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formateur, expert associé France Education International (CIEP), membre professionnel laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université

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Billet de blog 5 mars 2025

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Exode informationnel : l’EMI comme rempart ?

Les résultats de l’enquête 2004 sur la fatigue informationnelle et les comportements par lesquels elle se traduit, notamment chez les jeunes, interrogent très fortement la manière dont notre enseignement scolaire assure l’appropriation par ses élèves d’une culture des médias et de l’information.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En décembre 2024, la fondation Jean Jaurès a publié les résultats de la deuxième vague d’une enquête initiée en avril 22, portant sur la fatigue informationnelle des Françaises et Français[1]. Son titre L’exode informationnel est particulièrement révélateur et alarmant. Les lignes de force dégagées de l’enquête soulignent notamment une saturation informationnelle collective, un intérêt déclinant pour les médias lié à une perte de confiance en eux, avec pour conséquence des pratiques actives en baisse etun sentiment d’impuissance : l’information paraît victime de la guerre de l’attention, au profit du binge scrolling (consommation compulsive de certains réseaux sociaux), minée par la montée du complotisme. L’enquête permet de dégager cinq profils types : les submergés par le fardeau de l’information, les boulimiques pris d’addiction informationnelle, les défiants au scepticisme systématique, les traditionnels pour qui l’information reste un rituel maîtrisé, les détachés enfin, qui tiennent l’information à distance.

Les 4000 personnes de l’échantillon interrogé ayant entre 18 et 75 ans, sont majoritairement sorties de l’enseignement scolaire, mais les données relatives aux 18-24 ans constituent un bon indicateur des tendances observables parmi les étudiants et sans doute parmi les lycéens.

Que nous disent donc ces données ? Elles sont particulièrement spectaculaires concernant le binge scrolling : « Un Français sur deux admet ainsi qu’il lui arrive de « se retrouver à passer beaucoup plus de temps que prévu à scroller des vidéos sur les réseaux sociaux (TikTok, Insta, Facebook). Un phénomène qui est d’autant plus important à mesure que l’âge des enquêtés diminue. Ainsi, s’il concerne 22 % des plus de 65 ans, c’est 67 % des 25-34 ans et 77 % des 18-24 ans ». On n’ose imaginer le pourcentage des 13-17 ans… Cette donnée n’est pas la seule à nous alerter : « De plus, dans ce nouveau paysage, des usages tels que celui consistant à « commenter de manière provocatrice et/ou de partager du contenu polémique » en viennent à concerner 23 % des enquêtés. Cela relève d’une pratique nommée need of chaos outre-Atlantique et qui se trouve, là encore, liée à l’âge (30 % des plus jeunes), mais aussi au genre (27 % des hommes versus 19 % des femmes) et au niveau de revenu (28 % des revenus les plus modestes pour 17 % des plus élevés) ».

Il y a donc bien là

  • un défi éducatif à relever ;
  • le constat, en creux, que les jeunes qui, avant leurs 18 ans, sont passés par l’école, le collège et le lycée, n’ont pas bénéficié d’une formation scolaire à la culture des médias et de l’information qui les ait prévenus contre l’exode informationnel : entre le discours officiel sur la « généralisation de l’éducation aux médias et à l’information » proclamée par une circulaire ministérielle de janvier 2022[2] et la réalité de la formation des élèves, et de leur culture de l’information forgée à l'école, l’écart est manifeste !

Parmi les pistes à explorer pour contrer cet exode informationnel et engager les futures et futures citoyen(ne)s dans un rapport plus sain à l’information, les auteurs de l’étude proposent notamment de « renforcer l’éducation aux médias et à l’information dès le plus jeune âge. L’école qui forme les citoyens doit se saisir de cette question de manière drastique, sur la compréhension tant de ce qu’est le métier d’informer que de l’univers informationnel, que des techniques pour faire face aux sources multiples. Pourquoi ne pas introduire, dans le cadre des cours d’éducation morale et civique (EMC), une éducation aux médias du CE2 à la terminale, avec une épreuve au bac ? »

Sur cette piste, nous ferons les observations suivantes.

