Paris : ce soir, on japonise

De l’automne au printemps, Paris se met à l’heure du Japon d’hier, d’aujourd’hui voire de demain. Ce n’est pas la première fois, mais cela n’avait jamais atteint une telle ampleur. Expositions, films concerts, cérémonies, kabuki, nô, bunraku, marionnettes, théâtre contemporain, etc. Premier voyage sur quelques scènes.

scène de "Révélation( Red in Blue Trilogie)" © Simon Gosselin scène de "Révélation( Red in Blue Trilogie)" © Simon Gosselin
Depuis septembre et jusqu’aux premiers mois de l’année prochaine, Paris (hélas, seulement Paris) va japoniser à tout va. La France et le Japon fêtent leurs 160 ans de relations diplomatiques, le Japon les 150 ans de l’ère Meiji qui vit le pays s’ouvrir, mais ceci n’explique pas cela. En arts, l’attirance entre les deux pays est ancienne et réciproque. Si la chanson française ou certains acteurs made in France sont célébrissimes au Japon, le cinéma japonais fascine depuis longtemps le public français. Et ainsi de suite.

Traditions et modernités

Pour s’en tenir aux arts de la scène qui nous occupent, difficile de ne pas évoquer les années 70. Au Festival de Nancy, créé par Jack Lang, on découvre Suzuki Tadaski, Shuji Terayama, Kazuo Oono, Min Tanaka, pour ne citer qu’eux. Au Festival d’automne, créé par Michel Guy, on multiplie les voyages pour rapporter des merveilles, à commencer par la fabuleuse exposition MA Espace-temps en 1978. Puis viendront les grands kabukis, des spectacles de nô et d’autres de bunraku, manifestations derrière lesquelles il faut saluer la mémoire d’un grand disparu, Thomas Erdos, qui contribua beaucoup à la venue en Europe de grands artistes japonais.

Déjà était à l’œuvre cette oscillation entre la tradition et la modernité. On la retrouve pleinement aujourd’hui dans le méga-programme « Japonismes » malgré l’absence surprenante de Bando Tamasaburo (symbole à lui tout seul de cette dualité) et rien d’envergure du côté de la terre, art majeur au Japon où plusieurs maîtres potiers sont des trésors nationaux vivants. N’empêche, opération patronnée par la Fondation du Japon entraînant dans son sillage beaucoup de sponsors, la foison est là : nombreuses expositions avec des raretés, énorme rétrospective sur cent ans de cinéma japonais à la Cinémathèque, concerts, gros plan sur les arts numériques, etc. (programme complet ici). Et bien sûr des spectacles, bon nombre dans le cadre du Festival d’automne.

scène de "Sambaso" © KOS-CREA scène de "Sambaso" © KOS-CREA
Il y eut pour commencer une plongée dans le kabuki au Théâtre de Chaillot (13-19 septembre) toujours passionnante mais sans l’ampleur et la qualité des kabukis d’anthologie venus à Paris il y a quelques dizaines années. Le soir où s’achevait le kabuki à Chaillot commençait à l’espace Cardin (19-24 septembre), deux merveilles signées Hiroski Sugimoto (déjà venu au Festival d’automne en 2013) : Tsukini-Zat et Sambaso, danse divine. Dans cette seconde pièce, se produisaient ensemble le père et le fils, Mansaï Nomura et Yûki Nomura, bouleversante transmission à vue. Pas glissés, jambe qui ne se soulève que pour frapper le sol, gestes d’enroulement du kimono autour des bras, rythme des percussions adossées aux voix rauques des hommes en noir accroupis au fond de la scène. Une soirée comme sortie d’un temps ancien à la fois élégante et furieuse, constamment saisissante.

L’art des petits riens

Au Théâtre de Gennevilliers nous attendait le Japon d’aujourd’hui. Non celui de Tokyo, mais celui de deux auberges perdues dans une lointaine province, un cul de sac suspendu dans le temps. Dans Dark Master, le cuisinier fatigué propose à un jeune client – un routard cherchant un petit boulot – de prendre sa place et de guider ses gestes avec une oreillette. Douceur et drôlerie font bon ménage dans ce théâtre qui ne ressemble à rien sauf à son auteur, Kurô Tanino. Dans Avidya - L’Auberge de l’obscurité, arrive dans une auberge (condamnée à la fermeture car sur le tracé d’une future ligne d’un train à grande vitesse) un homme portant sur son dos un erhu (sorte de violon) emmailloté et à la main une valise métallisée. Il est flanqué d’un autre homme, un nain, son père. Ils doivent se produire dans l’auberge mais personne ne les attend.

