Stylos rouges : un révélateur, aussi, de la forme scolaire ?

Par la symbolique dans laquelle il s’inscrit, le mouvement des stylos rouges révèle la prégnance d’une forme scolaire qu’il permet de revisiter et de repenser.

Il a déjà été beaucoup écrit sur le mouvement des stylos rouges qui mobilise de nombreux enseignants. On ne reviendra pas, dans ce billet, sur les revendications exprimées dans leurs manifestes, ni sur l’attention qui leur est portée par les syndicats comme par le ministre. On se focalisera plutôt sur ce que ce mouvement, par le choix de son intitulé comme de ses modes d’action, dévoile de la forme scolaire.

La particularité, en effet, de la forme scolaire, c’est d’être tellement prégnante dans les esprits qu’elle semble aller de soi : quoi de plus naturel, semble-t-il, que la succession des heures de cours mettant face à face dans une salle une classe et un professeur de discipline,  que l’organisation standardisée des salles (modèle de l’autobus) comme des établissements scolaires (modèle de la boîte d’œufs) ? Rien en fait n’est plus culturellement et historiquement daté que l’organisation de l’enseignement. La forme scolaire, selon Guy Vincent, est « une forme socio-historique de transmission[1] ».

De ce point de vue, que nous révèle le mouvement des stylos rouges ? En choisissant le stylo rouge comme emblème, ils évoquent la figure du professeur corrigeant le travail écrit de l’élève. Ils mettent ainsi en lumière une image de leur fonction qui privilégie, comme la forme scolaire, l’écrit par rapport au dire, le savoir par rapport au faire. En choisissant comme mode d’action à la rentrée de janvier dans l’académie de Lille d’afficher des notes de 20 sur 20, ils révèlent la persistance de la culture de la note et de la moyenne générale dans notre forme scolaire. Aujourd’hui encore, des bulletins trimestriels de collégiens et de lycéens affichent une moyenne générale. Distribuer des 20 à tous les élèves quand cette note est réputée exceptionnelle, c’est mettre en péril le culte de la sacro-sainte note sur 20.

Cette inscription du mouvement dans la forme scolaire intervient au moment où cette même forme scolaire est remise en question de multiples façons, et notamment avec l’effet de la révolution numérique sur les conditions et manières d’apprendre et d’enseigner. Dans un rapport remis en 2017, Repenser la forme scolaire à l’heure du numérique, vers de nouvelles manières d’apprendre et d’enseigner[2], Catherine Becchetti-Bizot propose par exemple, de « remettre l’école à l’endroit » en développant les pratiques de classe inversée qui reviennent sur un des effets de la réforme de 1902 qui a sorti du cours les devoirs scolaires[3].

Alors que se développe la pratique des classes sans note[4], dans lesquelles les élèves sont évalués en fonction des compétences qu’ils acquièrent, alors que se développent dans les établissements d’autres modes d’organisation des espaces et des temps d’apprentissage, comme en témoigne le site ministériel Archiclasse[5], les stylos rouges s’inscrivent résolument dans le cadre d’une forme scolaire inchangée. S’agit-il de la défendre et de l’illustrer, ou au contraire de la dynamiter ? Sans doute y a-t-il parmi les participants à ce mouvement des avis divergents sur la question.

Ce que révèle en tout cas les choix collectifs qui sont faits, c’est la puissance symbolique de la forme scolaire héritée des siècles passés, et notamment de La conduite des écoles chrétiennes de Jean-Baptiste de La Salle (1706), qui a conforté le modèle d’un espace distinct, séparé de la vie extra-scolaire, régi par un strict emploi du temps. Le mouvement des stylos rouges sera-t-il aussi une occasion de revisiter la forme scolaire, et de la repenser ?

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[1]La forme scolaire : débats et mises au pointEntretien de Guy Vincent avec Bernard Courtebras et Yves Reuter

https://www.cairn.info/revue-recherches-en-didactiques-2012-1-page-109.htm

[2]Rapport 2017-056 remis en mai 2017

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Documents/formescolaire17.pdf

[3]Voir le billet consacré à ce rapport : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/061117/forme-scolaire-et-numerique-l-etablissement-echelle-decisive

[4]http://eduscol.education.fr/cid65721/les-classes-sans-note.html

[5]https://archiclasse.education.fr/#phases

 

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