Miracle au théâtre antique de Milos

A deux pas de l’endroit où a été trouvée la Vénus de Milo se dresse un théâtre antique quasiment oublié. Un jeune Français, Solal Forte, son ami Roman Jean-Elie et une fine équipe lui redonnent vie en mettant en scène des textes grecs contemporains interprétés par des habitants de l’île de Milos. L’acoustique du théâtre millénaire est extraordinaire, comme l’est cette nouvelle aventure.

Le site du théâtre antique de l'île de Milos © Mady Lykeridou Le site du théâtre antique de l'île de Milos © Mady Lykeridou
Manoulos Xydous n’avait jamais assisté à une pièce de théâtre durant sa vie, longue de plus de soixante-dix ans, bientôt quatre-vingt. L’occasion ne s’était jamais présentée pour ce berger grec de l’île de Milos, une des îles des Cyclades. Il y a quelques mois, dans un bar de la petite île, il entend parler d’un spectacle qui était en train de se préparer au vieux théâtre antique de l’île et on disait qu’il y avait de jolies filles. La curiosité le pousse à aller y faire un tour, il y va dans sa vieille camionnette. Il y reste. Et au soir du 24 mai, lui qui n’est jamais allé au théâtre, descend les marches d’un étroit escalier, non pour s’asseoir sur l’un des gradins de pierre millénaires mais pour entrer sur le plateau de bois dressé sur le sol de la scène, une lande de terre plus ou moins recouverte de graviers. Il s’avance, massif, le corps lesté de fatigue, en tutoyant le ciel, il appelle : « Pèèètrooos ! » Mais personne ne lui répond. Le vieil homme de l’histoire s’appelle Làzaros. Pètros, c’est son fils, il le cherche.

Un brûlot de mots adossé à la mer

C’est par ce cri de bête blessée que commence la nouvelle Le salut viendra de la mer qui sert de titre au recueil de nouvelles de Chrìstos Ikonòmou excellemment traduites par Michel Volkovitch (Quidam éditeur). Dans sa postface, le traducteur souligne avec raison « la vivacité de la langue parlée » de l’auteur, « le souffle immense qui balaie » les pages des nouvelles, « les longues phrases hallucinées, les énumérations échevelées, les monologues torrentiels, la parole qui s’emballe ». Un brûlot de mots qui appelle le théâtre, comme l’a justement pressenti Solal Forte sorti il y a quelques saisons du Conservatoire national supérieur d’Art dramatique de Paris.

Il y a quatre ans, encore élève au Conservatoire, en vacances sur l’île de Milos, il en découvre le « théâtre ancien » (comme disent les panneaux en bois délavés). Il vient d’être rénové, juste ce qu’il faut. Les gradins montent le long de la colline où les buissons poussent sur la roche, les huit premiers gradins ont été restaurés (les autres disparaissent dans les broussailles) ce qui permet d’accueillir un large public. Mais, quand Solal Forte découvre cette merveille, il n’y a pas de public, pas de spectacle, rien. Le théâtre antique de Milos, qui n’a pas la célébrité ni la grandeur d’Epidaure, est resté en dehors des radars. Pourtant, sous le village de Tripiti et au-dessus du village côtier de Climat, s’offrant pour fond de scène une baie bordée de collines pelées, il impressionne.

Assis sur les gradins, accompagné d’une amie, en ce jour de novembre, Solal Forte rêve à haute voix : « Il faut faire quelque chose ici. » Quelque chose qui ne ressemble pas à ces grands raouts d’Epidaure le plus souvent voué aux tragédies grecques des auteurs antiques. Il rêve, imprégné par la beauté austère du lieu, de « construire un théâtre de demain sur les ruines de celui d’hier ». Et puis, faire du théâtre en extérieur lui importe, son intérêt sera conforté par ce qu’allaient faire ses copains du Conservatoire au festival Effusions à Val-de-Reuil (lire ici ). Enfin, Solal Forte a aussi envie de mettre les habitants de l’île dans le coup, de travailler in situ avec eux, de partager. Il a, ancrée en lui, une vision citoyenne du théâtre, une volonté de le remettre au cœur de la cité, avec les gens de la cité. Conception qu’il partage avec plusieurs condisciples, loin du carriérisme individuel avec agents à l’affût, image passéiste du « Cons’ » plus guère de saison.