Suite de l’article que j’avais publié il y a deux ans lorsque ce spectacle était venu à la Maison de la culture du Japon où l’on découvrait alors le travail du metteur en scène et auteur Kurô Tanino : « L’aubergiste est parti, abandonnant son établissement. Vivent là deux geishas joueuses de shamisen et buveuses de saké, un homme quasi aveugle, une vieille femme effrayée à la vue de ces êtres étrangers venus de Tokyo. Et puis, rythmant la vie de l’auberge, l’une de ses pièces abrite des bains naturels d’eau chaude (qui ont dû faire sa réputation) où règne un sansuke. Le sansuke, à l’époque Edo, lavait les corps des clients et fécondait les femmes ayant du mal à tomber enceinte. Kurô Tanino imagine que dans ce coin reculé du Japon un sansuke (bandant à tout bout de champ jusqu’à en souffrir) officiait encore il n’y a pas si longtemps. Dans ces bains d’eau chaude fumante parmi les pierres, hommes et femmes, mêlés et nus, viennent se faire frotter le dos par le sansuke avant de faire trempette. Ainsi passe la journée. Faite de petits riens. Une cigarette, un thé, une porte qui coulisse, un bain, des rires alcoolisés ou apeurés. Vient le moment où, satisfaisant à la curiosité des squatteurs de l’auberge et des spectateurs, le nain ouvrira la valise métallisée, déployant la marionnette difforme et quelque peu effrayante. » (article complet ici).

Scène de "Avidya- l'auberge de l'obscurité" © Shinsuke Sugino Scène de "Avidya- l'auberge de l'obscurité" © Shinsuke Sugino
Kurô Tanino est né en 1979 à Toyama sur la mer du Japon. Pourvu qu’il revienne avec d’autres spectacles. Tandis que La Ménagerie de verre de son directeur Daniel Jeanneteau (lire ici) tourne au Japon, le Théâtre de Gennevilliers s’apprête à accueillir longuement Hideto Iwaï qui a déjà mené différents travaux dans la ville. On en reparlera.

Satoshi Miyagi le passeur

On connaît beaucoup mieux Satoshi Miyagi. Il était venu présenter sa version du Mahabharata pour l’inauguration du Théâtre Lévi-Strauss au sous-sol du musée du quai Branly, version recréée ensuite au Festival d’Avignon dans la carrière Boulbon. Il était revenu au quai Branly avec un autre spectacle. Enfin, en juillet 2017, en ouverture du Festival dans la Cour d’honneur du Palais des papes, il avait créé un éblouissant Antigone (lire ici).

Au Japon, dans un site extraordinaire au pied du mont Fuji, Satoshi Miyagi dirige le SPAC (Shizuoka Performing Arts Center) depuis 2007 succédant à Suzuki Tadashi (celui que l’on avait découvert à Nancy) qui avait fondé le lieu en 1995. Satoshi Miyagi y a invité des metteurs en scène français comme Claude Régy (qui a monté là-bas Intérieur de Maeterlinck, spectacle venu ensuite au Festival d’Avignon, lire ici), Daniel Jeanneteau y travaille régulièrement et par deux fois Wajdi Mouawad y a présenté une de ses créations. Devenu directeur de la Colline, en osmose avec la mission « écritures contemporaines » de ce théâtre, Wajdi Mouawad présente des pièces nouvelles ou jamais montées. Avec raison, il souhaitait inscrire au répertoire du théâtre une œuvre de Léonora Minao, née au Cameroun en 1973 et vivant en France depuis longtemps.

Son premier roman, L’Intérieur de la nuit, l’avait fait connaître ; un autre de ses romans, La Saison de l’ombre, avait obtenu le prix Fémina. Onze romans à ce jour, trois essais à L’Arche, maison qui a publié en 2015 le premier texte théâtral de Léonora Miano, Red in blue trilogie. C’est la première partie de cette trilogie, Révélation, que Mouawad souhaitait voir portée à la scène. Mais par qui ? Il a posé la question à l’auteur qui a répondu : Satoshi Miyagi. Tout simplement. Et lumineusement. Il est beaucoup question de nuit et d’ombre, d’ancêtres, de morts, d’âmes errantes dans Révélation, autant d’éléments qui sont chez eux dans la culture japonaise.

