Théâtre : le vivier de Val-de-Reuil

Pour la troisième année, les Bourlingueurs occupent l’île du roi à Val-de-Reuil. Depuis la mi-août, ils préparent les deux jours des Effusions du premier week-end de septembre. Créations théâtrales avant tout dont certaines plus que prometteuses, fortes, mais aussi films, danses, expositions, cuisine et fiesta. Une île enchantée.

Le rnepas du soir des Effusions © Christophe Raynaud de Lage Le rnepas du soir des Effusions © Christophe Raynaud de Lage
On ne change pas une équipe qui gagne. L’an dernier, le metteur en scène Jean Joude avait réuni autour de lui ses copains de promotion tout juste sortis du CNSAD (Conservatoire national supérieur d’Art dramatique) pour les entraîner dans C’est la Phèdre, une version explosive de la Phèdre de Sénèque dans la traduction de Florence Dupont, spectacle créé aux Effusions 2017 sur l’île du roi à Val-de-Reuil. On avait dit l’originalité de ce rendez-vous collectif et la force, l’élan, la vivacité de ce spectacle en particulier (lire ici). C’est la Phèdre a été depuis sélectionné pour le festival Impatience qui se déroulera dans plusieurs théâtres parisiens en décembre prochain et le spectacle est d’ores et déjà programmé au Théâtre Monfort en mai 2019.

Le pari des bestioles

Pour les Effusions 2018, Jean Joude a fait appel aux mêmes acteurs (Maïa Foucault, Isis Ravel, Sipan Mouradian, Lucie Grunstein), aux mêmes musiciens (Grégoire Letouvet et Clément Cliquet), rejoints par deux autres acteurs de leur promotion (Gabriel Acrement et Jean-Frédéric Lemoues). Seuls manquent Théo Chedeville, trop pris par l’organisation des Effusions dont il est l’initiateur et le maître d’œuvre, et Jean Chevalier, engagé comme pensionnaire à la Comédie Française. Ce dernier était venu à l’île du roi soutenir ses camarades dans leur nouvelle aventure : Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux.

Après la tragédie, la comédie. La force, l’élan, la vivacité sont au rendez-vous, plus que jamais. Tous les acteurs, autour de Jean Joude, se retrouvent dans une compagnie nouvellement créée, Le pari des bestioles, dont je parie sans hésiter qu’elle fera parler d’elle.

Avec Sénèque, Joude retournait aux sources du théâtre avant que l’on invente des mots comme celui de répertoire. En choisissant la pièce des pièces de Marivaux, il affronte l’un des sommets de l’art dramatique où le vent souffle fort, où le jeu dans le jeu est à son comble et où la connivence, le partage avec le spectateur sont au niveau maximum. Après deux, plus ou moins grosses, semaines de travail sur place (c’est la règle des Effusions) et une entrée sous un chapiteau la veille de la première, portés par une énergie décuplée, en jouant le texte ciselé de Marivaux, Joude et les acteurs font de lui non un auteur du répertoire qu’il conviendrait de dépoussiérer ou d’actualiser, mais bel et bien un auteur traversant le temps qui nous parle d’amour. Et se pose la question : est-ce qu’en amour la vérité a sa place ?

On connaît l’argument (anciennement pitch) : Orgon veut marier sa fille Silvia au fils d’un de ses amis, Dorante, à condition que ce dernier lui plaise. Silvia qui se méfie des hommes (« je ne m’ennuie pas d’être fille ») même beaux (« volontiers un bel homme est fat »), ne dit ni oui ni non, elle propose un stratagème : sa femme de chambre Lisette prendra sa place et elle la sienne. Le père accepte le jeu et, dans la foulée, reçoit une lettre de son ami où ce dernier l’informe que Dorante a eu la même idée : son valet Arlequin prendra sa place et Arlequin la sienne. Seuls sont donc dans la confidence Orgon, son compère Mario, « frère » de Silvia et nous, le public. Orgon avec la complicité de Mario va assister, goguenard, à ce jeu de dupes et de déguisements. Le très classique professeur Frédéric Deloffre écrit très justement que le succès jamais éteint de la pièce provient en partie du « caractère de fraîcheur dont elle semble éternellement empreinte ». La preuve par les Effusions.

Une danse de l’étreinte

Dans la mise en scène de Joude, Orgon ne se déplace pas sans un micro traînant son fil, comme un monsieur Loyal annonce les numéros et chauffe la public. Joude, lui, chauffait ses acteurs en leur serinant chaque jour ces mots qu’il croyait d’Arthur Rimbaud : « Rien n’est plus beau que le faux, le faux seul est aimable » (mais qui sont de Montherlant). La Machine matrimoniale (pour reprendre le titre du livre inépuisable que Michel Deguy a consacré à Marivaux) tourne à plein régime et, comme à la fête foraine, les figures vont tomber une à une dans un tournoiement incessant de scènes virevoltantes renforcées par une scénographie tournante. Ce spectacle est comme une toupie qui à force de tourner sur elle-même prendrait de plus en plus de vitesse en espérant que cela ne cesse jamais, ou presque, comme le voudrait Silvia, ivre de jeu.

