Tg STAN : «Après la répétition» ou l’amour et après

Suite et fin provisoire de l’histoire d’amour entre le tg STAN et Ingmar Bergman : une adaptation du film « Après la répétition ». Dit autrement, après « Mademoiselle Else », Frank Vercryussen dialogue avec une autre jeune actrice, non plus maison mais venue de la Comédie-Française, Georgia Scalliet. Etonnant et éblouissant.

Frank Vercruyssen dans "Après la répétition" © Dylan Piaser Frank Vercruyssen dans "Après la répétition" © Dylan Piaser
Dans l’histoire du tg STAN que l’on suit en France depuis Les Antigones en 2001, déjà au Théâtre de la Bastille et au Festival d’automne, le spectre des textes est infini (de Jean Anouilh à Ingmar Bergman, d’Anton Tchekhov à Yasmina Reza), le nombre d’acteurs variable, mais on y retrouve toujours avec plaisir un ou plusieurs des trois fondateurs : Jolente De Keersmaeker, Damiaan De Schrijver et Frank Vercruyssen. Le comédien est l’alpha et l’oméga des spectacles du tg STAN, un comédien débarrassé de tous ses oripeaux, un comédien qui ne fait pas l’acteur, qui ne se la joue pas. Mais comment parler de ça ?

Mademoiselle Else

Récemment, une fois encore, j’ai tenté de cerner ce point central et mystérieux à propos d’Infidèles, le premier des trois séjours du coté d’Ingmar Bergman que nous offre cette année le tg STAN (lire ici). Toute tentative de parler du jeu si particulier des comédiens dans un spectacle du tg STAN est forcément vouée à l’échec : on ne cerne pas l’incernable.

Voici le troisième et dernier opus : Après la répétition d’après le film éponyme réalisé pour la télévision par Ingmar Bergman en 1984. Une histoire de théâtre comme les aimait le réalisateur suédois et comme les adorent les piliers flamands du tg STAN (Stop Thinking About Names). Frank Vercruyssen peut-être encore plus que les deux autres. Il n’est jamais si à l’aise, jamais si lui-même peut-être, que lorsqu’il fait face à une jeune actrice comme dans l’inoubliable Mademoiselle Else avec Alma Palacios. C’est le cas ici, tout aussi inoubliable, avec Georgia Scalliet. Mais comment parler de leur duo, de leur mano à mano ? Cet article est voué à l’échec, mais continuons.

Le film de Bergman s’ouvre sur le gros plan d’un homme âgé, assis et assoupi sur la scène d’un théâtre. C’est Henri Vogler, un metteur en scène renommé, interprété par le grand Erland Josephson. Il nous parle doucement en off, d’une voix toute intérieure, de son âge, de sa fatigue. La répétition est achevée depuis longtemps, il dit aimer s’attarder dans le théâtre vide parmi le décor de la pièce, Le Songe de Strindberg, lui-même fait avec les restes d’autres décors comme il le dira plus tard : « le fauteuil de Nora » (La Maison de poupée d’Ibsen), « la table de Platonov » (de Tchekhov), « les chaises du Songe » (ce n’est pas la première fois qu’il monte la pièce de Strindberg).

Mademoiselle Anna

Entre une jeune actrice (rôle tenu par Lena Olin) habillée de rouge. Elle joue la fille d’Indra dans Le Songe, elle se prénomme Anna, elle dit avoir oublié un bracelet, elle s’attarde. Elle a vingt-trois ans et trois mois, le même âge que celui d’une des filles de Vogler. Ce dernier était ami avec le père d’Anna et il avouera sans mal à la jeune actrice avoir été amoureux de sa mère Rakel, elle-même actrice ; un amour, dit-il, resté platonique. S’ensuit une belle conversation sur le théâtre, la vie, l’amour, le jeu.

Second mouvement : entre une autre femme, les cheveux mouillés (il pleut dehors), le visage marqué, c’est Rakel (Ingrid Thulin). D’un plan à l’autre du film, on se retrouve dans le même décor plus de vingt ans auparavant. Rakel est ivre, Vogler est son amant mais leur liaison est comme à bout de souffle et Rakel n’est plus la comédienne qu’elle fut (« la première pendant vingt-six ans »). Vogler s’éloigne d’elle tout en pensant à elle chaque jour, lui assure-t-il. Elle veut faire l’amour avec lui depuis qu’elle est arrivée, il promet d’aller la rejoindre chez elle. Dans certains plans, on voit Anna, la fille de Rakel, gamine de huit, dix ans, assise sur le canapé du décor, habillée de rouge. S’ensuit une âpre conservation sur la fin des choses, leur dépérissement, le désamour. Rakel sort.

