Professeurs-documentalistes : quels modèles d’enseignement et d’enseignant ?

L’identité professionnelle des professeurs-documentalistes est-elle à chercher du côté du modèle canonique du professeur de discipline ou du côté d’un modèle refondé d’enseignant, aux modes d’intervention adaptés à l’écosystème numérique ? Un sondage récent apporte un élément de réponse, venant des professionnels eux-mêmes.

Le débat est récurrent. Les professeurs-documentalistes ne sont pas des professeurs comme les autres, ni des documentalistes comme les autres, car ils sont à la fois et l’un et l’autre. Comme professeurs, ils n’ont pas de classe attitrée, ni d’heures d’enseignement inscrites à leur emploi du temps. Ils sont potentiellement professeur de chaque élève de l’établissement. Et, de fait, ils interviennent pédagogiquement, comme professeurs,  sous des formes extrêmement diverses, auprès des élèves de l’établissement, non pas le plus souvent dans une classe, mais dans le centre d’information et de documentation dont ils ont la responsabilité. Selon les contextes, ils vivent  cette situation comme celle d’acteur/trice-clé ou comme Maître Jacques/line de leur établissement.

Le débat est vif, entre deux approches. D’un côté, ceux qui voudraient que le métier des professeurs-documentalistes évolue vers une forme professorale plus académique, avec des heures d’enseignement de leur spécialité  de formation, les sciences de l’information, de la communication et de la documentation, inscrites à l’emploi du temps des élèves de la 6e à la terminale. Cela établirait l’égale dignité des enseignements et des professionnels qui en ont la charge. De l’autre, ceux qui souhaitent préserver un modèle différent d’enseignement et d’enseignant, et considèrent que la formation des élèves à l’information et aux médias est l’affaire de toute une équipe pédagogique et éducative, une question de politique éducative dépassant largement le cadre d’un seul enseignement et reposant sur des formes d’apprentissages extrêmement variées.

2015 a relacé ce débat pour deux raisons. D’une part, la publication des programmes du cycle 4 s’est traduite pour la première fois par l’affichage d’un enseignement de l’éducation aux médias et à l’information. Et d’autre part celle de la circulaire n° 2015-057 du 29-4-2015 intitulée Missions et obligations réglementaires de service des enseignants des établissements publics d'enseignement du second degré, qui aborde ce qu’elle appelle pudiquement la « situation particulière des professeurs documentalistes ». Le décret n° 2014-940 du 20 août 2014 relatif aux obligations de service et aux missions des personnels enseignants exerçant dans un établissement public d'enseignement du second degré[1] a en effet indiqué que « les professeurs de la discipline de documentation et les professeurs exerçant dans cette discipline sont tenus d'assurer :

-       un service d'information et documentation, d'un maximum de trente heures hebdomadaires.
Ce service peut comprendre, avec accord de l'intéressé, des heures d'enseignement. Chaque heure d'enseignement est décomptée pour la valeur de deux heures pour l'application du maximum de service prévu à l'alinéa précédent ;

-       six heures consacrées aux relations avec l'extérieur qu'implique l'exercice de cette discipline ».

On voit tout l’enjeu du débat. Le professeur-documentaliste, qui assure « un service d’information et documentation », va-t-il, dans le cadre de ce service, être chargé d’un enseignement inscrit à l’emploi du temps des élèves, où chaque heure d’enseignement est décomptée pour la valeur de deux heures ? Ou doit-il, dans le cadre de ce service, contribuer  à un enseignement pris en charge par une équipe pluridisciplinaire ?

Un professeur-documentaliste de l’académie de la Réunion a eu l’idée de consulter ses collègues, ce qui est parfaitement conforme à l’esprit du décret, qui indique que c’est « avec accord de l'intéressé » que « ce service peut comprendre des heures d'enseignement »[2]. Au total il y a eu 89 réponses soit un taux de réponse de 66.42 % des professeurs-documentalistes de l’académie, ce qui est déjà, en soi, particulièrement remarquable. Les professeurs-documentalistes ont voulu s’exprimer sur ce sujet, puisque les 2/3 d'entre eux l’ont fait. Il y a bien là un indicateur de l’enjeu de cette question pour les professionnels. Le résultat est net : 98 % des professeurs-documentalistes de la Réunion ayant répondu préfèrent « contribuer » à un enseignement plutôt que l' « assurer »[3]. Rapporté à l’ensemble de l’effectif des professeurs, et non des seuls votants, cela fait encore 65% des professeurs-documentalistes préférant contribuer à un enseignement plutôt que de l’assurer.

Cette approche est éclairée utilement par l’arrêté du 1er juillet 2013 portant référentiel des métiers du professorat et de l’éducation[4]. Concernant l’ensemble de ces personnels, il indique nettement, parmi leurs compétences communes, la compétence 9.

« 9. Intégrer les éléments de la culture numérique nécessaires à l'exercice de son métier

- Tirer le meilleur parti des outils, des ressources et des usages numériques, en particulier pour permettre l'individualisation des apprentissages et développer les apprentissages collaboratifs.

- Aider les élèves à s'approprier les outils et les usages numériques de manière critique et créative.

- Participer à l'éducation des élèves à un usage responsable d'internet.

- Utiliser efficacement les technologies pour échanger et se former ». Il est clair que l’éducation aux médias et à l’information est une affaire collective.

Concernant les compétences spécifiques des professeurs-documentalistes, l’arrêté les désigne comme « enseignants et maîtres d'œuvre de l'acquisition par tous les élèves d'une culture de l'information et des médias » et précise : « Les professeurs documentalistes apportent les aides nécessaires aux élèves et aux professeurs, notamment pour que les apprentissages et l'enseignement prennent en compte l'éducation aux médias et à l'information. Ils interviennent directement auprès des élèves dans les formations et les activités pédagogiques de leur propre initiative ou selon les besoins exprimés par les professeurs de discipline ». Mais il les caractérise aussi comme « maîtres d'œuvre de l'organisation des ressources pédagogiques de l'établissement et de leur mise à disposition » et comme « acteurs de l'ouverture de l'établissement sur son environnement éducatif, culturel et professionnel ».

On le voit, les résultats de ce sondage expriment une approche complexe, plurielle, du métier de professeur-documentaliste, dont la richesse provient de la palette extrêmement ouverte de leurs modes d’intervention auprès des élèves : pas nécessairement face à un groupe-classe, pas nécessairement en face-à-face, pas nécessairement seuls, ils assurent, outre des enseignements,  un accueil et un accompagnement  bienveillants, une aide personnalisée, une ingénierie documentaire performante qui facilite l’accès des élèves et des personnels aux ressources utiles, ils suscitent et encouragent les projets pluridisciplinaires, interdisciplinaires, transdisciplinaires qui incitent les élèves au travail coopératif pour s’informer, (co)produire, échanger, publier et diffuser. Comme j’ai eu souvent l’occasion de le dire et l’écrire, le professeur-documentaliste est préfigurateur d’un modèle nouveau de professeur, en rupture avec la forme scolaire française traditionnelle, sans doute très précieux dans une école intégrée à un nouvel écosystème numérique[5].

 


[1] https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000029390906

[2] http://lisletdelisle.fr/formulaires/enq-ass.html

Sondage mené pendant 8 jours dans l'académie de La Réunion du 25 avril au 3 mai 2016

[3] http://lisletdelisle.fr/formulaires/storyVotes.html

[4] http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=73066

[5] Voir le billet du 6 mai : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/060516/l-ecosysteme-numerique-quels-enjeux-educatifs

 

 

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