Festival Sens Interdits (2/2) : retours d’URSS

Dans l’espace post-soviétique, le théâtre indépendant est une denrée rare et précieuse. En Russie, le Théâtre Knam signe « Je n’ai pas encore commencé à vivre », un spectacle prenant et bouleversant qui fera date dans l’histoire de la compagnie. Venu du Kazakhstan, le théâtre indépendant Artishock revisite, dans « Nord-Est », un fait divers qui traumatisa la Russie.

Scène de "Je n'ai pas encore commencé à vivre" © dr Scène de "Je n'ai pas encore commencé à vivre" © dr

Envers et contre tout, et presque tous, le Théâtre Knam maintient le flambeau d’un théâtre russe indépendant et vigilant, non à Moscou comme le fait le vaillant Teatr.doc, mais là-bas, à l’extrême orient de la Russie, dans une ville au nom rêveur mais fallacieux : Komsomolsk-sur-Amour (Комсомольск-на-Амуре). L’Amour est un mot (amyre) emprunté à la langue nanaï (la langue que parle Derzou Ouzala dans le film éponyme de Kurosawa) qui veut dire « boue » (les eaux du long fleuve Amour, souvent mitoyen avec la Chine, ne sont jamais claires). Et la ville n’a pas été construite par les jeunes communistes (les komsomols) mais bel et bien par les zeks, les prisonniers du goulag.

« Nous sommes tous nés en URSS »

On mesure mal ici, dans l’univers du théâtre européen somme toute relativement confortable, ce que c’est que de faire et de maintenir en vie (qui est, là-bas, de l’ordre de la survie permanente) à Komsomolsk-sur-Amour un théâtre indépendant qui ne cède à aucune sirène et aucune pression, ni à la fatigue, l’usure, l’envie de tout arrêter, dans une ville sans charme et sans avenir. Mais c’est leur ville, c’est là que sont nés les acteurs du Théâtre Knam (à l’exception d’un seul), c’est là qu’ils vivent, c’est là qu’ils se serrent les coudes et se soutiennent mutuellement et c’est là que s’ancre leur dernier spectacle, Je n’ai pas encore commencé à vivre.

C’est de là, dans une région où les camps étaient nombreux (souvent volants pour la construction de la ligne de chemin de fer du BAM (Байкало-Амурская Магистраль), que les acteurs du Knam embrassent l’histoire de leur pays immense depuis un siècle, depuis Lénine. Au final, le spectacle le plus fort, le plus accompli, le plus incisif de leur parcours, qui ne fut pas toujours un chemin de roses. « Nous sommes tous nés en URSS », est-il dit dans le spectacle. Ce n’est pas une réplique, c’est un fait.

Je n’ai pas encore commencé à vivre est un spectacle qui parle, si je puis dire : magnifiquement, de la terreur, de la peur et du mensonge, du plus haut sommet de l’Etat jusqu’au moindre village russe, tressant avec maestria des générations d’histoires personnelles avec une vue en surplomb sur le séisme que fut la naissance de l’Union soviétique et ce qui s’ensuivit et s’ensuit encore. Car l’URSS, après 70 ans de bons et déloyaux services, a beau avoir disparu officiellement au début des années 90, elle vit encore. Vladimir Poutine, ex-officier du KGB, en maintient les braises et en attise le feu en créant par exemple une « journée du tchékiste », un peu comme si, en France, on créait « une journée de la milice ». Façon de dire que le président russe ne renie rien et garde le pays sous sa botte. Dit autrement, Je n’ai pas encore commencé à vivre est le pendant théâtral de La Fin de l’homme rouge, ce grand livre de Svetlana Alexievitch (lire ici).

« Je dois tout à la perestroïka »

Le Théâtre Knam (« K » pour Komsomolsk, « na » qui veut dire « sur » et « am » pour Amyre) est né d’une révolte contre un théâtre officiel, englué dans le conformisme, le laisser-aller et le provincialisme dénoncé en son temps par Tchekhov et qui a ô combien perduré pendant la période soviétique. Cette révolte a été menée par une jeune femme blonde, Tatiana Frolova, qui, à 24 ans, en 1985, décide de fonder son propre théâtre en le façonnant à l’huile de coude, bricolant une salle de 24 places au bas d’un immeuble gris et sans âme comme il y en a tant dans les villes russes industrielles. Là autour d’elle s’agglutinent toutes les énergies artistiques de la ville : des peintres, des musiciens, des acteurs en herbe, des citoyens. 1985, c’est le début des changements en Russie sous Gorbatchev, on y rêve de tous les possibles, une société civile commence à s’ébrouer. « Dans ma vie, je dois tout à la perestroïka », dit Tatiana Frolova dans le spectacle.