Troisième mouvement : on se retrouve avec l’Anna du début et le vieux Vogler qui pourrait être son père. Le bracelet n’était qu’un prétexte, c’est pour lui qu’elle est venue, pour cet homme usé et ce metteur en scène génial dont elle caresse furtivement le visage. Elle le met à l’épreuve en disant qu’elle est enceinte, tout s'écroule. Mais c’est un demi-mensonge puisqu’elle dit avoir avorté. Tout redevient possible. Il lui avoue alors être amoureux d’elle. Dans un finale éblouissant et bouleversant, ils imaginent l’un et l’autre ce que va devenir leur relation forcément sans grands lendemains. Ils en inventent les étapes, lui plus qu’elle, ils vivent un peu ce qu’ils imaginent. Après la fin de leur histoire, ils se voient un soir, dînant à trois avec Johan, le compagnon d’Anna qui sera devenu sans doute son mari. « Et nous parlons de la situation du théâtre qui est exécrable », dit Vogler. Il rit, se tait, puis ajoute : « Voilà ce que ça aurait été. » Et Anna de (se) demander : « Est-ce que ça aurait été si mal ? » Vogler ne le pense pas. Les cloches sonnent. Anna songe alors qu’elle a oublié une répétition à la radio. Elle prend son sac et sort. « Vogler reste seul dans le théâtre. »

Le spectacle du tg STAN, cosigné par les deux acteurs, Franck Vercruyssen et Georgia Scalliet, est présenté comme étant « d’après Après la répétition ». Il y a à cela plusieurs raisons, outre le fait que le film multiplie les gros plans mais aussi les champs-contre-champs, ce que le théâtre ne permet pas.

Pas si vieux que cela

Par sa prestance, sa façon de se tenir debout sur scène avant même le début du spectacle (pendant l’entrée des spectateurs, le soir de la première, il inspectait la propreté de la moquette déroulée sur le sol), et l’ironie innée qu’il promène de spectacle en spectacle, Frank Vercruyssen rajeunit le personnage de Vogler. Il procède aussi à quelque coupes. Dans la dernière scène est gommé le moment du son de cloches : Anna les entend sonner, Vogler ne les entend pas. Il dit être devenu dur d’oreille avec l’âge, il demande à Anna si elle a remarqué cela pendant les répétitions, « oui, un peu », dit-elle. Tout cela est biffé dans le spectacle comme est biffée la dernière phrase du film que dit Vogler en voix off après le départ d’Anna à la radio : « ce qui me préoccupait le plus, c’est de ne pas entendre les cloches de l’église. » Dans le spectacle, la relation entre le metteur en scène pas si vieux que cela et l’actrice, jeune mais pas tant que cela, devient moins paternelle (le maître et l’élève), plus sensuelle, plus magnétique, plus joueuse aussi.

Georgia Scalliet dans "Après la répétition" © Dylan Piaser Georgia Scalliet dans "Après la répétition" © Dylan Piaser
Mais la plus belle des torsions opérées, c’est d’avoir transformé la scène du passé entre Vogler et Rakel en scène au présent entre Anna (tenant donc le rôle de sa propre mère) et Vogler jouant l’amant de Rakel (ce qu’il fut). Cela se fait d’un coup (de baguette) magique : la comédienne change de chaussures, se verse un grand verre d’eau sur la tête et dit : « il pleut ». Cela devient une scène de répétition entre une actrice et son metteur en scène et c’est « après » cette répétition que leur relation s’accomplira vraiment. De la répétition à l’amour. Possible et impossible : « ah si j’avais dix ans de moins », regrette Vogler, réplique écrite par Bergman et dont Frank Vercruyssen se moque tout en l’assumant à demi. Sous le titre « Après la répétition » s’en glisse un autre : « Après l’amour ». La pseudo scène de répétition devient vraiment un acte d’amour. Ce tournoiement narratif, c’est le propre du tg STAN ; il atteint là un sommet.

De Louvain à la Comédie-Française

C’est la première fois que Georgia Scalliet qui avait débuté sa formation d’actrice en Belgique à Louvain-la-Neuve et est devenue en 2017 sociétaire de la Comédie-Française, entre dans l’univers du tg STAN. La novice épouse incroyablement la façon maison d’être sur un plateau. Elle est on ne peut plus à l’aise dans ce qui constitue l’approche tgSTANesque des personnages : une apparente décontraction du phrasé et une souplesse du corps ouvrant la voie vers l’infra, le tactile, le furtif, l’insaisissable.

Le générique du spectacle cite trois collaborateurs au façonnage du spectacle, dont deux collaboratrices : Alma Palacios (la partenaire de Frank dans Mademoiselle Else) et Ruth Vega Fernandez. Ces deux actrices, Giorgia Scalliet et une quatrième actrice, Pauline Moulène, ont créé ensemble un collectif, le LIV, qui avait brièvement présenté un travail autour de Madame de Sade de Mishima et des textes de Bergman en 2015 au Théâtre de la Bastille lors de la manifestation « Notre temps collectif ». On attend goulûment la suite.

Dans son passionnant livre de mémoires Materna Magica (Gallimard), Ingmar Bergman raconte comment, en venant voir un Misanthrope à la Comédie-Française, il avait eu la révélation de Molière, un auteur que, jusqu’alors, il trouvait « poussiéreux et sans intérêt ». Molière entra « dans mon cœur en même temps que ses interprètes », écrit-il. Ah, s’il avait pu savoir qu’un jour, dans une adaptation réussie de son film Après la répétition, une sociétaire de la Comédie-Française serait son Anna et qu’elle porterait le rôle haut et loin, elle serait, ô combien, entrée dans son cœur.

Théâtre de la Bastille dans le cadre du Festival d’automne, du 1er au 4 nov et du 9 au 11 nov à 18h, les 6, 7, 12, 13 et 14 nov à 19h30, relâche les 5 et 8 nov. Jusqu’au 14 novembre.

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