Centre de connaissances et de culture : vous avez dit « culture »?


En choisissant de proposer une appellation française pour ce que les anglo-américains appellent learning centre, le ministère de l’éducation nationale a fait des choix de nombre. Les connaissances sont au pluriel, la culture au singulier.

Si on imagine une appellation utilisant seulement le singulier – centre de connaissance et de culture-  ou le pluriel – centre de connaissances et de cultures-, ou, pourquoi pas, une inversion du choix des nombres – centre de connaissance et de cultures, on voit bien que la signification s’en trouve modifiée.

Il nous paraît intéressant de lire dans ces choix la confirmation de ce que nous avons écrit dans nos précédents billets du mois d’avril portant sur le modèle politique d’éducation en oeuvre[1], sur le sens politique[2] des centres de connaissances et de culture, mais aussi sur un autre aspect de la circulaire de préparation de la rentrée 2012 qui les promeut, touchant à la laïcité[3].

Alors qu’il est commun de parler de « société de la connaissance » au singulier, le choix du pluriel vise à insister, comme le fait l’appellation « socle commun de connaissances et de compétences » sur la nécessaire diversité, pluralité des domaines, constitutifs de disciplines, concourant  à la capacité humaine de construire, conserver et transmettre des représentations mentales dont l’ensemble  constitue, à un moment donné, la connaissance d’un individu, d’une société, de l’humanité. Aussi parle-t-on communément de l’acquisition des connaissances à l’école.

Dans le singulier de « culture », on lira volontiers un premier implicite : celui de la culture générale, « cette part de la connaissance qui dépasse les savoirs spécialisés pour développer l’homme lui même »[4], dont s’empare le débat politique, voire la polémique, comme on l’a vu en France à l’annonce de la suppression d’une épreuve à un concours d’entrée à une grande école[5]. Mais on peut lire aussi dans ce singulier celui de « culture commune », à laquelle se réfère par exemple dès son introduction la circulaire de préparation de rentrée 2012[6] ; ou encore celui de « culture scolaire », dont on pourrait considérer que le socle commun de connaissances et de compétences[7] a tenté de définir les contenus en 2006. Ces singuliers ne se recouvrant pas complètement pourraient donner à penser qu’en choisissant le singulier sans qualification, on a cherché à éviter la difficulté.

Mais la difficulté est bien plus grande encore. On pourrait ajouter aussi à culture, comme qualification ou détermination, humaniste, juvénile, numérique, de l’information[8], etc.

On ne reviendra pas sur les critiques qui ont salué la définition du socle commun, l’expression fameuse de Philippe Meirieu « le socle ou la statue », ni sur celles qui ont été faites à la culture générale élitiste portée par les œuvres du patrimoine artistique, culturel, littéraire, excluant les sciences ou les sports de son horizon, opposée à la culture de masse portée par les médias. On se souvient que la présence de La Princesse de Clèves au programme d’un concours d’attaché d’administration a fait l’objet de la part d’un futur président de la République d’un commentaire fameux[9].

On rappellera pour mémoire la critique portée par  Bourdieu, Passeron, Grignon, Joshua formulée sur une conception naturalisante de « la » culture[10]. « Une solide tradition de critique du rôle de l ‘école comme institution au service des dominants  , écrit ce dernier, attire en effet l’attention sur la facilité avec laquelle l’aspect « commun » ou « universel » est apte à camoufler une culture de classe  ou de caste, ou une culture sexuée ».

On voudrait surtout s’interroger sur ce que le singulier de « culture » induit par rapport à un possible pluriel. N’y aurait-il pas là un des aspects fondateurs du modèle politique d’éducation français, qui consiste à considérer qu’il y aurait une hiérarchie entre « la culture » – la grande culture, la nôtre[11]- et toutes les autres – nécessairement inférieures ? La culture désignerait la culture humaniste, universelle, des Lumières et des droits de l’homme, constitutive de notre héritage culturel national, voire européen. Les cultures désigneraient les cultures relatives, particularistes, des autres que nous.

En d’autres termes, comme le note Geneviève Zoïa, « il n’y a pas une culture du côté de l’universel français et des cultures particularistes du côté des autres, mais des processus de socialisation dans lesquels  émotions et sentiments émergent comme des effets et non des causes de la culture (…) C’est bien en ce sens que le programme institutionnel de la troisième République ne releva pas d’une nécessité universelle, mais d’une construction culturelle »[12].

