres plus intimes, la plupart à épisodes et d’autres pas, comme cette séquence traversée conjointement par les attentats parisiens et la ZAD de Notre-Dame des Landes. Plusieurs séquences racontent l’histoire d’une Kazakh qualifiée dans le spectacle de « Aaron Swartz au féminin » dont l’histoire ressemble à celle de ce martyr et génie du Net, partisan d’un Internet libre et ouvert. Le jeune Aaron Swartz s’est suicidé à 26 ans le 11 janvier 2013, un mois avant l’ouverture de son procès, il risquait des dizaines d’années de prison. La justice américaine l’accusait d’avoir mis à la disposition de tous plusieurs millions d’articles scientifiques de la plate-forme payante JSTOR à partir des locaux du MIT (Massachusetts Institute of Technology) où ces documents sont accessibles gratuitement. Le spectacle évoque l’histoire de l’imaginaire Anja Gavrilin (inspirée de la Kazakh d’origine russe Alexandra Elbakyan) qui a fait en sorte de mettre à la disposition des étudiants des milliers d’articles abrités sur des sites payants.

Par trois fois reviennent les poilants Tuto Ralph et Zoé qui créent sur Internet des sortes de fiches cuisine pour internautes. Ils vont traiter successivement de darkweb, des métadonnées et du bitcoin. C’est à la fois sérieux (informé) et complètement loufoque (dans son traitement scénique). Une autre série à épisodes, plus douce, nous entraîne en Syrie où un couple, après avoir passé la nuit ensemble, se découvre : elle prépare une manifestation anti-Assad et lui compte partir en Pologne pour le Creative Commons Summit, un rassemblement pour la défense de l’Internet libre, et songe à numériser Palmyre. Une histoire va naître ainsi sous nos yeux et connaître différents rebondissements. C’est aussi la force de Pavillon noir de faire magnifiquement alterner le lent et le rapide, l’intimité à deux et le commando des sept acteurs, le drôle et le grave.

Partage et bien commun

Les sept auteurs (Adrien Cornaggia, Riad Gahmi, Kevin Keiss, Julie Ménard, Pauline Peyrade, Pauline Ribat et Yann Verburgh) ont travaillé treize semaines avec les cinq acteurs du collectif OS’O (Roxane Brumachon, Bess Davies, Mathieu Ehrhard, Baptiste Girard et Tom Linton) et, venus en renfort, Jérémy Barbier d’Hiver, Moustafa Benaïbout et Marion Lambert. Le créateur de la musique, Martin Hennart, et celui des lumières, Jérémie Papin, étaient aussi là en permanence. Baptiste Girard, l’un des cinq OS’O, ne joue pas, assurant la coordination générale avec Cyrielle Bloy. Contrairement à leurs précédents spectacles (Comme Timon/Titus, lire ici), ils n’ont pas eu besoin d’un metteur en scène pour construire cet ensemble qui évite tous les pièges de l’entassement et de la dispersion. C’est admirablement articulé, rythmé, envoyé. Et, dès le début, fracassant, mais je vous laisse découvrir ça. Si ce spectacle ne vient pas dans une ville proche de chez vous, déménagez.

Autre point et non des moindres. On ne peut pas s’aventurer dans le monde virtuel, au pays du bitcoin et des plateformes numériques sans passer par des codages, des adresses électroniques absconses. Comment faire ? La réponse est aussi drôle et belle que désarmante de simplicité ; une fois encore, le théâtre a réponse à tout.

Vers la fin du spectacle, les militants qui ont réussi à exfiltrer Anja Gavrilin s’avancent sur le plateau et chacun énonce les propos d’un commun manifeste. « L’excès des mesures sécuritaires a été, dans toute l’histoire de l’humanité, le propos des régimes sécuritaires », dit l’un. « L’internet profond demeure, dans beaucoup de pays, le dernier espace de contre-pouvoir, de dissidence, d’indépendance politique et journalistique », dit l’autre. « Nous luttons pour le droit à l’anonymat et développons des outils d’anonymisation », lance un troisième. Etc.

Ce manifeste est aussi le reflet ce que constitue le spectacle et dont son mode de production est porteur, activant des notions comme le partage et le bien commun. Méfiance d’un pouvoir central d’un côté, de l’autre mise au banc (du moins pour ce projet) du metteur en scène unique. « Nous construisons des outils pour reprendre notre souveraineté », « nous sommes le pouvoir », disent les militants de la fiction. Nous sommes le pouvoir, écrivent les auteurs, clament les acteurs.

Créé au Gallia Théâtre de Saintes, le spectacle a commencé une tournée qui se poursuivra la saison prochaine : TNBA de Bordeaux jusqu’au 3 fév ; CDN de Rouen du 7 au 9 fév ; CDN de Tours du 13 au 17 fév ; Phénix de Valenciennes les 21 et 22 fév ; Scène nationale d’Aubusson le 6 mars ; Les 3 Arches de Brive le 8 mars ; Espace 1789 à Saint-Ouen le 13 mars ; Le Canal à Redon le 15 mars ; TU de Nantes du 20 au 22 mars ; Scène nationale d’Annecy les 27 et 28 mars ; Agora de Boulazac le 3 avril ; Scène nationale Sud-Aquitaine les 5 et 6 avril ; Avant-Scène à Cognac le 24 avril ;  Le Champ de Foire à St-André-de-Cubzac le 3 mai ; Scène nationale de Saint-Quentin-en-Yvelines les 10 et 11 mai.

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