Instruire et/ou éduquer : trancher enfin le nœud gordien originel ?

La dichotomie entre instruire et éduquer est, semble-t-il, consubstantielle à l’histoire de l’école républicaine en France. On pourrait souhaiter son dépassement, pour peu qu’on accepte enfin de trancher le nœud gordien en dépassant une forme scolaire exclusivement conçue au service de l’instruction.

En avril 1792, les débats à l’Assemblée nationale sur le Rapport et projet de décret sur l’organisation générale de l’instruction publique[1] opposent Condorcet, auteur du rapport et tenant de l’instruction publique, à Rabaut Saint Etienne comme à Lepeletier de Saint Fargeau, tenants d’une éducation nationale.

Pour Condorcet, « il faut donc que la puissance publique se borne à régler l’instruction, en abandonnant aux familles le reste de l’éducation (…) La puissance publique ne peut même, sur aucun objet, avoir le droit de faire enseigner des opinions comme des vérités, elle ne doit imposer aucune croyance (…) Son devoir est d’armer contre l’erreur, qui est toujours un mal public, toute la force de la vérité, mais elle n’a pas le droit de décider où réside la vérité, où se trouve l’erreur. »

Pour Rabaut Saint Etienne, « il faut distinguer l’instruction de l’éducation nationale. L’instruction publique éclaire et exerce l’esprit, l’éducation doit former le cœur ; la première doit donner les lumières, et la seconde les vertus ; la première fera le lustre de la société, la seconde en fera la consistance et la force. L’instruction publique demande des lycées, des collèges, des académies, des livres, des instruments, des calculs, des méthodes, elle s’enferme dans les murs ; l’éducation nationale demande des cirques, des gymnases, des armes, des jeux publics, des fêtes nationales ; le concours fraternel de tous les âges et de tous les sexes, et le spectacle imposant et doux de la société humaine rassemblée ; elle veut un grand espace, le spectacle des champs et de la nature. »

Ces débats traversent les siècles de notre histoire depuis la Révolution. Le ministère de l’instruction publique ne prend le nom de ministère de l’éducation nationale que le 3 juin 1932 lors de la formation du troisième cabinet Herriot, pour ne plus changer d’appellation sauf aux débuts du régime de Vichy où il redevient très brièvement celui de l’« instruction publique », et pendant le septennat de Valery Giscard d’Estaing où il n’est plus que le ministère de l’éducation, sans l’épithète « nationale », vocation européenne oblige.

En 2005, le législateur ne tranche pas ce nœud gordien en affirmant, dans l’article 2 de la loi n° 2005-380 du 23 avril 2005 d'orientation et de programme pour l'avenir de l'école[2] : « Outre la transmission des connaissances, la Nation fixe comme mission première à l’école de faire partager aux élèves les valeurs de la République ». Ce qui revient à dire qu’il y a une mission première - faire partager les valeurs de la République, une éducation morale du futur citoyen- et une mission qui précède la mission première : la transmission des connaissances, l’instruction, l’accès aux Lumières. Sept ans après la loi Fillon, la loi Peillon du 8 juillet 2013[3] a conservé en le complétant cet aveu implicite d’un dualisme persistant entre instruction et éducation.

Ce dualisme oriente le débat français sur l’école, de la première à la cinquième République. L’opposition entre transmettre et apprendre[4], l’appellation des Ecoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE), créées en 2013, en témoignent, comme la distinction entre la classe où le professeur transmet et la vie scolaire placée sous la responsabilité des surveillants généraux puis des conseillers principaux d’éducation. Les débats récents sur l’interdiction des téléphones portables au collège mettent en présence deux conceptions, celle d’une instruction « enfermée dans les murs » et à l’abri des réseaux et celle d’une éducation plus ouverte sur la société. Le discours sur le retour aux fondamentaux s’inspire lui aussi d’une prééminence de l’instruction sur l’éducation.

Ce qui transforme aujourd’hui ce dualisme en tensions tient au fait que le modèle de l’instruction a inspiré une forme scolaire qui se prête malaisément à toutes les intentions éducatives d’aujourd’hui. Comment faire du lien entre les apprentissages disciplinaires quand l’essentiel du temps scolaire est découpé disciplinairement ? Comment développer l’individualisation des parcours personnels de formation, quand cette formation est fondée sur le modèle de l’enseignement simultané ? Comment faire vivre la vie collégienne et la vie lycéenne quand l’emploi du temps scolaire ne laisse pratiquement aucune place à autre chose que des cours disciplinaires ? Préconiser le retour au redoublement, réduire au collège les enseignements pratiques interdisciplinaires, c’est revenir à la forme scolaire traditionnelle et non la dépasser.

On pourrait espérer que le « en même temps » présidentiel permette de trancher le nœud gordien en choisissant clairement d’affirmer qu’instruire et éduquer ne s’opposent pas mais se complètent, pour peu que l’on remette en question une forme scolaire qui structure les espaces et le temps scolaire au profit quasi exclusif de l’instruction dans les classes. Plutôt que d’aborder la question de l’ère numérique par l’interdiction des téléphones portables au collège, on pourrait plutôt explorer les propositions contenues dans le rapport de Catherine Becchetti-Bizot pour Repenser la forme scolaire à l’heure du numérique[5] et s’engager vers de nouvelles manières d’apprendre et d’enseigner. Les pistes prochainement publiées pour redessiner le baccalauréat seront sans aucun doute un bon indicateur de l’orientation choisie.

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[1] http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k488703

[2] https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000259787

[3] https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000027677984&categorieLien=id

[4] Marie-Claude Blais, Marcel Gauchet, Dominique Ottavi, Transmettre, apprendre, Stock, 2014

[5] http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Documents/formescolaire17.pdf

Voir aussi le billet consacré à ce rapport :

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/061117/forme-scolaire-et-numerique-l-etablissement-echelle-decisive

 

 

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