Le temps de « Bandes »

Camille Dagen et sa bande générationnelle d’artistes de la scène, inspirés par Greil Marcus, creusent, dans leur miroir, l’héritage d’autres bandes : le peuple de la Commune, les figures d’exclus de l’Internationale Lettriste puis Situationniste, la comète punk des Sex Pistols. Bon, et maintenant, on fait quoi ? questionne le théâtre acculé dans ses cordes. Passionnant.

Scène de "Bandes" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Bandes" © Jean-Louis Fernandez
Le premier spectacle de la compagnie Animal Architecte mis en scène par Camille Dagen (avec la complicité d’Emma Depoid, codirectrice de la compagnie et scénographe) après sa sortie de l’école du Théâtre national de Strasbourg avait pour titre Durée d’exposition. Titre à tiroirs joliment polysémique. Sur un écran s’affichaient les différentes étapes de la prise de photo d’un appareil argentique jusqu’à ce que des produits chimiques, révélateur puis fixateur, en donnent une figuration, une traduction ou une incarnation sur papier, passant de l’image latente à l’image visible (lire ici). Ce spectacle se souvenait de films vus, de chansons entendues et tout autant de spectacles non vus (comme Bérénice dans la mise en scène de Klaus Grüber) mais bordés de légendes, cernés de mystères, et poudrés d’une aura comme odorante.

La bande passante du passé

Le nouveau et second spectacle de la compagnie est mis en scène et largement écrit par Camille Dagen (toujours avec la complicité d’Emma Depoid et, de plus, pour l’écriture, celle des acteurs). Il a pour titre Bandes, titre, lui aussi, joliment polysémique. De quelles bandes parle-t-on ? Des bandes magnétiques des vieux Nagra et Revox qui ont emmagasiné des kilomètres de mémoires et sont au cœur de la belle pièce de Beckett La Dernière Bande ? Des bandes de copains-voyous-irréductibles qui se forment entre vingt, trente ans et plus, autour d’intérêts stratégiques et d’envies communes dans un temps dont la durée sera généralement limitée mais possiblement intense et productive ? Des bandes d’accès d’urgence en cas de perdition ou de trou noir ? Ou encore d’une bande à part comme filmait Godard ? ou, pour commencer, la bande d’un band qui fait boum ? Tout cela et bien d’autres choses, comme le suggère et le décline ce mot d’ordre qui, après avoir irrigué le spectacle, le résume en le concluant : « J’ai des souvenirs qui ne sont pas les miens. » Et peu importe que cela soit ou pas une citation : tout ce que je dis et fais m’appartient. Un réservoir de lignes de force pour aujourd’hui et de biscuits pour demain.

Sur un drap sont projetés ces mots : « mémoire vive / signifie / mémoire volatile / en informatique ». C’est comme ça que cela commence. L’ordinateur qui trône au devant de la scène, tel un gardien du temple, nous aura prévenu : il capte tout. Je me souviens que dans les spectacles du mime Marceau, avant une nouvelle aventure de Bip, un assistant entrait sur scène avec un drap de velours portant le titre du numéro, « Bip marche contre le vent », par exemple. Il était beau qu’un artisan d’un des plus vieux métiers du monde, mime, ait pris pour nom de son personnage, le son qu’émettaient les premiers satellites tournant alors autour de la terre. Je m’égare ? Non. Bandes ne cesse de nous égarer pour mieux nous rassembler. D’ailleurs, après ce préambule, que voit-on ? Un homme qui marche. Non pas poussé par des vents prévisibles mais, bille en tête, dans les bourrasques venues du passé pour mieux appréhender le présent.

C’est le printemps. D’un pas dit « décidé », il entre dans le spectacle. Le voici descendant des hauts de Belleville. Il se retrouve bientôt pris dans une chaîne à passer de gros cailloux, à construire de fait une barricade. « Je suis dedans, je ne suis plus spectateur », dit-il. Il vient d’être propulsé dans la Commune de Paris.

