M. Barnier : l’éducation, « grande cause nationale », ou l’avenir à reculons

Avec Michel Barnier, on ajoute une matière nouvelle au collège, le numérique et le codage. Sinon, arrière toute : on siffle la fin du collège unique, on revient à l’école d’ancien Régime…

Qui ne souscrirait à l’idée avancée par Michel Barnier, dans une tribune publiée aujourd’hui par Le Monde[1], de faire de l’éducation la grande cause nationale des cinq prochaines années ?

Mais les perspectives que dresse l’ancien ministre, candidat à la primaire de la droite, sont moins alléchantes que le slogan.

En effet, comme F-X Bellamy (voir notre précédent billet[2]), M. Barnier rappelle qu’il faudrait revenir à l’Ecole d’avant 1968, sa vocation ayant été dévoyée depuis cette date : « Au lieu de se consacrer à son devoir de transmission du savoir et d’émancipation de chacun, l’éducation nationale, singulièrement depuis 1968, s’est mêlée de vouloir transformer la société. La vocation première de l’éducation qui est d’« élever » (quel beau mot !) nos enfants vers le meilleur d’eux-mêmes, a été dévoyée. Enseigner, c’est transmettre et élever ».

Il faudrait certes plus de moyens pour l’Ecole (« alors que dans les pays de l’OCDE la dépense moyenne par élève augmentait de 8 % entre 2010 et 2016, elle baissait de 5 % en France »), pour faire reculer la crise du recrutement des enseignants et les sorties sans qualification. Le métier d’enseignant doit « retrouver sa noblesse et son attrait », en alignant notamment les rémunérations sur celles des autres grands pays.

Le commissaire européen donne en exemple l’Allemagne et le redressement éducatif amorcé depuis les années 2000, fondé sur quatre piliers : « revalorisation du métier d’enseignant, accent sur les acquis fondamentaux des enfants, autonomie des établissements, aide aux plus fragiles ». 

Pur redresser la barre, comme F-X Bellamy, M. Barnier affirme : « Il faut se concentrer sur les savoirs fondamentaux en primaire[3]. Pour aller librement, il faut savoir d’où l’on vient : il faudra concevoir les programmes d’histoire en revenant à la narration chronologique du récit national ». Comme son collègue eurodéputé, il souhaite aussi établir une relation de confiance entre l’Ecole et les parents, vis à vis de qui le respect s’exprimera aussi par « la suspension des allocations familiales en cas de manquement parental ». M. Barnier est ici sur la ligne de M. Ciotti… Comme F-X Bellamy, M. Barnier affirme que « l’apprentissage doit devenir une filière d’excellence. Il faudra passer de 500 000 à 800 000 apprentis par an », et va plus loin que lui en poursuivant : « et pour cela mettre fin au collège unique, qui est un échec et fabrique de l’injustice. L’apprentissage doit être rendu possible dès 14 ans ».

Fidèle aussi à M. Sarkozy, Michel Barnier relance les « internats d’excellence[4], promus par le président élu en 2007 : « Le nombre des internats d’excellence sera quadruplé ». 

A la différence de F-X Bellamy, en revanche, M. Barnier de met pas la responsabilité de la crise actuelle sur le numérique omniprésent : « Il faudra aussi faire de l’étude des matières numériques et du code informatique une matière à part entière dès le collège, et renforcer plutôt qu’édulcorer l’enseignement des mathématiques ».

On voit se dessiner nettement la pensée éducative que portera la droite dans le débat éducatif : le « lire, écrire, compter » qui est, non pas l’ambition des pères  fondateurs de l’école primaire de la Troisième République, mais celle de l’école d'Ancien Régime, comme le soulignait  Jules Ferry en 1881[5] ; l’apprentissage des 14 ans, avec la fin du collège unique d’où nous vient tout le mal.

On remarque la manière dont est instruit le procès du collège unique, oeuvre ministre du gouvernement Chirac, René Haby, en 1974. Arrière toute ! On ne met pas en question les savoirs qui y sont et n’y sont pas enseignés, savoirs qui préparent au lycée d’enseignement général, et conviennent donc bien à ceux que leur milieu familial et social ne prédestine pas à l’apprentissage dès 14 ans. On ne s’interroge pas sur les espaces et les temps scolaires, sur le sens des notes, des examens, des filières : il s’agit bien évidemment que l’école du tri se perpétue, en protégeant mieux qu’elle ne le fait aujourd’hui l’entre-soi de ceux qui ont les codes de l’Ecole et en assurant aux autres un apprentissage professionnel dès 14 ans. Vous avez dit « culture commune » ? Il ne faut plus y penser !  Le « récit national » suffira...

On ne peut s’empêcher de penser, lisant Michel Barnier qui souhaite « préparer pour nos enfants un avenir meilleur » à Paul Valéry observant que « nous entrons dans l’avenir à reculons ».

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[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/09/13/michel-barnier-faisons-de-l-education-la-grande-cause-nationale-du-prochain-quinquennat_6094433_3232.html

[2] https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/110921/etat-d-urgence-educative-la-restauration-comme-solution-selon-f-x-bellamy

[3] « Le meilleur, ce sont les outils de la liberté. Cela s’appelle : savoir lire, écrire, compter à l’âge de 10 ans ». Voici le « respecter autrui » de M. Blanquer passé à la trappe…

[4] destinés aux très bons élèves des quartiers populaires, exfiltrés de leur établissement de quartier.

[5] « …tous ces accessoires auxquels nous attachons tant de prix, que nous groupons autour de l'enseignement fondamental et traditionnel du ''lire, écrire, compter'' (les leçons de choses, l'enseignement du dessin, les notions d'histoire naturelle, les musées scolaires, l'histoire, la gymnastique, le travail manuel, la musique chorale...). Pourquoi tous ces accessoires ? Parce qu'ils sont à nos yeux la chose principale, parce qu'en eux réside la vertu éducative, parce que ces accessoires feront de l'école primaire une école d'éducation libérale. Telle est la grande distinction, la grande ligne de séparation entre l'ancien régime, le régime traditionnel, et le nouveau". Jules Ferry, discours au congrès des institutrices et instituteurs de France, 19/4/1881.

 

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