« L’égalité des chances » : la République claudicante

Dans l’imaginaire éducatif français, l’ « égalité des chances » tient son rang. Une mission sénatoriale vient de passer « le parcours scolaire au crible de l’égalité des chances ». En quoi consiste-t-elle donc ?

Le Sénat a créé  une mission d’information sur la politique en faveur de l’égalité des chances et de l’émancipation de la jeunesse ; jeudi 23 septembre 2021, la mission d'information a adopté le rapport de Mme Monique LUBIN[1].

Il n’est pas étonnant que le Sénat se saisisse de ce sujet, tant il est intimement lié à notre Ecole républicaine, par delà les clivages politiques traditionnels. Les sénateurs citent ainsi les trois derniers présidents de la République qui, chacun à sa manière, ont marqué leur attachement à cette notion : il s’agit pour M Sarkozy  de  « donner une chance à chaque jeune » (2009), pour M. Hollande de « donner toutes ses chances » à la jeunesse (2013) et pour M. Macron de « s’attaquer aux racines profondes des inégalités de destin » (2018).

Les sénateurs ont mesuré à l’occasion de leur mission d’information la pour le moins insuffisante tenue, dans les faits, de l’objectif affiché d’égalité des chances affirmé dans le Code de l’éducation (article L111-1) : « L'éducation est la première priorité nationale. Le service public de l'éducation est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants. Il contribue à l'égalité des chances et à lutter contre les inégalités sociales et territoriales en matière de réussite scolaire et éducative. Il reconnaît que tous les enfants partagent la capacité d'apprendre et de progresser. Il veille à la scolarisation inclusive de tous les enfants, sans aucune distinction. Il veille également à la mixité sociale des publics scolarisés au sein des établissements d'enseignement. Pour garantir la réussite de tous, l'école se construit avec la participation des parents, quelle que soit leur origine sociale. Elle s'enrichit et se conforte par le dialogue et la coopération entre tous les acteurs de la communauté éducative[2] ».

En effet dans les cinq parties de leur rapport, ils éclairent de différentes manières « la reproduction des inégalités de revenus », » les trajectoires individuelles fortement marquées par des facteurs sociaux et territoriaux », « des inégalités sociales et territoriales qui persistent tout u long du parcours scolaire ». En page 35, apparaît un encadré titré Reproduction sociale et système éducatif : le point de vue d’une « transfuge de classe, fondé sur l’audition de Rose-Marie Lagrave, sociologue, ancienne directrice d’études à l’EHESS, qui a publié en2021 Se ressaisir. Enquête autobiographique d’une transfuge de classe féministe.

Mais ce qui caractérise la position des sénateurs, c’est de souligner que les politiques d’égalité des chances sont « insuffisamment soutenues et coordonnées », et ils plaident donc par exemple pour développer une politique de la petite enfance ; les travaux de Bernard Lahire ne sont pas cités[3], mais en effet, il y a dans les enfances de classe des inégalités déjà très marquées avant que ne commence à trois ans le parcours scolaire. Il en va de même des différents leviers d’égalité des chances à l’école et autour d’elle.

La notion même d’égalité des chances n’est jamais mise en question, et c’est sans doute là le talon d’Achille de ce rapport. Que signifie en effet « égalité des chances » ? Serait- ce parce que tous les enfants se voient proposer les mêmes enseignements par des enseignants également qualifiés que l’égalité des chances pourrait exister  vraiment ? Si l’Ecole fonctionnait comme un sanctuaire coupé de la société, cela serait peut-être envisageable. Mais l’Ecole, heureusement, n’est qu’une institution parmi d’autres d’une société marquée par des inégalités très fortes. Ces inégalités existent en dehors de l’école et en son sein, et tous les efforts louables entrepris pour les corriger, au sein de l’Ecole et à sa périphérie, ne peuvent inverser la tendance générale, sauf  pour quelques individualités qui constituent depuis longtemps ce que Ferdinand Buisson appelait dans l’entre-deux guerres, les exceptions consolantes[4].

Les dés sont pipés, mais il faut bien cependant croire que renverser les déterminismes sociaux est possible, puisque les exceptions consolantes en témoignent.

Le jeu est cruel, Didier Eribon en a, dans Retour à Reims, souligné la perversité. « L’ignorance des hiérarchies scolaires et l’absence de maîtrise des mécanismes de sélection conduisent à opérer les choix les plus contre-productifs, à élire les parcours condamné, en s’émerveillant d’avoir accès à ce qu’évitent soigneusement ceux qui savent. En fait, les classes défavorisées croient accéder à ce dont elles étaient auparavant exclues, alors que, quand elles y accèdent, ces positions ont perdu la place et la valeur qu’elles avaient dans un état antérieur du système. La relégation s’opère plus lentement, l’exclusion se produit plus tardivement, mais l’écart entre les dominants et les dominés reste intact : il se reproduit en se déplaçant[5]».

Faut-il pour autant considérer que tout ce qui est entrepris pour réduire un tant soit peu cet écart est vain ? Certainement pas, si on renonçait à ces efforts, l’écart s’aggraverait d’autant. Il faut aux enseignant(e)s, comme  tous ceux qui contribuent à la formation et à l’éducation, trouver dans la lucidité sur la mythologie de l’égalité des chances, des raisons supplémentaires de tout faire, pour ce qui dépend d’elles et d’eux, afin de réduire le poids des déterminismes sociaux pesant sur les destins scolaires de celles et ceux dont elles et ils ont la charge. En 2002, François Dubet a proposé une formule qui exprime bien cette situation : l’égalité des chances pourrait-elle être une « croyance nécessaire », au sein de l’Ecole comme au sein de la société, pour que chacun continue de jouer son rôle ?

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[1] http://www.senat.fr/rap/r20-848/r20-8481.pdf

[2] https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000038904597/

[3] Bernard Lahire, Enfances de classe (dir.), Seuil, 2019

[4] Voir notre précédent billet : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/230921/exception-consolante-la-fidelite-d-un-transfuge

[5] Passage cité par Edouard Louis dans Changer : méthode, Seuil, 2021, page 213.

 

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