La publication du sondage Viavoice pour Libération, réalisé en novembre 2021, L’école et l’éducation : quelle place et quels enjeux aux yeux des Français ?[1] est révélatrice de la manière dont le débat éducatif est posé en France. Il l’est selon un cadre très étroit, posé par le discours officiel sur l’école. L’école a deux missions : instruire (mais instruction ici réduite aux « fondamentaux » soit explicitement "lire, écrire, compter" selon les sondeurs) et transmettre les valeurs de la République. Rien d’étonnant à ce que 81% des sondés choisissent d’approuver cette vision, partagée par les majorités successives de droite (loi Fillon 2005) ou de gauche (loi Peillon 2013) et inscrite dans le marbre du Code de l’éducation.
Il l’est aussi en fonction de la nostalgie bien connue des Français pour l’école d’avant : d’avant le numérique, d’avant le collège unique, d’avant 68… Rien d’étonnant non plus à ce que 78% des sondés affirment que la situation de l’école et de l’éducation s’est dégradée depuis cinq ans ontre 13% qui affirment qu’elle s’est améliorée, ou que 84% éprouvent des sentiments négatifs en pensant à sa situation actuelle contre 22% qui éprouvent des sentiments positifs.
Ce sondage révèle du moins le désaccord majoritaire des sondés avec la mythologie de l’école de l’égalité des chances : seuls 35% d’entre eux lui font confiance pour réduire les inégalités contre 54% qui expriment leur défiance.
Il révèle aussi le désir d’un débat éducatif plus approfondi à l’occasion de la campagne présidentielle : les sondés sont 66% à affirmer que l’école occupe une place pas assez importante dans le débat politique. Et les sondés ont peu de foi en la capacité des candidats actuellement déclarés ou candidats à la candidature à apporter des réponses efficaces aux questions posées à l'Ecole : 46% ne voient aucun candidat capable de le faire, seuls les deux finalistes de l’élection de 2017 arrivent à 11 et 10%...
Ce sondage est donc révélateur de la pauvreté du débat éducatif en France, mais aussi du prisme dans lequel on l’enferme. Au contraire du harcèlement à l’école ( contre lequel 73% des sondés demandent d’accorder plus de moyens), la question de ce qu’on apprend à l’école semble ne pas regarder les Français : ce sont les "fondamentaux" et les valeurs de la République, il n’y a pas d’alternative. On pourrait imaginer que le débat éducatif soit ouvert à une réflexion sur ce que l’école doit apprendre à tous les enfants, à tous les jeunes, scolarisés de 3 à 18 ans : les savoirs utiles au 21e siècle peuvent ils se résoudre à lire, écrie, compter ? Qui peut penser cela ? Personne, assurément. Mais c’est pourtant ainsi qu’on impose aux sondés, et aux citoyens, une absence de réflexion sur ce que l’école enseigne. Il y aurait là de quoi provoquer inquiétude, déception, tristesse, si, heureusement, un collectif comme le CICUR (Collectif d’interpellation du curriculum) ne s’efforçait de poser vraiment la question de ce qu’on apprend à l’Ecole[2]. On a évoqué dans un précédent billet la rencontre, organisée le 20 novembre la BnF, qui a mis "les savoirs au centre du débat"[3].
La campagne présidentielle gagnerait à sortir du cadre étroit, réducteur où est enfermé le débat public sur l’école et l’éducation. Ce sondage, par son approche caricaturale de ce que l’école doit enseigner, pourrait-il aider, on le souhaite, à une prise de conscience, celle de l'urgence à aborder enfin la question fondamentale qui jusqu’ici échappe à la nécessaire dispute démocratique ?
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[2] https://curriculum.hypotheses.org/
[3] https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/231121/debat-educatif-la-revolution-curriculaire