L’impossible « Voyage de G. Mastorna » suivi par Marie Rémond

Cela devait être un film immense, extravagant, cosmique. Federico Fellini n'a jamais tourné "Le voyage de G. Mastorna", mais son scénario allait innerver ses films. Publié après sa mort, il nous sidère dès la lecture. Marie Rémond s’en inspire pour mettre en scène un metteur en scène qui doute, angoisse, fabule, entre dans sa fiction...Marie Rémond doute, elle aussi.

Scène du "Voyage de G. Mastorna" © Vincent Pontet. coll.CF Scène du "Voyage de G. Mastorna" © Vincent Pontet. coll.CF
Rares sont les artistes de la scène qui, comme Marie Rémond, auraient eu l’idée et l’audace d’élaborer un spectacle fondé sur Le Voyage de G. Mastorna, un scénario monstrueux de Federico Fellini ; tout ce qui reste, et ce n’est pas rien, d’un film jamais tourné. On le sait, cette jeune actrice et metteuse en scène chérit les projets inattendus.

D’Agassi à Fellini

Je me rappelle l’avoir vue pour la première fois au Jeune théâtre national. Elle sortait du Conservatoire national supérieur d’Art dramatique de Paris et signait une maquette très accomplie qui deviendrait son spectacle, André. Non une adaptation d’un roman ou d’un film mais une traversée d’Open, les mémoires du tennisman André Agassi. Elle jouait le rôle du champion, enfant, ado, adulte, les autres rôles (frère aîné, père, etc.) étaient tenus par deux de ses comparses, Sébastien Pouderoux et Clément Bresson. Souvenir mémorable que celui de cette découverte (lire ici).

En discutant dans les couloirs du JTN, elle m’avait expliqué avoir d’abord songé à travailler sur une pièce de Marivaux mais la découverte de ces mémoires d’Agassi avait tout bouleversé. André allait, par son succès, accélérer le cours de sa vie. Auparavant, elle avait déjà monté des pièces peu normatives comme Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne de Jean-Luc Lagarce. Elle allait poursuivre dans cette veine avec Vers Wanda d’après le film de Barbara Loden (lire ici) menant parallèlement une belle carrière de comédienne auprès de metteurs en scène comme Jacques Vincey ou Thomas Quillardet.

A l’invitation d’Eric Ruf, elle est entrée à la Comédie-Française par la petite porte du Studio où elle signa Comme une pierre qui roule... avec la complicité de Sébastien Pouderoux, devenu entre-temps pensionnaire de la Comédie-Française. Un spectacle consacré à Bob Dylan, focalisé sur l’enregistrement d’un de ses titres phares (lire ici). Gros succès. Et la voici donc dans la seconde salle de la Comédie-Française, au Théâtre du Vieux Colombier où elle retrouve Thomas Quillardet qui cosigne avec elle et Aurélien Camard-Padis l’adaptation du scénario de Fellini. Mémoires d’un sportif, chroniques cinématographiques ou studio d’enregistrement musical, Marie Rémond aime prendre le théâtre de biais pour mieux en creuser la face.

De Mastorna à Mastroiani

Ecrit par Fellini en collaboration avec Dino Buzzati dit Brunello Rondi, Le Voyage de G. Mastorna a été traduit en français après sa publication en Italie. Fellini avait refusé que ce scénario soit publié de son vivant. Il n’est d’ailleurs pas tout à fait achevé : « que se passe-t-il ensuite ? Sincèrement, je ne le sais pas encore. », note Fellini dans les dernières pages. Des grands décors ont été construits, des acteurs recrutés, mais à la veille du tournage Fellini tombe mystérieusement malade. Superstitieux, il y voit un signe (vers la fin de sa vie, il consultait un mage, le spectacle en fait l’écho). Le film ne se fera pas mais des séquences du scénario ressurgiront, plus ou moins transformées, dans ses films futurs.

Comme le dit très justement Aldo Tassone en préfaçant l’édition du scénario : « Dès l’ouverture, le voyage est entièrement structuré comme un cauchemar fébrile, interminable. » L’ouverture, c’est celle de la chute d’un avion avec à son bord G. Mastorna, scène qui s’inspire d’un souvenir personnel de Fellini. Mastorna devait être joué par Marcello Mastroianni et le jeu à trois bandes entre le personnage, le réalisateur et son acteur est constant dans le scénario, comme il l’est dans son film 8 1/2. Très vite, on entre dans une ambiance kafkaïenne (Fellini adorait L’Amérique) : tracas de l’administration disant à Mastorna que son passeport n’est plus valable, rêves qui s’immiscent dans le réel. Le Latin Fellini pousse le bouchon plus loin : des morts s’accoquinent aux vivants, oui il y a une vie après la mort, etc. Un scénario cosmique et comique, démesuré. Fellini est comme dépassé lui-même par son extravagance, la puissance de ses visions.

Marie Rémond pioche des éléments du scénario et parfois des séquences entières. Elle les utilise pour mettre en scène le tournage de ces scènes par Fellini tenant une petite caméra, assis sur un fauteuil à roulettes poussée par le régisseur. Des travaux d’essai pour le film futur. Le résultat est double : d’un côté, le spectacle est une collection de petits moments plus ou moins réussis mais qui ont du mal à faire corps ; de l’autre, le scénario ronge et envahit le plateau trop petit, trop terre-à-terre pour le suivre dans sa folie.

