Travail illégal des élèves : une question taboue ?

Le « scandale des ados livreurs » n’éclaire-t-il pas crûment un angle mort de notre politique éducative : l’absentéisme pour raison économique, facteur puissant de décrochage et d’échec scolaire pesant sur les élèves des milieux populaires ?

L’essor des plates formes de livraison à domicile se traduit par un développement de l’emploi d’élèves mineurs, lycéens ou même collégiens, dont on peine à mesurer l’importance, tant les études sont rares à ce sujet, comme si la question était taboue. Faute de chiffres officiels qui seraient fournis par la DEPP du ministère de l’éducation nationale, on doit se contenter de données issues d’enquêtes partielles, comme celle conduite par le cabinet BSA auprès de 3500 lycéens d’Ile de France en 2015. Il faut se féliciter que Libération consacre son dossier du week end au « scandale des ados livreurs[1] ».

Dans ce dossier, un entretien avec Thierry Berthet, directeur de recherche au CNRS (laboratoire d’économie et de sociologie du travail à l’université d’Aix-Marseille) éclaire crûment le sujet. Selon l’étude BSA, « un lycéen francilien sur trois déclare avoir une activité rémunérée. Et près de 10% travaillent de manière continue toute l’année. Parmi les lycéens âgés de 18 ans et plus, la moitié ont un emploi ». Or «  à partir d’un certain nombre d’heures travaillées, les risques de décrocher à l’école augmentent (…) Les élèves qui ont un emploi rémunéré ont deux fois plus de risques de redoubler ». De plus « les écarts sont importants selon l’origine sociale. Les élèves de milieu populaire sont quatre fois plus nombreux que les autres à considérer que le travail nuit à leur assiduité  et qu’il est préjudiciable au déroulement de leur scolarité. Au total, 63% des élèves défavorisés déclarent avoir un petit boulot, travailler " à haute intensité ", contre un tiers seulement des enfants de milieux favorisés ».

Le phénomène est-il nouveau ? L’alerte n’a-t-elle pas été sonnée depuis longtemps ? Il suffit de relire le rapport de l’inspection générale consacré à L’absentéisme des lycéens en 1996[2], faisant suite à l’étude de Robert Ballion publiée l’année précédente, Les lycéens et leurs petits boulots[3], puis le rapport de l’IGEN Bernard Toulemonde publié en 1998 sur L’absentéisme des lycéens[4] pour s’en convaincre.

Dès la fin du 20esiècle, le phénomène est bien perçu et décrit. Notamment, dans la typologie des absentéismes établie par le groupe établissements et vie scolaire de l’inspection générale en 1998 apparaît « l’absentéisme par nécessité économique ».

Cet absentéisme par nécessité économique où « les élèves s’absentent pour cause de " petits boulots " » est cité en décembre 2015 parmi les différentes formes d'absentéisme dans l’article de Sophie Cristofoli de la DEPP, consacré à L’absentéisme des élèves soumis à l’obligation scolaire dans Education et formations[5]On observe que cette étude souligne certes « l’influence du milieu social », analyse également les liens entre absentéisme et possessions matérielles, milieu familial, climat scolaire, compétences en lecture et mathématiques, caractéristiques des élèves, mais à aucun moment la situation d’emploi de l’élève ne constitue une variable permettant d’en saisir l’impact sur l’absentéisme. La même année, le rapport de Jean-Paul Delahaye consacré à Grande pauvreté et réussite scolaire[6] établit un tableau extrêmement détaillé de la situation de grande pauvreté des élèves et de leurs familles, dessinant « une réalité aggravée par la crise mais peu connue », signalant « des enfants et des adolescents moins disponibles pour les apprentissages » sans que la question des petits boulots ou du travail salarié hors l’école ne soit explicitement évoquée.

Il y a bien là comme un angle mort de l’étude d’une question vive de l’éducation en France. D’après Thierry Berthet, « nous sommes en retard en France », et il cite l’exemple du Québec où le phénomène a été objectivé : « 85% de leurs 15-16 ans ont un travail », la responsabilisation des entreprises est à l’ordre du jour. « Elles ont invitées à signer une charte s’engageant à libérer les jeunes pendant les périodes d’examens et à ne pas abuser sur les horaires de travail pour leur laisser le temps d’étudier ». L’effort de responsabilisation pourrait aller de pair en France avec un encadrement plus strict des pratiques entrepreneuriales, par exemple celles des plates formes de livraison à domicile, afin de respecter scrupuleusement le droit du travail, et de ne pas tirer profit de comptes d’auto-entrepreneur ou de papiers d’identité suspects. On touche ici à l’impact très direct de la libéralisation économique sur la réussite éducative des jeunes les plus fragiles. Et si l’école de la confiance, c’était d’abord et avant tout celle d'une société  qui veille à garantir effectivement à chacun de ses élèves des conditions d’apprentissages décentes ?

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[1]https://www.liberation.fr/france/2019/05/03/le-scandale-des-ados-livreurs_1724878

[2]IGEN, L’absentéisme des lycéens, La Documentation française, 1996

[3]Ballion, Robert, Les lycéens et leurs petits boulots, Hachette éducation, 1995

[4]Toulemonde, Bernard, IGEN, L’absentéisme des lycéens, CNDP-Hachette éducation, 1998

[5]Cristofoli, Sophie, L’absentéisme des élèves soumis à l’obligation scolaire, in Education et formations,n° 88-89, décembre 2015.

http://cache.media.education.gouv.fr/file/revue_88-89/61/0/depp-2015-EF-88-89-absenteisme-eleves-soumis-obligation-scolaire_510610.pdf

Voir aussi le billet du 21 mars dernier :

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/210319/absenteisme-scolaire-des-inegalites-socialement-marquees

[6]Delahaye, Jean-Paul,Grande pauvreté et réussite scolaire, le choix de la solidarité pour la réussite de tous, mai 2015,

http://cache.media.eduscol.education.fr/file/2015/52/7/Rapport_IGEN-mai2015-grande_pauvrete_reussite_scolaire_421527.pdf

 

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