Naissance d’un festival autre

Le projet va peu à peu prendre forme, non sans difficultés mais avec une belle obstination et la bienveillance de l’Institut français d’Athènes, de différents sponsors locaux ou internationaux, le feu vert de la direction de l’archéologie (qui, justement, veut sortir les petits théâtres antiques du seul circuit des « sites à visiter »). Contacté, le maire de Milos qui, par ailleurs, mène une campagne pour que la Vénus du Louvre revienne à domicile, promet monts et merveilles mais ne fera pas grand-chose, trop préoccupé par les élections qui approchent et où il joue son poste.

Scène de "Ne vois-tu rien venir?" © Mady Lykeridou Scène de "Ne vois-tu rien venir?" © Mady Lykeridou
Un appel à candidatures va réunir une soixantaine de personnes, principalement des femmes. Les unes vont travailler avec Solal Forte (deux hommes les rejoindront), les autres avec Roman Jean-Elie, autre ancien élève du Conservatoire.

Ainsi vient de naître le premier Festival international de théâtre de Milos qui s’est ouvert le 11 mai et s’achèvera le 9 juin. Une alternance de spectacles invités – Clean City mis en scène par Anestis Azas et Prodomos Tanikoris (Grèce), Transit cabaret par la compagnie Six faux nez (Belgique) – et des spectacles façonnés avec les habitants de l’île – Rûya par le metteur en scène turc Tolgay Pekin, Ne vois-tu rien venir ? par Solal Forte et La Mémoire des mythes par Roman Jean-Elie. Autant de spectacles donnés au théâtre antique de Milos.

Làzaros, joué par le berger, a l’âme en peine. Il se sent coupable. Il a encouragé son fils Pètros à devenir l’homme-à-tout-faire d’un gros bonnet de l’île grecque (non nommée) où se passe la nouvelle de Chrìstos Ikonòmou. Humilié à l’extrême par son patron, Pètros a disparu. Mort sans doute mais non, il est vivant, se persuade le père qui veille toutes les nuits, alors ça cogite. « Je pense beaucoup, je me dis comment on est devenu comme ça, comment on s’est éloigné les uns des autres, comment ça se fait qu’on ne puisse pas vivre ensemble sur une île pas plus grande que ça et qu’on se bouffe le nez, vous qui nous appelez rats et nous qui nous appelons ceux d’aut’part, et après je me dis si ça se trouve on était toujours comme ça, si ça se trouve c’est qu’on pouvait se voler l’un l’autre qui nous a tenus ensemble toutes ces années, c’est l’argent bidon et le vol, c’est tout ça qui nous a fait se supporter l’un l’autre, voilà ce que je pense la nuit pendant les nuits que je passe à veiller. »

Des propos qui ne sont pas sans trouver d’échos dans l’île de Milos. Comme les personnages des nouvelles traversant Le salut viendra de la mer, la plupart des actrices et acteurs du spectacle ne sont pas nés à Milos, mais viennent d’ailleurs. Ainsi Electra Papadimitriou, enseignante qui a suivi son mari ophtalmologiste sur l’île, Maria Garefalaki qui travaille à mi-temps à la municipalité, Marina Mathioudaki qui gère un salon de coiffure, l’architecte Jane Kyritsi, et Vassililiki Misailidi dont les parents tiennent une des stations service de l’île. Le texte résonne à merveille et ce n’est pas dû à la seule acoustique du lieu. Le contexte n’y est pas pour rien ni la scénographie de Solène Fourt dont les chaises sont le pivot (c’est elle qui signe aussi la scénographie du spectacle de Roman Jean-Elie), une façon d’habiter le lieu en le respectant.

Un rêve devenu palpable

Dans sa mise en scène, Solal Forte aime inverser les rapports pour mieux faire le jeu du théâtre. Ainsi met-il dans la bouche des petites filles cachées sous une table quelques mots de la belle pièce de Yannis Ritsos Les Vieilles Femmes et la Mer (« nous voilà devenues sac d’os, lié en haut par un cordage ») ou fait-il dire par les femmes des propos d’hommes imbibés d’ouzo et de tsikoudia mêlant ressentiment et antisémitisme. Le regard de l’écrivain Chrìstos Ikonòmou est pétri d’humanité mais sans pitié. Le jeune metteur en scène français entrelace ainsi plusieurs nouvelles du recueil (il y joint celle qui ouvre son précédent recueil, Ça va aller, tu vas voir, même traducteur et même éditeur) et le spectacle s’achève avec celle qui clôt Le salut viendra de la mer, « Cerfs-volants de juillet ». Artémi (interprétée par Nikolista Angelakopoulou qui est aussi la collaboratrice artistique du metteur en scène) et Stàvros (Chrìstos Petropoulos, un ORL installé sur l’île) ont le rêve d’ouvrir une ouzerie avec un menu pas cher. Cependant, leur terrain est convoité par un magnat de l’île. Artémi qui tient le lieu d’un oncle vivant à l’étranger, refuse de s’effacer. Stàvros et elle entament des travaux mais une nuit tout brûle. Un incendie criminel, il va sans dire. Leur rêve part en fumée. Ne leur reste que l’amour qu’ils ont l’un pour l’autre et un cerf-volant sorti des décombres, devenu un ballon dans le spectacle. Coupant la ficelle qui le relie au sol, ils le laissent filer dans la nuit du théâtre devenue doucement sombre au fil de la représentation. C’est la fin du spectacle.