Au marcheur de la Commune fera écho le pousseur du Winterland de San Francisco le 14 janvier 1978. « Je poussais, moi aussi. Parcourant les allées du Winterland tandis que jouaient les Sex Pistols, je ressentais une confiance et un appétit qui étaient tous deux neufs. Trente-deux ans ne m’avaient pas enseigné ce que j’appris cette nuit : quand vous êtes poussés, poussez, vous aussi », entend-on dans l’espace fait d’îlots (qui se décomposeront, se recomposeront). Des phrases écrites par Greil Marcus dans Lipstick Traces, sous-titré « Une histoire secrète du vingtième siècle » (traduit de l’anglais par Guillaume Godard, Folio actuel). Très libre adaptation du livre, le spectacle reprend une partie des collusions, frottements et rapprochements que le livre opère entre la Commune de Paris, le dernier concert de Johnny Rotten et des Sex Pistols, l’Internationale lettriste et l’Internationale situationniste – tout en vagabondant ailleurs : du côté des propositions de plusieurs des interprètes, et plus loin dans le temps à travers divers entretiens reconstitués (joués). Marcus consacre aussi beaucoup de pages au cabaret Voltaire et provoque de saisissants court-circuits en rapprochant le chanteur des Sex Pistols d’un flagellant du XIVe siècle.

Moment fort du spectacle cette irruption du punk, d’autant qu’un acteur (maigreur, gestuelle) semble physiquement la réincarnation de Johnny Rotten. Cinq actrices et acteurs à peine plus nombreux que les trois musiciens (dont Sid Vicious) entourant le chanteur, suffisent à dire cette « foule qui cesse d’être une foule, qui devient un corps amoureux de ses propres désirs. ».

Collages, sutures, sauts

Belle et saine audace que de réinventer de tels moments, engrangeant de l’inoubliable collectif, dressant un socle ou bouclier pour affronter les mauvaises passes, entuber la solitude et saisir une lumière dans ce présent vieux de quarante ans. « Pour un bref moment je percevais pourquoi et comment quelqu’un comme moi – peut avoir aussi besoin d’éprouver tout son corps comme ça : dans la confrontation, le risque et les contradictions et peu importe mes mains qui jouent Bach au piano, avoir aussi besoin que les punks existent ; et pourquoi et comment quelqu’un comme moi peut oser jouir si fort, si violemment parfois » dit une voix de Bandes.

C’est maintenant l’été. Une nuit, juste avant l’aube, la fin de fête d’un lycée. On s’éparpille. On a envie de rester là dehors, on achète des bouteilles, des amandes, on va dans une rue en pente. « j’osais enfin l’embrasser, je n’en revenait pas, j’avais l’impression qu’il y avait TOUT dans ce baiser ». Plus tard, c’est à nouveau l’aube mais à San Francisco. Une voix : « si j’arrive à fonder ma propre vie sur le désir d’affirmer ce moment ? Je vais crier ! Rien ne sera plus jamais comme avant ! »

Le spectacle avance ainsi par collages, sutures, sauts. Des bouts d’histoires qui passent en bribes, par la bande. Par ricochets. Par petits flashes. Le temps joue des castagnettes, saute comme une puce., tourne une page, en souligne une autre, revient en arrière. L’écriture est aussi une affaire d’espace, de lumière et de sons.  

Scène de "Bandes" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Bandes" © Jean-Louis Fernandez

Et voici un extrait de Joli mai, le film de Chris Marker. Un jeune couple va se marier. Lui s’apprête à partir pour son service en Afrique du Nord. Est-ce que leur bonheur persistera lorsqu’ils seront vieux ? « Moi je ne sais pas, mais je pense que, on est jeunes mais certains disent...Après quelques années de mariage, on arrive à ... moi je crois au bonheur éternel » dit la jeune femme. Bandes est un spectacle qui se pose plein de points de suspension.

Le jeune couple de Marker au pied de son avenir forcément incertain ouvre la voie pour la seconde partie du spectacle : « Mémoires ». Bref, et après ? Vingt, trente ans après ? « Que sont mes amis devenus/ Que j'avais de si près tenus/ Et tant aimés/Ils ont été trop clairsemés/Je crois le vent les a ôté… » semble chanter Rutebeuf (1230-1285), planqué dans les coulisses. C’est le temps du retour de manivelle impitoyable des archives. L’ordinateur, cette bête immonde de mémoires jubile...

Le temps daprès

Johnny Rotten devenu John Lindon et le manager de son nouveau groupe Public Ennemy parlent « entreprise » et « communication » et décrètent que le rock and roll est, au choix : un mort, une maladie, une peste. Puis c’est au tour de Gil Wolman, l’un des anciens de l’Internationale Situationniste (IS), exclu par Guy Debord comme beaucoup. Reconverti dans la peinture, il ne tombe pas dans le piège des souvenirs de l’ancien combattant exclu. Comme cet autre dont il est brièvement question dans le spectacle, Ivan Chtcheglov, exclu bien avant, au temps premier de l’Internationale Lettriste (IL) et qui deviendra fou, comme le racontent Marcus et Michèle Bernstein dans Lipstick Traces. Bernstein, première compagne de Guy Debord dont elle divorcera pour se remarier en Angleterre et envoyer de là-bas d’exquises chroniques littéraires publiées dans les pages Livres du Libération des années 80.