scène du spectacle "Le jeu de l'amour et du hasard, Siliva, Arlequin, Dorante © Christophe Raynaud de Lage scène du spectacle "Le jeu de l'amour et du hasard, Siliva, Arlequin, Dorante © Christophe Raynaud de Lage
Les aveux d’identité tomberont un à un, Dorante qui se croyait le maître du jeu ne l’est pas, c’est Silvia qui le supplante. Au nom de l’amour et de sa possible vérité, elle résiste, s’acharne dans le non-dévoilement de son identité. Et l’actrice le fait dans un mouvement circulaire autour du plateau et d’étonnants mouvements des bras comme si son déguisement virait à la camisole ; lançant les manches de sa large chemise autour d’elle comme une danse de l’étreinte sans cesse repoussée. Isis Ravel transfigure magnifiquement ce personnage tout comme le fait pour celui d’Arlequin l’acteur Sipan Mouradian qui, lui, dans un corps tordu de l’intérieur, pousse son personnage jusqu’au burlesque. Je ne m’attarde que sur deux acteurs mais tous sont au top et dès le début où une fracassante Lisette (Maïa Foucault) donne le tempo. Encore un Marivaux, diront les grincheux ? Non un Marivaux de moins, comme auraient dit Gilles Deleuze et Carmelo Bene. Quel beau diptyque que forment ensemble C’est la Phèdre et ce Jeu de l’amour et du hasard puisque les mêmes acteurs jouent dans les deux pièces. Qui aura l’intelligence de les programmer ensemble ?

Chapiteau et cerisier

C’était là l’un des temps forts des Effusions qui, deux jours durant, réunissent, autour de ce projet commun, des acteurs sortis des écoles nationales dont les « identités artistiques sont en train de se construire », écrivent-ils. « Nous ne les souhaitons pas immuables : nous avons besoin de prendre le temps de nous écouter et de travailler ensemble, avec le plus honnête désir de faire. » Et de conclure : « se rassembler et vivre nos effusions nous a semblé être la manière la plus juste de s’engager dans nos métiers ».

Sous le même chapiteau que le Marivaux, l’acteur Hugues Jourdain a eu la bonne idée de ressortir des années Sida les textes d’un de ses meilleurs chroniqueurs, Guillaume Dustan, en adaptant Dans ma chambre, son premier livre autobiographique paru chez P.O.L. au début des années 90. Mort à 39 ans en 2005 (suite à des complications dues à son traitement liées à sa séropositivité), Dustan raconte avec engouement et souvent avec humour, sa vie d’homo ayant couché avec « plus de cinq cents types », ses dragues, ses amis de cœur et de corps, ses baises quotidiennes où il joue avec la mort comme avec un chat jusqu’à ce que l’animal sorte les griffes. Circule dans le récit de Dustan une liberté de ton et de vie qui apparaît aujourd’hui comme un bain de jouvence dans un monde où le puritanisme revient au galop. L’acteur trouve naturellement le ton juste pour parler de cette époque qu’il n’a pas connue.

Ailleurs, sous un cerisier, seul en scène dans la verdure, dans La Promesse de la mère, Simon Falguières, fils de Jacques Falguières (figure de la décentralisation dramatique) et héritier naturel de Philippe Caubère, poursuit son Journal d’un autre en racontant de façon fantasque sa propre naissance.

Travailler sur la vieillesse

Toute autre ambiance dans la Factory, seul établissement ancien et en dur du site (il y a aussi le Dancing et la Compagnie Beau geste) où sont projetés au premier étage des films et où sont accrochés les photos rendant compte du voyage effectué cet été avec un spectacle dans les villages d’Arménie sous l’impulsion de l’acteur Sipan Mouradian (lire ici).

Asja Nedjar dans "Qu'est ce qu'on va faire de moi?" © Christophe Raynaud de Lage Asja Nedjar dans "Qu'est ce qu'on va faire de moi?" © Christophe Raynaud de Lage
En bas, dans la salle noire, Asja Nadjar est aussi seule en scène. En pantalon de jogging et t-shirt noirs, elle est allongée sur le sol quand on entre dans la salle. Elle peine à se relever. Elle porte au cou un petit objet vert, un bip qui permet aux personnes âgées de prévenir en cas de problème. Mais ce bip, elle le porte comme un collier, elle ne pense pas en faire usage. Elle vit seule, elle ne veut pas quitter son logis, le maire du village lui a apporté un colis. Elle est très âgée mais encore coquette, indépendante et volontaire.

« Cela fait très longtemps que j’avais envie de travailler sur la vieillesse », dit la jeune Ajsa Nadjar sortie du CNSAD il y a un an dans la même promotion que Théo Chedeville. Elle travaille à plus long terme sur un projet lié aux EHPAD avec Camille Plocki et Paul Toucan, mais là, aux Effusions, elle avait envie de travailler seule. Ce qu’elle a fait pendant deux semaines avant que Claire Marie Daveau ne l’accompagne dans la dernière ligne droite de ce spectacle, Qu’est-ce qu’on va faire de moi ? Un bijou de tact et de touché juste. Tout de noir vêtue et parlant avec l’accent suisse (fibre maternelle), elle nous fait évidemment penser à Zouc qu’elle admire sans pour autant chercher à l’imiter. Elle amorce des gestes en les laissant s’évanouir, entame des phrases sans les achever. Avec beaucoup d’humanité, l’actrice Asja Nadjar construit un personnage très attachant et inclassable, comme elle l’avait fait pour un tout autre personnage dans un spectacle de clowns donné au sein du Conservatoire puis au Théâtre Déjazet en décembre dernier (lire ici). A suivre.

Commencé samedi midi, après une soirée prolongée, le festival s’est achevé dimanche soir, gros d’une dizaine de propositions théâtrales et autant d’autres manifestations. Les scénographies construites par les architectes de Yakafokon vont être démantelées, la cuisine d’Elsa Pierret et Justin Bacouillard remballée, le chapiteau démonté, les tentes des participants pliées. Les quatre-vingt et quelques Bourlingueurs bénévoles, le plus souvent des acteurs sortis des écoles, se retrouveront l’année prochaine pour de nouvelles et opportunes Effusions.

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