Elsa Granat met au monde « Le Massacre du printemps »

Elsa Granat est une femme de belle compagnie. Elle accompagne des rôles quand elle les joue, des actrices quand elle les dirige ; dans sa pièce « Le Massacre du printemps », elle accompagne la fin de vie de ses parents atteints d’un cancer tout en attendant un enfant. Un épatant théâtre éclaté.

scène du spectacle "Le massacre du printemps" © Franck Guillemain scène du spectacle "Le massacre du printemps" © Franck Guillemain

Une femme enceinte est allongée sur un relax. Elle nous dit que depuis qu’elle attend un enfant elle n’a jamais autant rêvé de celle qui l’a enfantée, elle. Et qui ne verra jamais l’enfant qu’elle porte et auquel elle parle en nous parlant. Sa mère, elle l’a accompagnée tout au long d’un cancer incurable, lors de son hospitalisation. Au lendemain de l’enterrement de la mère, c’était au tour du père. Un cancer lui aussi. Nouvelle hospitalisation, nouvel accompagnement.

« Vous avez fait les démarches ? »

C‘est tout cela qui revient dans le corps de celle qui en porte un autre, à demi endormie sur un relax. Comme un débordement d’images incertaines, de mots enfouis, un trop-plein fait de brisures, d’éclats, de secousses, de contractions. Les eaux de sa mémoire chavirée se déversent en déployant des figures. La sienne d’abord, celle d’Edith (qui sonne comme Œdipe) qui se (dé)compose ainsi : la femme enceinte de 34 ans, la jeune Edith de 25 ans (Edith Proust, pugnace), la vieille Edith de 90 ans (Jenny Bellay, détonante) qu’elle est devenue d’un seul coup à travers les épreuves de ces deux cancers successifs, figure qui est aussi comme un écho de la mère morte. Et les figures côtoyée par les Edith à l’hôpital : une aide-soignante (Clara Guipont), un médecin oncologue ou cancérologue (Hélène Rencurel, à la nervosité troublante) et un musicothérapeute (Antony Cochin, qui veille aux sons du spectacle).

Elsa Granat a écrit le texte et le met en scène tout en interprétant le rôle de la femme enceinte. Elle est vraiment enceinte et c’est un trouble qui ajoute au trouble de l’introspection, d’autant que tout se passe le jour de son anniversaire. On glisse ainsi d’une Edith l’autre comme autant de composants d’un être pluriel. La mère, puis le père, on ne les verra pas, ni ne les entendra. Le lit d’hôpital est là au fond, on ne voit que ceux qui sont à son chevet ou le personnel médical qui passe en coup de vent lâchant des mots benoîtement assassins : « Vous avez fait les démarches ? Nous, on ne la gardera pas ici », dit l’aide-soignante. Incompréhension, refus. L’oncologue : « Mais on n’a pas le choix. On n’est pas équipé ici. »

« Tout se mélange dans ma tête »

La femme enceinte, outre le creusement de sa vie, entre dans celles de ces êtres étrangers en blouse blanche dont elle imagine les ressorts, les envies, les fantasmes ou se remémore les propos. La pièce ouvre ainsi des ressacs, se construit en étoile, loin de toute linéarité, multipliant les possibilités d’Edith, entre rêve et souvenirs, jusqu’à faire dialoguer deux Edith entre elles. Elsa Granat tente ici une dramaturgie éclatée des plus passionnantes bien qu’inégalement accomplie sans doute parce que la femme enceinte qu’elle est et qu’elle joue en est insuffisamment le pivot affirmé. Mais c’est là peut-être un regret de spectateur car Elsa Granat est une actrice de premier ordre et la voir en scène est toujours un ravissement.

On l’a vue dans les Tchekhov montés par Christian Benedetti, (lire ici), au Théâtre de Vanves dans le Platonov de Benjamin Porée (lire ici). Elle a magnifiquement mis en scène Roxane Kasperski dans son monologue Mon amour fou racontant la vie d’une jeune femme auprès d’un compagnon maniaco-dépressif (lire ici).

A la jeune oncologue qui, pressée, vient de sortir de la pièce, la femme enceinte, court-circuitant les temps et les identités, dit : « Je t’en supplie, donne-moi quelque chose. Pas un lexomil. Donne-moi un tout petit peu de temps. Une minute. Un bout de toi. Un truc à toi. Avant que je te déteste définitivement. N’importe quoi. Un souvenir. Une anecdote. N’importe quoi. » Alors l’oncologue revient et raconte un souvenir. C’est une femme qui flirte trop quotidiennement avec la mort pour ne pas trébucher. S’évanouir. Et ainsi de suite.

Vers la fin, la femme enceinte s’adresse au public : « Je vous avais prévenus, mes rapprochements sont impardonnables. Tout se mélange dans ma tête. » Sans fard, Elsa Granat met en scène la confusion, le trouble qui l’habitent. Tout finira par un jeu d’enfant.

Théâtre-Studio d’Alfortville, du lun au ven 20h30, sam 17h et 20h30, dim et jeu 9 relâche, du 3 au 15 mars.

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