1/ Les programmes d’éducation morale et civique accordent certes une place à l’éducation aux médias et à l’information : comme nous l’observions dans notre billet du 8 mars dernier[3], « Dès le préambule, en effet, l’EMC est articulé au parcours citoyen de l’élève, parcours qui va de l’école aux lycées, en lien avec l’éducation au développement durable (EDD) et l’éducation aux médias et à l’information (EMI) ». Mais, dans ce même billet, « nous avons choisi d’explorer ce qui , parmi des éléments clés de l’EMI, y figure : nous avons recherché ce qui y est dit de la Semaine de la presse et des médias à l’École®, du Centre de liaison pour l’EMI (CLEMI) qui organise depuis trente cinq ans cette opération pédagogique et éducative partenariale de grande ampleur, et des médias scolaires qui sont, en matière de formation aux connaissances et compétences, attitudes et aptitudes décrites dans le référentiel de l’EMC, un moyen formidable de les associer et de les cultiver chez les élèves.

C’est là que le bât blesse. La Semaine de la presse et des médias dans l'École® ? Elle n’est évoquée qu’en CAP et en seconde, comme si les écoliers et les collégiens ne pouvaient pas être concernés et engagés dans ce moment fort d’éducation citoyenne aux médias. Le CLEMI ? On en cherchera vainement la trace dans le projet de programme d’EMC. (…) Les médias scolaires ? A la lecture de ce projet de programme, on ne trouve aucune mention des médias scolaires alors que les (web) -journaux, -radios, -télévisions, les podcasts, toutes les réalisations numériques ou non, produites par des élèves accompagnés par leurs professeurs et personnels d’éducation, constituent une entrée majeure du site national du CLEMI ».

2/ Penser « dans le cadre des cours » l’éducation aux médias et à l’information, comme le proposent les auteurs de l’enquête, c’est se priver d’un levier essentiel de mobilisation active des élèves autour de leur engagement dans un média collégien ou lycéen, webjournal, web radio web TV ou podcast, média dans lequel, accompagnés par leurs professeurs, elles et ils sont non pas « en cours » mais acteurs qui collectivement débattent, confrontent leurs sources, choisissent des angles de traitement de sujets qu’ils ont choisi d’aborder. Non, les élèves n’ont pas besoin de cours et de discours supplémentaires sur l’information et les médias, ils ont besoin de rencontrer des professionnels des médias, pour mieux comprendre les différents métiers, mieux saisir les enjeux de celles et ceux dont le métier est d’informer le public, de se confronter à la recherche d’information, au croisement et à la validation de leurs sources, avec l’appui des professeurs qui les accompagnent dans cette démarche.

3/ Penser à « une épreuve au bac » en dit beaucoup sur le fonctionnement de notre système scolaire : croit-on encore que seule une épreuve au bac peut mobiliser les élèves et leurs professeurs pour construire une culture des médias et de l’information plus indispensable que jamais dans la société qui est la nôtre ? Il suffit de voir des lycéens qui ont été absents en cours toute une journée venir au lycée pour réaliser un podcast en langue espagnole sur la Retirada pour comprendre que ce n’est pas l’épreuve d’examen qui les motive, mais le fait d’être comptables personnellement d’un projet collectif où leur coopération est indispensable au succès de l’entreprise, qui ne sera ni notée ni prise en compte de quelconque manière à l'examen (ce qu'on peut regretter).

Penser l’éducation aux médias et à l’information non pas formatée dans le cadre d’une forme scolaire rigide constituée quasi exclusivement de cours, mais fondée sur un engagement concret dans les diverses formes d’écriture médiatique, comme c’est le cas dans certaines classes ou clubs d’écoles, de collèges et de lycées grâce l’engagement réciproque de professeur(e)s, professeur(e) documentalistes, conseiller(e)s principaux ou principales d’éducation et de leurs élèves, là est sans doute un plus sûr moyen de faire barrage à l’exode informationnel.

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[1] L’exode informationnel, enquête « Fatigue informationnelle, vague 2 », L’ObSoCo, Fondation Jean-Jaurès, Arte

Deuxième vague d’un dispositif initié en avril 2022 sous la direction de Guénaëlle Gault, David Médioni et Jérémie Peltier.

https://www.jean-jaures.org/publication/lexode-informationnel/

[2] https://www.education.gouv.fr/bo/22/Hebdo4/MENE2202370C.htm

[3] https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/080324/enseignement-moral-et-civique-des-ambitions-affichees-au-reel

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