Alors, faute de pièce, on s’attache aux personnages et aux acteurs qui les interprètent. Serge Bagdassarian, omniprésent, est un troublant Federico, plein de tourments et de visions. Il est bien entouré par Jennifer Decker (l’assistante de Federico), Jérémy Lopez (Rino, le régisseur, toujours la clope au bec, que l’on croirait sorti de Cineccitta des années 60), Laurent Lafitte comme ailleurs (Marcello Mastroianni auquel Federico reproche de ne pas faire corps avec son personnage de Mastorna). D’autres acteurs et actrices interprètent plusieurs personnages, telle Georgia Scalliet qui s’amuse beaucoup à passer d’une accorte hôtesse de l’air à une dindonne avec gros nibards et gros cul rose. C’est riche, plein d’idées et pourtant cela s’échappe tout le temps. Marie Rémond met au centre de son propos le doute qui assaille Fellini, son tourment à l’heure de mettre en scène un projet gigantesque. Montre comment un metteur en scène qui doute et passe de l’intuition à la dépression, de l’autorité à la fuite, de l’homme à l’enfant. Il se peut que Marie Rémond ait elle-même douté de son propre projet. Le soir de la première – c’est toujours fragile une première –, on doutait que son pari soit pleinement réussi.

De Yacine à Gabily

Par les temps qui courent, à la Comédie-Française comme ailleurs, les spectacles conçus à partir de films se multiplient. On ne compte plus ceux faits d’après Bergman, Lars Von Trier, Visconti, mais aussi, Renoir, Rohmer, Eustache, Godard et bien d’autres. Un symptôme, sans doute, mais de quoi ? Eric Ruf, soucieux avec raison de la parité des sexes quant au choix des metteurs en scène, semble aussi vouloir œuvrer à une pluralité des formes : adaptations de romans, de films, de documents, écriture de plateau, pièces anciennes ou nouvelles.

La notion d’auteur s’est justement étoilée, les travailleurs du texte sont plus que jamais à la manœuvre mais la Comédie-Française, ce temple du répertoire, semble les négliger. Au lieu de présenter un embrouillamini sur la guerre d’Algérie, n’aurait-il pas été plus judicieux de faire ressurgir une pièce comme Le Cadavre encerclé de Kateb Yacine ? Pourquoi la Comédie-Française ne commande-t-elle plus de pièces ? Pourquoi des auteurs, disons de Didier-Georges Gabily à Jean-René Lemoine n’y sont pas montés ? Mais assez bavardé, revenons à Fellini et à son scénario.

Evoquons, quasiment au hasard, une des folles séquences du scénario Le Voyage de G. Mastrona. Une séquence démentielle que Marie Rémond ne peut que mettre sous le tapis de son adaptation. Trop dingue, impossible. Mastorna et son ami Armandino sautent d’un train en marche et se retrouvent au plan suivant dans une rue où les enseignes lumineuses « forment des silhouettes de femmes nues, dansantes, des faces de clowns, d’animaux, de mages et de diables ». Dans la cohue de la boîte, Armandino entraîne Mastrona vers un type qui, à l’aide d’une étrange machine, convoque les absents et les disparus. A sa demande, Mastrona appelle Luisa, sa femme : « Luisa, je t’aime ». Bientôt, c’est tout le personnel et tous les clients de la boîte de nuit qui clament « Luisa, je t’aime » et entament un strip-tease général. « Des hommes gros, chauves et simiesques, avec des ventres énormes, des femmes velues de tous les âges, y compris des vieilles aux seins flasques et recouvertes de rides », tous nus, répètent : « Luisa, je t’aime ».

Mastorna s’éloigne, un jeune homme exalté l’interpelle en braillant qu’il ne faut plus avoir peur de rien, ni de la vie, ni de la mort. Il entraîne Mastorna sur un balcon et sans attendre saute par-dessus la balustrade et se fracasse en bas. « Le corps reste immobile, écrit Fellini, tordu de façon atroce, dans un lac de sang et de matière cérébrale. Il reste ainsi pendant quelques secondes, puis saute sur ses pieds, comme un ressort, vivant, plus gaillard encore qu’auparavant. » Le jeune homme interpelle Mastorna : « Vous aussi, vous aussi ! Jetez-vous en bas !! On ne meurt plus ! » Toute la boîte de nuit saute dans le vide, et bientôt tout le monde saute des fenêtres de la ville qui « se lance dans un impossible suicide ». Finalement, entraîné par une « belle fille », Mastorna saute aussi. Comment filmer une telle séquence ? Fellini doute, s’angoisse, cherche des dérivatifs. C’est cela que Marie Rémond a voulu mettre en scène sans toujours y parvenir. Comme Fellini.

Le Voyage de G. Mastorna au Théâtre du Vieux Colombier, jusqu’au 5 mai. Le scénario traduit de l’italien par Françoise Pieri avec la collaboration de Michèle Berni Canani est paru aux éditions Sonatine, 208 p., 18€.

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