Lorsque j’ai vu le spectacle lors d’une répétition générale, cette évocation quelque peu elliptique de l’IL et de l’IS risquait d’entraîner le décrochage de spectateurs peu ou pas au parfum de ces histoires. Mais, bientôt, la discussion des actrices et des acteurs entre eux sur la notion d’exclusion rebranchait le courant. « Oui, je crois qu’il faut être dur parfois ! Mais face au monde. PAS entre nous », arguait l’un. Propos de bande, s’il en est. Pour finir, Godard et Karina se retrouvent vingt ans après leur séparation à la télé chez Ardisson. Qu’est-ce que je peux dire, j’sais pas quoi dire. Karina se lève et sort. Exit Godard. A la niche Ardisson.

Restés seuls, les cinq actrices et acteurs s’interrogent : où en est le spectacle ? Où en sommes-nous de nos vies ?  L’avenir appartient aux audacieux. Le passé, ô beau miroir, aura le dernier mot : on revient au temps de la Commune à l’heure où l’on va, tous ensemble, abattre la colonne Vendôme. Noir.

Scène de "Bandes" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Bandes" © Jean-Louis Fernandez

C’est aux saluts que l’on mesure combien le « s » de Bandes commence par cette bande singulière qui est devant nous. Une bande générationnelle comme toutes les bandes. Kaspar Tainturier-Fink (musique), Sébastien Lemarchand (lumières) et Emma Depoid sont sortis ces dernières années de l’école du TNS (Théâtre national de Strasbourg) tout comme Camille Dagen. Tous étaient déjà dans l’aventure de Durée d’exposition. Les ont rejoints Germain Fourvel (vidéo) et Edith Biscaro (régisseuse générale et régisseuse plateau), sortis plus récemment du TNS. Mathieu Garling (dramaturgie) vient lui de l’ENS (Ecole normale supérieure) où Camille Dagen l’a connu avant qu’elle ne bifurque vers l’école du TNS.

L’acteur Thomas Mardell et l’actrice Hélène Morelli sont également sortis de l’école du TNS. Nina Villanova a fait l’ERAC, Théo Chédeville le CNSAD, il était le Pierrot du Don Juan de Molière que Camille Dagen avait monté lorsqu’elle était encore élève à l’ENS, Roman Kané tenait le rôle-titre et le revoilà. Autant de fidèles amitiés. Belle bande que celle, effrontée, douée et volontaire de Bandes.

« Bandes parle de l’échec, de la peur de l’échec et de la nécessité de l’échec », écrit Camille Dagen. « Ça parle de la difficulté à se retrouver et s’unir autour d’une sensation commune. Ça cherche à comprendre pourquoi les bandes finissent par se séparer. » Ça parle aussi « du fait que choisir quels disparus sont encore nos contemporains est un acte décisif. Ça parle de l’histoire des générations qui passent, des pères qui cherchent en vain leurs enfants perdus, leurs héritiers manqués et vice versa ».

Il y a longtemps (trente ans ?), j’avais publié dans Libération un article intitulé « Le Temps des bandes ». Le titre était volontariste donc excessif. Nombre de ces bandes n’en étaient pas, d’autres ont eu la vie plus ou moins courte. Au moins l’une d’elles a perduré jusqu’aujourd’hui : le théâtre du Radeau à la Fonderie du Mans autour de François Tanguy. C’est là que toute la bande est venue longuement répéter, l’été dernier, ce qui allait devenir Bandes.

Spectacle vu lors de la répétition générale de Bandes au Maillon théâtre de Strasbourg scène européenne en novembre 2020, théâtre où le spectacle aurait dû être créé. (Il y sera repris la saison prochaine). Il devait être à l’affiche les 17 au 18 fév au Tandem, Scène nationale Arras - Douai; le 2 mars au Gallia - Théâtre de Saintes. Il sera le 12 mars au Phénix, Scène nationale de Valenciennes dans le cadre du Cabaret des curiosités, mais, comme tous les spectacles du Cabaret, réservé aux professionnels et aux journalistes. Il devait être ensuite du 13 au 15 avril  à La Comédie, Centre dramatique national de Reims, mais rien n’est moins sûr. Bandes sera repris la saison prochaine au CDN de Tours où Camille Dagen est artiste associée, en tandem avec son précédent spectacle Durée d’exposition, spectacles qui seront également à l’affiche du Festival d’automne en novembre prochain.

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