Personnels de l’éducation nationale: des chiffres qui interpellent

Année après année, la part des emplois non titulaires augmente à l’éducation nationale, celle des démissions aussi. N’y aurait-il pas là de quoi s’interroger concrètement sur le sens et l’avenir des métiers, au Grenelle de l’éducation et ailleurs?

La publication coup sur coup de la note annuelle de la DEPP consacrée aux personnels de l’éducation nationale[1] et du bilan social 2019-20 du ministère de l’éducation nationale[2] est l’occasion de voir se confirmer des caractéristiques évoquées l’an dernier sur ce blog[3].

La première d’entre elle est le recours en constante augmentation aux personnels contractuels non titulaires, dans tous les métiers de l’éducation nationale. Si les contractuels étaient en 2010-11 43068 chez les enseignants et 88299 chez les autres personnels, ils étaient respectivement 63265 et 168299 en 2019-20, soit une augmentation de près de 47% pour les enseignants et de 90,60% pour les autres personnels, soit un quasi doublement. Parallèlement, l’effectif des titulaires est passé chez les enseignants de 821894 à 885931, chez les autres personnels de 103363 à 101392 soit  une progression de 7,8% pour les premiers et une baisse de 1,9% pour les seconds.

L’augmentation continue du recours aux personnels non titulaires est affichée comme une priorité politique gouvernementale. La loi n° 2019-828 du 6 août 2019 de transformation de la fonction publique[4] est fort claire à ce sujet. Son article 15 prévoit notamment «  le recrutement d'agents contractuels pour pourvoir des emplois permanents », l’article suivant précisant bien que « l'accès d'agents contractuels à ces emplois n'entraîne pas leur titularisation dans un corps de l'administration ou du service ni, au terme du contrat, qui doit être conclu pour une durée déterminée, la reconduction de ce dernier en contrat à durée indéterminée ». 

La deuxième est l’augmentation du nombre de départs volontaires définitifs, autrement dit les démissions. Si les chiffres sont nettement moins forts, ils n’en sont pas moins en augmentation sensible, et le phénomène ne peut être considéré comme marginal quand, par exemple, l’année qui suit leur titularisation, le pourcentage de démissions passe de 0,05% en 2008-2009 à 0,2% en 2019-20, soit 1400 démissions l’année dernière. Selon le bilan social, l’augmentation du nombre de démissions est de 200 par an. Chez les enseignants d premier degré, le taux a été multiplié par 5 en dix ans, alors qu’il a été multiplié par 3 dans le second degré. Indication préoccupante, les démissions sont nettement plus fortes chez les enseignants stagiaires débutants : ils sont 2,6% à démissionner contre 0,3% de leurs collègues titulaires ayant moins de 5 ans d’ancienneté et moins de 0,1% de ceux ayant plus de 5 ans d’ancienneté. Le taux de démission des stagiaires augmente fortement depuis 2013-14 (0,9%). A la rentrée 2018, ce taux dépasse 2,5%. Celui des titulaires de moins de 5 ans d’ancienneté est également en augmentation depuis 2015-16.

On est là en face d’un phénomène à bas bruit, qui contraste avec l’écho médiatique accordé à certaines démissions d’enseignants titulaires, comme ce fut le cas d’un professeur de philosophie après 5 ans de carrière en 2019[5] pour qui « (s)es missions de transmettre un savoir et d’accompagner le développement des esprits des élèves sont devenues impossibles à atteindre ».

L’augmentation du nombre et du taux de démissions chez les enseignants débutants, qui peut lui-même conduire au recrutement d’enseignants contractuels, est symptomatique de la question du sens de la mission des enseignants aujourd’hui, sens brouillé sans doute de multiples façons. D’abord, difficulté à accomplir sa mission d’enseignement dans un contexte de défiance voire de violence de certains élèves et parents à l’égard de l’enseignant : l’abominable assassinat de Samuel Paty en a révélé la profondeur insondable. Ensuite, empilement des programmes et des directives qui tend à réduire l’enseignant à une fonction d’exécution ou du moins le contraint au grand écart entre ambition d’éveil des consciences et nécessité du gavage pour boucler le programme en vue de l’examen ; insuffisance enfin de la formation initiale et de l’accompagnement dans un nouveau métier, au sein d’un collectif où le débutant peine à trouver sa place.

En avril 2017, la Revue internationale d’éducation de Sèvres a consacré le dossier de son numéro 74 aux enseignants débutants dans lequel Pascal Guibert analysait dans les collèges et lycées français « un contexte de formation et d’insertion difficile », marqué par « les épreuves des débuts » et « l’absence quasi-complète de dispositif formalisé d’accueil des débutants par les personnels de direction »[6]. Dans l’article introductif[7], Patrick Rayou et moi attirions notamment l’attention sur « le décrochage professionnel », « l’importance cruciale de l’accompagnement en établissement », le rôle des « questions matérielles et symboliques » : autant de questions que posent avec encore plus d’acuité dans notre pays les dernières statistiques ministérielles sur ce sujet.

On mesurera mieux l’an prochain l’impact de la crise sanitaire et de ses conséquences sur la vie des écoles et établissements scolaires et l’exercice du métier d’enseignant sur ces données. Il y a peu de chances qu’il se traduise par une inversion de la tendance observée ces dernières années.

Ces faits et ces données n’ont pas fait partie des éléments de réflexion proposés lors du colloque scientifique organisé en décembre par le ministère de l’éducation nationale : Quels professeurs au XXIe siècle ?[8] On ne peut que regretter que ces phénomènes n’aient pas été examinés quand il s’agissait d’envisager l’avenir d’un métier capital. Des questions de fond sont abordées en revanche dans les jalons du blog consacré au désordre dans les savoirs scolaires et à l’interpellation du curriculum français. On peut  trouver par exemple les questions suivantes dans l’article consacré à éducation, instruction et curriculum[9] : « Quels dépassements des stratifications professionnelles établies entre personnels d’éducation et professeurs ? Comment donner à la « communauté éducative » un sens plein ? Comment ensemble préparer les enfants « à la tâche de renouveler un monde commun » (Hannah Arendt) ? » Ces questions sont en quelque sorte un appel à prolonger la réflexion sur le sens des métiers de l’éducation aujourd’hui et demain.

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[1] https://www.education.gouv.fr/les-personnels-de-l-education-nationale-en-2019-2020-308124

[2] https://www.education.gouv.fr/bilan-social-du-ministere-de-l-education-nationale-de-la-jeunesse-et-des-sports-2019-2020-308115

[3] https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/240619/bilan-social-des-chiffres-revelateurs-d-une-politique

[4] https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000038889182/

[5] https://www.france24.com/fr/20191219-service-public-je-l-aime-mais-je-le-quitte-j-ai-v%C3%A9cu-ma-d%C3%A9mission-comme-un-coming-out

[6] https://journals.openedition.org/ries/5824

[7] https://journals.openedition.org/ries/5777

[8] https://www.education.gouv.fr/colloque-scientifique-quels-professeurs-au-xxie-siecle-307211

[9] https://curriculum.hypotheses.org/175

 

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