Silence, Régy est mort

A 96 ans, au terme d’un parcours d’une longévité et d’une richesse sans pareilles, le metteur en scène Claude Régy vient de s’éteindre, son œuvre ayant accompli sa courbe. Un cheminement qui le conduira de Duras à Kane, de Pinter à Handke, de Maeterlinck à Fosse, Vesaas, Trakl. Un théâtre qui, né du silence, écoute le texte et, à travers l'acteur, sonde les mystères de la présence.

C’était le 16 décembre 2018, au terme de la dernière à Nanterre-Amandiers de ce qu’il savait être son dernier spectacle : la reprise de Rêve et Folie de Georg Trakl, créé deux ans auparavant. Au soir de sa vie, Claude Régy rencontrait un poète de 27 ans, mort d’une overdose de cocaïne en 1914 (lire ici). Assis sur l’une des chaises en surplomb du hall, de sa voix douce qu’il aimait enrober d’une légère ironie, il disait que c’était fini, qu’il ne signerait plus d’autres spectacles. Sa vue ayant baissé, disait-il, il ne voyait plus le moment crucial où l’acteur apparaît là-bas, au fond, et vient lentement vers nous par un chemin nullement rectiligne avant, longtemps après, de naître aux mots, de les accoucher dans sa voix, peuplant le silence. « C’est notre travail, écrivait-il dans Au-delà des larmes : sonder, découvrir, entendre cette vie que le texte révèle au-delà de lui-même. »

Pour en arriver là, ce fut un long, très long chemin, voire plusieurs vies en une.

Enfance à Montauban, père militaire. L’année du bac, il voit l’actrice Gaby Morlay pleurer dans un mouchoir et lit Dostoïevski. Affinités électives. Il veut faire du théâtre, le père s’y oppose. La guerre et Paris l’aident à sauter le pas : il arrête ses études, s’inscrit au cours Dullin puis suit l’enseignement plus personnel de Tania Balachova pour laquelle – comme Antoine Vitez – il gardera une grande affection. Il y rencontre, l’acteur et metteur en scène Michel Vitold qui donne quelques cours complémentaires, l’encourage à faire de la mise en scène et le prend comme assistant. Claude Régy a 29 ans quand son amant de 22 ans se suicide. « Après un temps de solitude absolue, d’éloignement, j’ai basculé cette souffrance dans le travail. J’ai fait mon premier spectacle » (Au-delà des larmes) : Doňa Rosita de Garcia Lorca (1952, Théâtre des Noctambules). Un « mort qui vit toujours en moi », écrit-il encore. Je me suis souvenu de cette phrase en voyant Rêve et Folie et en songeant à la vie brève de Trakl.

« Ensuite, je me suis endormi là-dessus pendant dix ans », me racontera-t-il. Il parfait cependant son métier en mettant en scène Tania Balachova et Catherine Sellers dans La vie que je t’ai donnée de Pirandello (Théâtre de l’Atelier, 1954), en créant en France Penthésilée de Kleist (Théâtre Hébertot, 1955) et en étant l’assistant d’André Barsacq, directeur-metteur en scène du Théâtre de l’Atelier. C’est là que Jean Dasté le secoue : « Ne restez pas là, après il sera trop tard. » Régy approche de la quarantaine.

Le tournant de L’Amante anglaise

Il a lu Dix heures et demi du soir en été de Marguerite Duras, il sait qu’elle écrit pour le théâtre, il décroche son téléphone, la rencontre chez elle. Elle lui donne les droits de sa pièce Les Viaducs de la Seine-et-Oise (Gallimard,1960), qu’il met en scène au Théâtre de Poche en 1963, l’année de ses quarante ans. Dans un placard du Théâtre de l’Atelier, il découvre un auteur anglais monté outre-Manche mais inconnu en France : Harold Pinter. Il crée La Collection et L’Amant puis d’autres pièces de Pinter où l’on retrouve la même bande d’acteurs : Delphine Seyrig, Michael Lonsdale (tous deux passés par chez Balachova), Jean Rochefort, Michel Bouquet, Bernard Fresson, Sami Frey. « Ce sont eux (les acteurs) qui m’ont formé. Quand j’ai mis en scène La Collection, Delphine en savait plus que moi, j’étais complètement à l’écoute », me disait-il. Ces pièces et d’autres (comme Se trouver de Pirandello) sont créées au Théâtre Antoine alors dirigé par Simone Berriau qui, littéralement, donne à Régy les clefs de son théâtre. D’autres dramaturges anglais contemporains suivront, comme James Saunders ou Tom Stoppard. Et d’autres Duras, à commencer par L’Amante anglaise, (Chaillot, 1968) réécriture totale des Viaducs. Un homme, une femme, questions, réponses. Sur le plateau : une chaise. Pas de décor, pas d’images, pas de « jeu » émanant de Madeleine Renaud et Michael Lonsdale ; tout est dans l’écriture. Un tournant décisif. « C’est avec ce spectacle que le vide et la non-représentation sont arrivés dans mon travail », se souvenait Claude Régy. Ligne d’une « théâtralité inhérente au langage » qui le conduira à mettre en scène plus tard Paroles du sage, traduction de l’Ecclésiate par Henri Meschonnic avec Marcial Di Fonzo Bo (1995) à peine sorti de l’école du Théâtre national de Bretagne, puis, avec Isabelle Huppert, 4.48 psychose de Sarah Kane (Bouffes du Nord, 2002), auteur dont Régy aimait à citer cette phrase : « un mot sur la page et il y a théâtre ».

