Climat scolaire : des personnels qui doutent ?

La première enquête ministérielle sur le climat scolaire dans les établissements secondaires français révèle l’expression d’un mal-être des personnels que confirment d’autres données.

Il suffit de consulter des éditions de la première décennie des années 2000 de dictionnaires de l’éducation, comme celle datée de 2005 publiée par Retz ou celle de 2008 dirigée par Agnès Van Zanten et publiée par les PuF, pour constater la relative nouveauté de la notion de « climat scolaire », absente de ces ouvrages. Il faut sans doute attendre  2012 pour trouver en France un document officiel qui propose définition, effets et conditions d’amélioration du « climat scolaire »[1].

Sept ans après, la DEPP du ministère de l’éducation nationale a publié en décembre 2019 les résultats de la première enquête nationale menée au printemps par ses soins auprès des personnels de second degré[2].

On pourra tout d’abord constater que l’on s’intéresse ici à la seule perception des personnels. Ni les élèves, a priori premiers concernés, ni les parents ne sont consultés, alors que bien des questions posées les touchent au premier chef, comme par exemple l’opinion sur le fait que les parents sont tout à fait bien ou plutôt bien accueillis dans l'établissement ou que les élèves apprennent tout à fait bien ou plutôt bien dans l'établissement. Il faudra, pour connaître leur avis sur ces questions, consulter d’autres sources, et c’est dommage. Cette focalisation exclusive sur les personnels ne traduirait-elle pas la permanence d’une représentation de l’école où l’élève n’a qu’à suivre, et où les parents sont « laissés sur le paillasson »[3] ?

Mais cette enquête auprès des personnels ne manque pas d’intérêt, notamment quand on est attentif aux opinions qui ne sont pas majoritaires. Par exemple, être d’accord ou tout à fait d’accord avec le fait

  • de n’avoir pas une charge de travail excessive ne rassemble que 33,2% des enseignants du public et 39,7% de ceux du privé ;
  • d’avoir le temps suffisant ne recueille que 36,5% de ceux du public et 44% de ceux du privé ;
  • d’être capable d’exercer le même métier jusqu’à la retraite ne rassemble que 38,5% des enseignants du public et 46,2% de l’ensemble des personnels concernés ;
  • qu’il n’y a pas du tout ou pas beaucoup de violence dans l’établissement public obtient l’assentiment de moins de 20% des enseignants de collèges d’éducation prioritaire, de moins de 30% de ceux exerçant dans les autres collèges et en lycée d’enseignement professionnel (LEP) et de moins de 50% de ceux exerçant en lycée polyvalent ;
  • que les élèves apprennent tout à fait bien ou plutôt bien dans l’établissement public ne rassemble que moins de 30% des enseignants de collèges d’éducation prioritaire et de 50% des enseignants de LEP.

Ces quelques données éclairent la manière dont les personnels de l’éducation nationale perçoivent leurs conditions de travail : majoritairement, ils perçoivent leur charge de travail comme excessive, caractérisée par le manque de temps, un climat d’où la violence n’est pas absente, avec des élèves en enseignement prioritaire et en lycées professionnels qui n’apprennent pas bien. Par conséquent, ils sont majoritairement persuadés de ne pas pouvoir exercer ce métier jusqu’à leur retraite.

On peut mettre ces données déclaratives en lien avec d’autres, plus objectives. Selon le bilan social du ministère, par exemple, on est passé, entre 2012 et 2018,  dans le premier degré, de 322 à 861 démissions (soit une augmentation pour le moins significative de 167,5%); dans le second, de 447 à 538 (soit une augmentation de 20,35%)[4]. Il semble donc que l’augmentation des démissions confirme le « ressenti » exprimé lors de l’enquête sur le climat scolaire. De la même manière l’enquête PISA 2018, menée auprès des élèves de 15 ans, fait apparaître un état préoccupant de la discipline en France : "la France est l’un des pays de l’OCDE où les élèves se plaignent le plus du temps perdu en classe, du fait de problème de disciplines" (sic), indiquait au Ministre français de l’éducation nationale Angel Gurria, en lui présentant le 3 décembre dernier les résultats de l’enquête de l’OCDE[5].

Apparemment, le ministre aura fort à faire pour persuader les enseignants de son engagement, lors de ses vœux aux personnels de l’éducation nationale pour l’année 2020[6], de « replacer le professeur au centre de la société française ».

_____________________________________________________________________________

[1]Debarbieux, E., Anton, N., Astor, R.A., Benbenishty, R., Bisson-Vaivre, C., Cohen, J., Giordan, A., Hugonnier, B., Neulat, N., Ortega Ruiz, R., Saltet, J., Veltcheff, C., Vrand, R. (2012). Le « Climat scolaire » : définition, effets et conditions d’amélioration. Rapport au Comité scientifique de la Direction de l’enseignement scolaire, Ministère de l’éducation nationale. MEN-DGESCO/Observatoire International de la Violence à l’École. 25 pages. http://www4.ac-nancy-metz.fr/cpe/CS/climat-scolaire2012.pdf

[2]https://cache.media.education.gouv.fr/file/2019/39/0/depp-ni-2019-19-53-enquete-climat-scolaire-personnels-second-degre_1224390.pdf

[3]selon l’expression formulée par des responsables de commissions scolaires québécoises à la suite d’un voyage d’étude en France, expression rapportée par Alain Bouvier au chapitre 1 de ses Propos iconoclastes sur le système éducatif français, Berger- Levrault, 2019

[4]https://www.education.gouv.fr/cid74482/bilan-social-du-ministere-de-l-education-nationale-et-de-la-jeunesse-2017-2018-enseignement-scolaire.html&xtmc=bilansocial&xtnp=1&xtcr=1

Voir aussi sur ce blog le billet de juin 2019 consacré au bilan social : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/240619/bilan-social-des-chiffres-revelateurs-d-une-politique

[5]http://www.oecd.org/fr/apropos/secretairegeneral/resultats-de-lenquete-test-pisa-2018-france-decembre-2019.htm

[6]https://www.education.gouv.fr/cid148145/tres-bonne-annee-2020-a-toutes-et-a-tous.html

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.