Au loin, les lumères du théâtre antique de Milos après le spectacle © Xavier Guelfi Au loin, les lumères du théâtre antique de Milos après le spectacle © Xavier Guelfi
Le rêve de Solal Forte, lui, n’est pas parti en fumée, il est palpable. Des affiches, ici et là, collées dans l’île par la petite équipe en témoignent tout comme les spectateurs nombreux venus des villages alentour.

Manoulos Xydous a salué le public comme les autres acteurs amateurs de Ne vois-tu rien venir ?. Et puis le berger est reparti dans sa camionnette. Pendant les répétitions, il avait raconté n’avoir jamais pu lire un livre jusqu’au bout. Peut-être lira-t-il, nouvelle après nouvelle, Le salut viendra de la mer, et d’abord ces pages où l’attend son ami Làzaros. Peut-être aussi viendra-t-il voir le spectacle de Roman Jean-Elie. Ce serait alors la première fois de sa vie qu’il irait au théâtre.

Photo de répétition  de "La mémoire des mythes" © Mady Lykeridou Photo de répétition de "La mémoire des mythes" © Mady Lykeridou
Sous le titre La Mémoire des mythes, onze femmes de Milos seront en scène pour parler d’elles, de leur rencontres, de ce qu’elle ont vécu lors des répétitions et puis tout cela ira se fondre dans les méandres de Léchée, un texte de Dimitri Dimitriadis, un voyage entre des corps et des voix. J’ai assisté à une répétition où Roman Jean-Elie et sa collaboratrice artistique grecque Posula Palaiologou dirigeaient la plus jeunes des onze femmes, l’une des plus douées, l’une des plus explosives, Konstantina Yanakova. Ses parents ont fui la Bulgarie pour se réfugier en Grèce. La jeune fille ne faisait pas partie des femmes qui ont répondu à l’appel. Un jour où elle se promenait avec son petit frère près du théâtre antique, elle s’est arrêtée, l’équipe qui aménageait le lieu lui a proposé de s’approcher. Comme le berger, elle ignorait tout du théâtre mais elle avait beaucoup voyagé dans l’écran de son portable riche en musiques. Pour diverses raisons, certaines femmes du groupe ont pu, au début, manifester quelques réticences à sa venue. Un jour, Roman Jean-Elie a proposé à chacune de montrer aux autres un endroit de l’île qui leur est cher. Konstantina les a emmenées près d’un lac et d’une chapelle, un lieu à l’écart où elle aime venir seule. Ce voyage lui a tenu lieu de brevet d’intégration dans le groupe.

Allongée sur le sol, elle récite une des pages du texte de Dimitriadis. Elle parle doucement, comme lui demande le metteur en scène, puis plus fort. Ses mains soutiennent son débit, sa voix est naturellement charpentée, claire : « Moi, je règne dans le royaume du sommeil. Voilà mon royaume, je n’en ai pas d’autres. Je n’en veux pas d’autres. Je ne possède rien d’autre. Je n’ai que cela. Le reste, tout le reste, je l’ai perdu. Je ne possède rien d’autre. Le reste, tout le reste, je l’ai perdu. Je suis une fille perdue. » Participer à cette aventure, dire un tel texte, est plus qu’une aubaine pour Konstantina dont la vie n'est pas des plus simples. Il arrive que le théâtre aide à vivre.

Premier Festival international de théâtre de Milos. Au théâtre antique, les représentations de Ne vois-tu rien venir ? se sont données les 24 et 25 mai, suivront Transit cabaret les 1er et 2 juin, puis, pour finir, La Mémoire des mythes les 8 et 9 juin.

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