Scène de "Révélation" © Simon Gosselin Scène de "Révélation" © Simon Gosselin
Tout en étant respectueux du texte (traduit en japonais par Akihito Hirano), Satoshi Miyagi japonise le spectacle avec bonheur. D’abord en introduisant une partie musicale continuelle écrite par le fidèle Hiroko Tanakawa et jouée live par les musiciens du SPAC (également acteurs) installés en contrebas de la scène et d’où sortiront des créatures pour monter en scène. Un dispositif musical plus réduit mais semblable à celui qui était à l’œuvre dans Antigone et tout aussi puissant. Comme dans le kabuki et d’autres arts du spectacle japonais, Miyagi opère une séparation entre le corps (Micari) et la parole (Haruyo Suzuki) du personnage central (et qui occupe le centre du plateau) Inyi, « divinité première, figure féminine du divin, porteuse des âmes à naître », écrit Léonora Miano. La divinité est parée d’un extraordinaire costume (très loin de celui que décrit l’auteur en préambule) et il en va de même pour les autres personnages, tous les costumes sont signés Yumiko Komai.

Les Ombres de Léonora Miano

Aux côtés de Inyi, Kalunga, que Léonora Miano présente comme un être androgyne, « gardienne des passages entre les mondes ». Le metteur en scène japonais en fait un homme pris entre deux feux qui semble sorti d’un village filmé par Kenji Mizoguchi (admirablement interprété par Kazyunori Abe). De même, Satoshi Miyagi multiplie par quatre la figure de Mayibuye, la « figure des âmes à naître ». Ce nom signifie « que cela revienne » et avait été popularisé au temps de l’apartheid par les militants de l’ANC, qui criaient « Mayibuye Afrika », précise l’auteur qui, dans son texte, prend bien garde de ne jamais utiliser le mot Africain, « nom de notre assujettissement et de notre aliénation », écrit-elle, noms donnés il y a longtemps par les étrangers qui organisèrent la déportation avec la complicité des rois nègres de différents royaumes, souvent rivaux entre eux.

C’est là que se noue l’argument de la pièce : les nouveaux-nés font grève, ils refusent d’avoir une âme tant que les ombres des âmes damnées n’auront pas avoué leurs méfaits, leurs magouilles et leurs crimes. Unbuntu, « figure des âmes en peine », (elle aussi multipliée par quatre dans la mise en scène) témoigne auprès de Mayibuye de leurs souffrances au moment de la capture, de l’arrachement aux familles et de la déportation, enfermés « dans l’entrepont fétide des navires » où « un chant s’imposait à nous pour éloigner la folie », où on priait « pour se souvenir de nous-mêmes ». Même la mort n’était pas un soulagement, au contraire, car privées de terre, les âmes ne pouvaient s’élever.

Alors les Ombres (les rois nègres) plus ou moins coupables, plus ou moins complices, figurées par de prenants lambeaux de masques grands comme un corps humains, sont invitées, tour à tour, à comparaître.

S’ensuivra un apaisement, un adoucissement de la douleur. A la fin, Inyi disparaît en s’élevant adossée au revers de la lune devenue pleine. C’est là un spectacle d’une grande beauté au service d’une pièce qui creuse au plus profond l’histoire meurtrie d’un continent, hier étant l’interface de son aujourd’hui, sans que jamais la pièce ne fasse le rapprochement, au contraire, et la transfiguration japonaise dans une sorte d’hybridation mythologique opérée par Satoshi Miyagi y contribue avec maestria.

Avidya-L’Auberge de l’obscurité, au T2G, Théâtre de Gennevilliers dans le cadre du Festival d’automne, jusqu’au 29 septembre.

Révélation (Red in blue trilogie), Théâtre national de la Colline, jusqu’au 20 octobre.

Red in blue trilogie de Léonora Miano, chez L’Arche, 176p., 15€.

Suite du programme sur le site Japonismes.org/fr

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