Avec L’Amante anglaise (spectacle souvent repris et retravaillé par la suite, toujours avec Madeleine Renaud et souvent Lonsdale), Claude Régy qui travaillait jusqu’alors dans le théâtre privé (peu comparable avec ce qu’il est devenu) commence son compagnonnage avec le théâtre public subventionné. Et s’il crée une compagnie (Les Ateliers contemporains) pour recevoir des subventions, il ne postulera jamais à la direction d’un Centre dramatique national mais parrainera une aventure atypique comme celle de la Fonderie du Mans avec le Théâtre du radeau. A de rares exceptions près comme Strindberg (La Danse de mort, Chaillot, 1969), Maeterlinck (Intérieur plusieurs fois, La Mort de Tintagiles), Tchekhov (une seule fois, Ivanov, 1984, à la demande d’Antoine Vitez lorsque ce dernier, croisé naguère chez Balachova, dirigera la Comédie-Française), Claude Régy ne s’intéresse qu’aux écritures contemporaines comme celle de Nathalie Sarraute (Isma – avec Lonsdale et Depardieu –, C’est beau, Elle est là), Emma Santos, Charles Reznikoff, Hélène Cixous, Leslie Kaplan et bien sûr Duras (L’Eden cinéma, Le Navire Night).

Seyrig, Lonsdale, Depardieu et les autres

Nathalie Sarraute à propos d’Isma : « Claude Régy a conservé au texte le premier rôle. Même pas le premier rôle : le rôle unique. Dans sa mise en scène, rien ne vient en distraire. Les acteurs s’y soumettent à la lettre, en amplifiant à peine son rythme. Assis côte à côte sur la scène, face au public, ils bougent peu, se lèvent puis se rassoient (…) Claude Régy fait voir chaque pli, chaque froissement, tous les grains de la peau du gant retourné. » (Cahiers Renaud-Barrault 89, 1975).

La Chevauchée sur le lac de Constance (Espace Pierre Cardin, 1974) inaugure une collaboration avec l’auteur autrichien Peter Handke. « Quand j’ai lu la pièce, au bout de trois lignes, j’entendais Seyrig, Lonsdale, Depardieu, ils étaient libres, cela s’est fait aussitôt », me disait-il. Jeanne Moreau les rejoint. Pas de personnages, pas d’histoire, des bribes, des fantômes, des âmes errantes, des morts et des maquillages expressionnistes. De la lenteur et du silence. Le spectacle fait scandale. La collaboration avec Handke se poursuivra avec Les gens déraisonnables sont en voie de disparition (Théâtre des Amandiers à Nanterre, 1978) et plus tard Par les villages (Chaillot, 1983). On y croise le jeune Gérard Depardieu déjà là pour la création de Sauvés d’Edward Bond (Chaillot, 1972).

Claude Régy nous fait également connaître l’auteur allemand Botho Strauss : Trilogie du revoir (Théâtre de Nanterre-Amandiers, 1980), Le Parc (Chaillot,1986). Ou encore un jeune auteur anglais comme Grégory Motton (Chutes, La terrible voix de Satan) où il poursuit une longue collaboration avec le scénographe Daniel Jeanneteau avant que ce dernier ne devienne metteur en scène. Régy, lui, n’aime pas ce terme. « Je ne me sens absolument pas metteur en scène. Ce n’est pas une boutade, ni une coquetterie. Je suis à l’écoute du texte. Mon travail consiste à mettre les comédiens non pas en état d’acteur – mot qui fait penser à activité – mais au contraire en état de passivité. Qu’ils soient eux aussi à l’écoute du texte et, à travers lui, à l’écoute de l’inconscient de l’auteur. Je voudrais faire passer cette fluidité de l’inconscient de l’auteur en train d’écrire dans l’inconscient du spectateur. Pour cela, il faut que les acteurs se rebranchent sur leur propre écoute sans se perdre dans une exécution, sans jouer le texte. Que chaque acteur fasse d’abord silence. Et puis laisse agir ce qui émane simplement du texte », me disait-il en marge de Trilogie du revoir (Libération du 18-2-1981).