Car, pour la première fois, elle est en scène. Habituellement, elle se tient dans la cabine de régie pour donner les tops lumière et son ; cette fois, la metteuse en scène est sur la scène, assise sur le côté gauche devant une console, elle prend la parole en premier : « Je m’appelle Tatiana... » Chacun parlera en son nom ; Dmitri Bocharov et Vladimir Dmitriev, compagnons de toujours du Knam, et tout autant les deux nouveaux venus, Guerman Iakovenko et Ludmila Smirnova, deux jeunes nés à Komsomolsk juste avant le démantèlement de l’empire soviétique et qui semblent avoir trouvé dans le Knam un cadre à leur existence ballottée, bafouée et contrariée qu’ils racontent par touches dans le spectacle. Ce n’est pas de l’exhibitionnisme, c’est plus que de simples témoignages. C’est un constant questionnement.

Pourquoi Ludmila est dépressive depuis l’enfance et dit n’avoir appris qu’une chose, la haine ? D’où vient le bégaiement de Guerman ? Quel poids pèse sur Volodia dont les grands-parents ont connu les camps et dont le père est né au goulag ? Quel poids pèse sur Dima dont le grand-père, tchékiste, a exécuté son propre père et dont la grand-mère était une dénonciatrice et vivait dans un appartement aménagé avec des meubles ayant appartenu à des exécutés ? Comment la mère de Tatiana se souvenait avoir été très tôt habitée par la peur tout en disant regretter Staline ? Pourquoi une jeune fille de Komsomolsk (que l’on voit en vidéo) interrogée par Tatiana en vient à dire : « Il me semble que je n’ai pas commencé à vivre » ? Le titre du spectacle vient de ses mots.

Les bottes de Staline

En regard, le Knam raconte à la serpe des pans de l’URSS. C’est forcément troué, parcellaire et brut, mais c’est une histoire faite de brutalité. Voici Lénine décrit comme un monstre froid, impitoyable et peu soucieux des droits de l’Homme (ce qui n’est pas sans faire écho chez le spectateur à l’actuel président de la Russie). Voici la Tcheka et ses tchékistses, la « terreur rouge », les tribunaux infâmes dont la finalité est définie par Lénine : « Ce tribunal ne doit pas éliminer la terreur mais la justifier et la légaliser. » Voici Staline et « l’homme nouveau » dont le prix entre 1923 et 1953 est évalué selon les sources entre « 25 millions et 80 millions de morts », nous dit le Knam. Tatiana Frolova voit dans les dénonciations des crimes de Staline par Khrouchtchev une occasion manquée : « On n’a pas fait notre procès de Nuremberg. » Mais était-ce possible ? Les juges auraient dû se condamner eux-mêmes après avoir condamné tout le gouvernement.

Tout n’est pas noir. Le spectacle est traversée d’instants blagueurs comme une anecdote fictive mais tellement russe à propos des bottes de Staline. Le panorama rapide de la période soviétique ne manque pas de citer des exemples de citoyens qui ont payé leur courage – celui de dire la vérité – par des années de camp et des internements psychiatriques. L’histoire de leur pays, ils la poussent jusqu’aujourd’hui. Jusqu’au cas d’Ildar Dadin condamné par les tribunaux de Poutine pour infraction au droit de manifester, torturé et finalement libéré sous la pression occidentale. Après sa libération, Dadin s’est mis à bégayer, nous dit le Knam. Ce que les acteurs nous font éprouver, c’est la porosité entre leurs vies et l’histoire de leur pays, comment la peur est un hochet offert à sa naissance à chaque enfant de Komsomolsk-sur-Amour.

Je n’ai pas encore commencé à vivre est un spectacle dont on peut nuancer voire discuter certaines analyses, mais il est d’une honnêteté impitoyable. Dima : « Il m’a fallu des années pour comprendre l’histoire de ma famille. Mais aujourd’hui au moins, je comprends mieux d’où vient en moi cette peur permanente et irraisonnée. Ou cette retenue excessive. Ou cette incapacité absolue à faire confiance et à vivre une relation intime. Ou encore ce sentiment permanent de culpabilité qui me poursuit depuis l’enfance, autant que je m’en souvienne. » Il n’y a pas d’Amour heureux comme dit le poète, mais c’est leur Amour à eux tous. Pour le meilleur et pour le pire. « Nous tous, nés et élevés en Russie, sommes des descendants des victimes et des bourreaux », dit le Knam. Svetlana Alexievitch ne dit pas autre chose.

« Je suis », nous sommes

En 2007, il y eut un tournant dans l’histoire de cette troupe. Après avoir exploré des pièces du répertoire peu jouées en Russie et avoir abordé Bernard-Marie Koltès et Heiner Müller mais aussi l’univers de Dostoïevski (qu’il a retrouvé dans son avant-dernier spectacle comme à contre-temps), le Knam s’est tourné vers un théâtre parlant de la réalité russe, mais en allant bien au-delà d’un simple théâtre documentaire. Ce fut Endroit sec et sans eau (à propos des prisons), Une guerre personnelle (à propos de la Tchétchénie), Je suis (première introspection, lire ici) dont ce nouveau spectacle est la suite. Il aurait pu avoir pour titre « Nous sommes ».

