France-Stratégie et Nuit Debout : un débat politique possible sur l’Ecole ?

On pourrait croire résolument inconciliables les points de vue sur l’éducation d’un organisme de conseil auprès du premier ministre et de Nuit Debout. Une étude comparée de la dernière note de France Stratégie et du premier manifeste de la commission éducation de Nuit Debout Paris permet de dépasser certaines représentations.

Le billet d’hier consacré à la note de France Stratégie sur les priorités éducatives[1] est paru en même temps que le manifeste de Nuit Debout Paris sur l’école[2].

Il n’est pas vain de chercher, entre ces deux documents, par delà des divergences manifestes, des convergences sans doute utiles dans la perspective d’un débat citoyen sur la politique éducative.

Si l’on fait la part des divergences de tonalité, force est de constater certains points d’accord sur le diagnostic.

Pour France-Stratégie, « avec une forte tendance à reproduire les inégalités sociales (…), le système éducatif français ne parvient aujourd’hui ni à tenir la promesse républicaine d’égalité et d’émancipation (…) ». Pour Nuit Debout Paris, « le système éducatif français est à l'image de la société qui l'a construit : violent et inégalitaire (…) Battons-nous pour une éducation émancipatrice, qui développe l'esprit critique des élèves,  qui favorise leur autonomie et leur épanouissement personnel ».

Pour France-Stratégie, « Les enseignements tels qu’ils sont dispensés aujourd’hui préparent mal de nombreux élèves aux études supérieures et à l’insertion professionnelle, et ne contribuent qu’imparfaitement à leur donner les outils nécessaires à l’exercice d’une citoyenneté active ». Nuit Debout Paris dénonce le « conservatisme sur les contenus enseignés et les pédagogies utilisées ».

Nuit Debout Paris met en avant neuf axes de politique éducative.

Le premier concerne l’inégalité en matière d’éducation : « une véritable politique d'éducation prioritaire doit prendre en compte les besoins de tous les établissements, doit permettre la baisse significative des effectifs par classe et donner les moyens humains suffisants pour répondre aux enjeux sociaux. » France stratégie observe que « les moyens sont aussi répartis inégalement au sein d’un même cycle. Dans le primaire et le secondaire, la dépense par élève scolarisé dans un établissement de l’éducation prioritaire demeure, en dépit des moyens spécifiquement dédiés (revus à la hausse cesdernières années), plus faible qu’ailleurs, en raison du mode de répartition des enseignants qui y affecte les moins expérimentés (donc les moins payés) ». Sans doute la divergence apparaît-elle quand France –Stratégie pose la question des moyens en ces termes : «  concentrer les moyens sur les élèves ou les établissements qui en ont le plus besoin suppose de réduire la dépense pour les autres ».

Le deuxième s’attaque à l’école du tri social, ce qui « suppose de remettre en question le modèle des filières, notamment des trois voies du lycée et des classes préparatoires. » France Stratégie ne se satisfait pas de « la corrélation entre la performance en mathématiques des élèves de 15 ans et leur origine socioéconomique » ni du fait que «l’orientation par filière est également nettement corrélée au milieu socioéconomique des élèves et à leur origine migratoire (…) Ces orientations aboutissent à des inégalités sociales d’accès à l’enseignement supérieur et aux filières les plus sélectives en son sein ». Elle considère donc qu’une des questions fondamentales en matière de politique éducative est « comment réduire les déterminismes sociaux ? » Et elle interroge :« Quelle stratégie vis-à-vis des différentes filières au lycée ? »

Le troisième met en avant le bien-être des élèves dans et hors l’école. Il est remarquable que la note de France Stratégie ne présente aucune occurrence de « bien-être », « climat scolaire », « droit de l’enfant ». Sans doute y-a-t-il là un point fort de divergence d’approche politique.

Le quatrième concerne l’éducabilité et affirme que « les savoirs transmis doivent être diversifiés et leur hiérarchisation critiquée; et les pédagogies émancipatrices doivent être largement diffusées dans la formation des personnels d'éducation. » France Stratégie rappelle à ce sujet que «Selon l’enquête TALIS[3], en 2013, les enseignants français travaillent de manière très individuelle (78 % disent ne jamais observer le travail de leurs collègues en classe, contre 45 % en moyenne dans l’OCDE) et utilisent peu les méthodes pédagogiques dites « actives »[17] ou une pédagogie différenciée selon le niveau des élèves (22 % contre 44 % en moyenne). Ce problème pédagogique, dû pour partie à l’organisation disciplinaire des enseignements, peut également être imputé à un déficit de formation puisque les enseignants sont 40 % à se sentir insuffisamment préparés au volet pédagogique de leur métier en France, soit plus que n’importe quel autre pays de l’étude». Elle indique que « faire évoluer les contenus et les méthodes de l’enseignement exige de faire évoluer de manière conjointe les métiers et les carrières des enseignants. »

Selon le cinquième, il faut « questionner le système hiérarchique et défendre la mise en place d'institutions démocratiques pour la gestion au quotidien des lieux de l'éducation. » Notons d’abord l’absence de toute référence à la « démocratie » ou à la « hiérarchie » dans la note de France Stratégie. La question de la gouvernance fait partie des termes du débat politique souhaité, mais on trouvera sans doute ici un point de divergence politique fort dans le choix des enjeux. Pour France Stratégie, la question se pose en ces termes, bien éloignés de Nuit Debout Paris :« Faut-il aller plus loin dans l’autonomie accordée aux établissements ? En faveur des chefs d’établissement ? Des équipes pédagogiques ? Sur quels champs doit porter cette autonomie (organisation pédagogique, contenus de l’enseignement, recrutement du personnel enseignant et de direction…) ? »

Les sixième et septième portent sur le recrutement, la formation, le traitement, la titularisation de toutes les « travailleuses et travailleurs de l’éducation », le huitième, sur la lutte contre toute les discriminations, le neuvième sur la laïcité, toutes questions que n’aborde pas la note de France Stratégie, si l’on excepte l’insuffisance actuelle de la formation continue des enseignants ou les phénomènes de ségrégation résidentielle. De la même manière, la commission éducation de Nuit Debout Paris ne dit rien de l’enjeu numérique souligné par France Stratégie.

Quelles conclusions tirer de cette lecture comparée ?
La première est qu’une forme de consensus existe sur la nécessité de transformer un système éducatif profondément inégalitaire, et, par conséquent, en contradiction avec les valeurs républicaines. Accord également sur la nécessité de réinterroger à partir de ce constat les politiques actuellement conduites : éducation prioritaire, orientation des élèves, organisation des filières de formation au lycée… Accord encore sur la nécessité de poser la question pédagogique, celle des contenus et des méthodes d’enseignement, celle de la gouvernance des organisations éducatives.

Il n’est pas sûr, et c’est heureux pour la démocratie, que sur ces questions, les réponses apportées par les uns et les autres se rejoignent. Mais au moins disposerait-on d’un cadre de débat utile, si l’idée venait, douze ans après le débat national sur l’avenir de l’école (2004), quatre ans après l’ouverture du chantier de la refondation de l’école, d’engager, sur les places et dans les salles communes de nos cités, un nouveau débat citoyen sur l’école de demain.


[1] https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/100516/quelles-priorites-educatives-pour-les-dix-ans-venir

[2] https://blogs.mediapart.fr/edition/nuit-debout-paris-educ/article/090516/debout-l-ecole-manifeste-de-la-commission-education-de-nuit-debout-paris

[3] Équipe TALIS et DEPP (2014), « TALIS 2013 –Enseignant en France : un métier solitaire ? », Note d’information, n° 23, MENESR, juin.

 

 

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