La voie du Nord

Sa curiosité des écritures inconnues est insatiable. Il tourne ses spectacles autant que possible et les accompagne chaque soir mais, hormis L’Amante anglaise, il ne les reprend pas. L’écriture si particulière de Jon Fosse lui ouvre un univers, celui des pays nordiques, qu’il n’aura de cesse d’explorer. « La voix muette de l’écriture » dont parle Fosse et l’approche scénique de Régy étaient faites pour se rencontrer. Quelqu’un va venir (Nanterre-Amandiers, 1999), Mélancolia (Colline, 2001), Variations sur la mort (Colline, 2003) de Fosse, puis L’Homme sans but (Colline, 2007) d’Arne Lygre, avant de découvrir et de nous faire découvrir Tarjei Vesaas, Brume de dieu avec Laurent Cazanave sorti de l’école du Théâtre national de Bretagne, puis La barque, le soir du même Vesaas avec Olivier Bonnefoy, Nichann Moundjian et Yann Boudaud (2012-13). Une nouvelle génération d’acteurs a pris le relais – outre ceux que je viens de nommer, citons Valérie Dréville, Bénédicte Le Lamer, Axel Bogousslavsky pour n’en citer que trois, un scénographe Sallahdyn Khatir a remplacé Jeanneteau, Rémy Godfroy a remplacé Dominique Bruguière aux lumières, Philippe Cachia signe toujours le son. L’influence de Claude Régy sur les nouvelles générations (jeu, mise en scène, etc.) est aussi importante qu’impalpable ou indirecte. Il restera aussi comme un modèle d’esprit libre et sans frontière s’intéressant autant aux nouvelles sciences qu’aux écritures dites mineures.

Alexandre Barry, le dernier assistant de Claude Régy, réalise aussi des films admirables qui témoignent des dernières aventures comme celle au Japon où il retrouve Intérieur de Maeterlinck avec la troupe du Shizuoka performing arts center dont les acteurs comprennent instinctivement Claude Régy au grand ravissement de ce dernier. « Parlant de la mort, Maeterlinck nous initie à un monde où l’on peut percevoir au-delà de l’intelligible. C’est vers quoi je me dirige maintenant », déclare-t-il dans le programme de ce spectacle présenté en France pour la première fois au Festival d’Avignon, mais au calme, hors les murs. Ce vers quoi il se dirige, ce sera Rêve et Folie, deux textes de Georg Trakl travaillant au corps, souligne Régy, le « sombre silence » qui nous permet de « saisir l’insaisissable ».

Vesaas, Trakl, et avant Pessoa avec Ode maritime avec Jean-Quentin Châtelain (théâtre de Vidy-Laussanne, 2009), ne sont pas des auteurs de théâtre. « Les textes non théâtraux laissent beaucoup plus de liberté, disait Régy. Il n’y a pas d'indications, pas de didascalies, pas d’impératifs, on est complètement libre de laisser l’imaginaire se créer à partir de l’écriture. Et pour cette liberté de l’imaginaire, plus le vide est vaste, mieux ça vaut. Le vide comme le silence sont deux éléments essentiels. »

Au soir de la dernière de Rêve et Folie il y a  un an et quelques jours, ce fut, encore une fois, une expérience sans pareille. Claude Régy demandait à ce que les spectateurs en entrant dans la salle cessent leur bavardage, accèdent au silence. Cela pouvait énerver certains ou susciter des rires nerveux chez d’autres, c’était une invitation à la concentration des sens, à mieux voir ou plutôt percevoir, mieux entendre, mieux respirer. Comme chaque soir, Claude Régy était là. Le temps semblait se suspendre, l’air se densifiait et cela commençait là-bas, loin et lentement, comme si l’acteur revenait comme habité d’un long voyage dont il allait nous extirper des bribes compactes à saisir comme des trésors. On était comme irradiés. On ne sortait pas indemne d’un spectacle de Claude Régy. Disons : bouleversé, mais le mot est faible. On avait la sensation étrange d’avoir approché, voire touché, quelque chose d’impalpable, d’extrême et de simple à la fois, on venait de vivre un moment d’une phénoménale intensité dont on sortait hagard, la bouche sèche, avec l’envie de n’en rien dire sur le moment, de laisser lentement retomber en nous cette douce et persistante intensité à laquelle les spectacles de Claude Régy, de plus en plus, nous invitaient et même nous acculaient, la notion de spectacle s’annulant d’elle-même, devant cette expérience (le mot est faible) fabuleuse, à la fois humaine, sensorielle, unique. Merci Claude.

Ecrits paru aux éditions Les Solitaires intempestifs réunis les cinq livres écrits par Claude Régy entre 1991 et 2011: Espaces perdus, L’Ordre des morts, L’Etat d’incertitude, Au-delà des larmes, La Brûlure du monde. 540p, 23€.

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