Ne trouverait-on pas une illustration de cette « construction culturelle » dans la laïcité d’empêchement que promeut  la circulaire déjà citée[13] présentant les Orientations et instructions pour la préparation de la rentrée 2012,telle que nous l’avons analysée dans notre billet du 7 avril[14] ?

Comme les centres de documentation et d’information (CDI), les centres de connaissances et de culture (3C) visent à ne pas limiter la culture à une construction marquée d’un particularisme implicite. Les professeurs-documentalistes sont incités dans la circulaire de 1986 qui définit les missions des personnels exerçant dans les CDI[15] comme dans le protocole d’inspection de 2007[16], à favoriser une large ouverture culturelle. Ce sont pour eux autant d’incitations à promouvoir une conception plurielle, diversifiée, de la culture facilitant la prise en compte et la (re)connaissance par tous à l’école de la cohabitation des cultures dans notre monde contemporain.

 

 


[1] http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/220412/centres-de-connaissances-et-de-culture-quel-modele-politique-d-ed

 

[2] http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/270412/centres-de-connaissances-et-de-culture-quelle-dimension-politique

 

[3] http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/070412/orientations-et-instructions-pour-la-rentree-2012-vers-une-laicit

 

[4] DUMAZEDIER, Joffre, article culture générale in Dictionnaire encyclopédique de l’éducation et de la formation, Retz, 2005

[5] voir notamment les points de vue publiés en avril sur les sites  lefigaro.fr et de lemonde.fr  : http://www.lemonde.fr/enseignement-superieur/article/2012/04/15/la-culture-generale-outil-de-selection-rouille_1684688_1473692.html en regard de http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/04/19/supprimer-le-culture-generale-c-est-admettre-de-facto-l-echec-de-l-ecole_1687205_3232.html

 

[6] « Si les parcours scolaires doivent être différenciés pour permettre la réussite de chaque élève, ils ne peuvent l'être qu'en référence à une culture commune » http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=59726

 

[7] http://media.education.gouv.fr/file/51/3/3513.pdf

 

[8] La pluralité culturelle se composant en abysme, un récent ouvrage met par exemple au pluriel « cultures numériques » : LE DEUFF, Olivier,  la formation aux cultures numériques, FYP éditions, 2011

[9] En février 2006, à Lyon, le futur candidat Nicolas Sarkozy déclarait ainsi à des fonctionnaires : « L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur “La Princesse de Clèves”. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de “La Princesse de Clèves”... Imaginez un peu le spectacle ! »

[10] JOSHUA, Samuel, L’école entre crise et refondation, Paris : La Dispute, 1999

[11] SARKOZY, Nicolas, discours Place du Trocadéro, Paris, 1er mai 2012 : « Nous sommes les héritiers d’une grande culture, les enfants de Voltaire, de Chateaubriand, de Victor Hugo, de Maupassant. »

[12] ZOïA, Geneviève, Laïcité et identité culturelle, in Tréma, IUFM de l’académie de Montpellier, n°37, 2012

[13] http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=59726

[14] http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/070412/orientations-et-instructions-pour-la-rentree-2012-vers-une-laicit

 

[15] Circulaire n° 86-123 du 13 mars 1986 : Missions des personnels exerçant dans les centres de documentation et d'information. http://www.cndp.fr/savoirscdi/?id=209

«  sous l'autorité du chef d'établissement, il prend des initiatives à la fois pour mieux faire connaître, à l'extérieur, l'établissement scolaire et pour l'ouvrir sur l'environnement local et régional, voire national et international. Cette ouverture doit permettre également de favoriser l'apprentissage de la vie collective et de la vie sociale »

[16] Protocole d’inspection des professeurs-documentalistes de février 2007 http://www.pedagogie.ac-nantes.fr/html/peda/doc/informations/inspection/Protocole_inspection.pdf

Pour « faciliter l’ouverture de l’établissement sur son environnement éducatif, culturel et professionnel » il appartient notamment au professeur-documentaliste de « contribuer à la définition d’un programme d’action culturelle tenant compte des besoins des élèves, des richesses locales et du projet d’établissement ; collaborer avec les partenaires de la lecture publique pour développer les pratiques personnelles de lecture ; coopérer avec des centres à vocation culturelle dans le cadre de projets conjoints ; contribuer, avec les médias locaux, à sensibiliser les élèves à leur rôle ;  contribuer à l’ouverture européenne et internationale ; favoriser la participation des élèves à certaines manifestations d’initiative locale, nationale ou internationale, dans un souci de cohérence globale des activités sur l’année et avec le projet d’établissement »

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