Ce tournant fut tout autant celui d’une révolution technologique de leurs spectacles. C’est l’époque où apparaissent les nouvelles caméras vidéo, où se développe Internet. Pour une petite troupe isolée au bout du monde, ce fut une double aubaine. Dix ans après, les membres du Knam sont, en la matière, des experts hors pair. Tout le formidable travail visuel et sonore de Je n’ai pas encore commencé à vivre est comme un baume de beauté et de douceur jeté sur leurs vies âpres et la chronique âcre de l’Union soviétique. Pas un instant ils n’ont pensé que ce spectacle coïnciderait avec le centenaire de la Révolution d’Octobre. Enfin, si pour eux Lénine est un être « émotionnellement froid », on ne saurait trop vous conseiller d’aller voir ce spectacle émotionnellement chaud.

Si le théâtre Knam vient pour la quatrième fois au Festival Sens interdits – belle fidélité –, c’est la première fois que le Festival accueille une troupe Kazakhe et, qui plus est, indépendante : Artishock. Fondé en 2001, c’est le premier théâtre indépendant du Kazakhstan, pays de l’ex-bloc soviétique plus connu par sa musique et ses chevaux que par son théâtre. Il existe à Almaty des théâtre nationaux en langues kazakhe, russe et allemande (beaucoup d’Allemands de la Volga et de la région de Koenisberg – aujourd’hui Kaliningrad – furent déportés au Kazakhstan). Artishock joue, lui, des spectacles en langue russe et d’autres en langue kazakhe. La troupe est venue au Festival Sens interdits avec un ancien spectacle, Nord-Est, repris chaque saison à la demande du public, un spectacle choc adapté d’une pièce allemande écrite par Torsten Buchsteiner et jouée logiquement en russe car le sujet de la pièce s’inspire d’un fait divers qui ébranla la Russie de Poutine.

Trois femmes, trois voix

Le 23 octobre 2002, alors que se déroulait dans un théâtre à la périphérie de Moscou le spectacle Nordost (Nord-Est) dans le style des comédies musicales de Broadway, un commando tchétchène lourdement armé fit irruption dans le théâtre et prit en otage le public et les acteurs. Les Tchétchènes demandaient l’arrêt de la seconde guerre en Tchétchénie, le retrait des troupes russes. Le théâtre fut piégé par le commando, les femmes tchétchènes (pour la plupart des jeunes femmes dont l’époux avait été tué par les forces russes) bardées de ceintures explosives prirent position.

Il y eut, en apparence, des négociations. Des personnalités comme Anna Polikovskaïa ou l’ancien premier ministre Evguéni Primakov entrèrent dans le théâtre pour parlementer avec le commando. Il y eut quelques libérations d’otages, en particulier des enfants, et quelques mouvements violents. En fait, pour le pouvoir russe, il ne fut jamais question de négocier, les forces de l’ordre préparaient l’assaut qui eut lieu au quatrième jour après que le théâtre eut été noyé d’un puissant gaz via les bouches d’aérations. Le commando tchétchène fut liquidé, le gouvernement russe minimisa le nombre d’otages victimes des gaz : en fait près de 150, sans compter les durables séquelles pour les survivants. A la fin du spectacle, les acteurs kazakhs demandent au public de ne pas applaudir car, disent-il, des otages meurent encore aujourd’hui des conséquences de l’inhalation des gaz.

La pièce (traduite en français aux éditions de L’Arche) reconstitue les événements à travers trois personnages de femmes : une Tchétchène qui n’a rien à perdre pour avoir tout perdu, une femme médecin qui put pénétrer dans le théâtre et une femme venue en famille assister au spectacle. L’auteur, à travers ces personnages, cherche à donner une version équilibrée et informée des événements, ce qui ne fut pas du goût des autorités russes lorsque la pièce fut montée par le Cinquième théâtre de Omsk (le meilleur de cette ville à l’est de l’Oural) : le spectacle fut interdit au soir de la seconde représentation.

Ce n’est pas toujours les meilleures intentions qui font les bons spectacles et c’est un peu dans ce piège que tombe la mise en scène sommaire de Galina Pyanova qui prend à son tour le public en otage. Mais il est bon de savoir qu’il existe un théâtre kazakh indépendant, et pas seulement celui d’Artishock. Suivant l’exemple de cette troupe pionnière, d’autres théâtres indépendants sont nés à Almaty. C’est une bonne nouvelle.

Tournée française et suisse du spectacle Je n’ai pas encore commencé à vivre du Théâtre Knam :

La Filature, Mulhouse, du 7 au 9 nov ;

Théâtre populaire romand, La Chaux-de-Fonds, les 11 et 12 nov ;

Maison de la Culture de Tournai dans le cadre du festival Next, le 28 nov ;

Théâtre des Quatre saisons, Gradignan, le 1er déc ;

Théâtre Romain Rolland, Choisy-le-Roi, le 5 déc.

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